‹ Poésies de François RougetChapitre 73 sur 82 · FRAGMENTS · texte numérisé non relu

FRAGMENTS

Voici mai qui chasse avril , L'oiseau reprend son babil.

Déjà , belle sous l'herbette , La modeste violette Nous annonce le printemps.

J'entends déjà l'alouette, Qui m'invite, par ses chants, A sortir de ma retraite ,

A quitter le petit coin Où, paisible anachorète, Mis au-dessus du besoin , J'ai trouvé la solitude.

Et des douceurs dans l'étude.

Que ne donnent point, hélas!

La politique stérile Et tous ses tristes débats.

Pourtant, quittons cet asile, Et cheminons sur la ville. Le ciel est beau , ce matin ; Laissons les choses futiles , Et de remarques utiles Égayons notre chemin.

Je fais trois cents pas à peine; A gauche , un premier détour Est le chemin qui nous mène Où nous irons tous un jour :

Le chemin du cimetière.

C'est là Ici course dernière Du faible comme du fort ; C'est là la ville endormie, Où meurt toute zizanie , Où les partis sont d'accord.

Là, plus d'une jeune fille, Doux espoir de la famille, Repose sous une croix ; Là, plus d'une fiancée, Qu'un doux rêve avait bercée , Attend l'époux de son choix.

Que d'épouses adorées , Plus d'un mari regretté, Que d'existences dorées Dont le cours s'est arrêté !

Mais , parmi ces fleurs ravies , Que de douleurs endormies !

Là, que de fausses grandeurs!

Que de vanités muettes!

Que d'ambitions secrètes !

Que de petits oppresseurs,

Qui nont plus, où tout succombe, Pour repaître leur orgueil , Qu'une plus brillante tombe Couvrant un même cercueil !

Venez donc , grands de la terre , Distinguer, dans la poussière Que fait là le fossoyeur.

Le crâne d'un prolétaire Du crâne d'un grand seigneur !

Mais , poursuivant notre route , Nous arrivons à l'octroi.

Où pour tout on paye un droit ; Ah ! qu'aux pauvres cela coûte !

Oh! Sire, quand pourrez-vous , Vous qui changez tant de choses, Faire ici payer les roses , Et laisser passer les choux?

Mais voici T Hôtel de France;

Dans cet hôtel a dîné Plus d'un passant couronné Dont nous payions la dépense.

Mais , bath ! c'était le bon temps !

De rois , le ciel plus avare A rendu l'espèce rare ; Aussi nos maux vont croissants.

Ah ! que le destin propice Nous les rende bien portants !

A droite, voici l'hospice, Asile des malheureux , En passant, je fais des vœux Pour que toutes les misères , Attendant les phalanstères , Trouvent place dans ces lieux.

C'est là, que plus d'une femme.

Pratiquant la charité , Soulage de cœur et d'âme Les maux de l'humanité.

Qne de douleurs infinies

Vous tarissez , blanches sœurs !

0 femmes ! soyez bénies!

Car vous essuyez des pleurs !

Mais une page d'histoire .

Vient de fixer mes regards ; C'est un souvenir de gloire , Un monument des beaux-arts Éternisant la victoire.

Salut donc , ô Fontenoy !

Nevers, la France et son roi!

Sous la forme circulaire , Avec regret nous lisons De vieux vers nauséabonds Bien indignes de Voltaire !

Cela soit dit et passons.

Je retrouve la caserne ,

Qui vient de changer d'aspect;

Au vieux couvent gris et terne Je présente mon respect.

Mais, en devisant, j'arrive

Au Parc , mes anciens amours ;

Le printemps me dit : Qui vive?

J'entre, en répondant: Beaux jours!

Salut I gazons que la foule

D'un pied distrait va foulant ;

Beaux tapis verts que déroule

Le zéphir en se jouant.

Ah ! combien ton frais ombrage

A, par un beau jour d'été,

Abrité les pas du sage

Qui rêve la liberté !

Et moi , parmi les poètes ,

Côtoyant tes carrés verts ,

Que j'ai rempli mes tablettes

De maximes et de vers !

Sur ce banc , dans un coin sombre , Combien, le soir d'un beau jour, De baisers donnés dans l'ombre , De charmants propos d'amour!

Dis-nous les tendres mystères De plus d'un soir embaumé , Quand , sur tes mousses légères , En passant ils ont aimé !

0 Parc ! j'aime tes allées , Quand des étoiles voilées Tombe une sombre clarté , Ou quand la lune éveillée Semble , à travers la feuillée , Rêver dans l'immensité !

Que , sous ton ciel de verdure , De longues heures couché, Sur ton sainfoin mi-fauché , J'ai contemplé la nature !

Étoiles , n'ètes-vous pas Une nouvelle patrie

Pour les êtres qu'ici-bas Nous avons chéris?. . . La vie , Interrompue un instant Dans sa carrière immortelle , Reprend-elle en s'envolant , Sous une forme nouvelle , Un nouveau corps parfumé , Empreint du suc , de l'arôme Des prés , des fleurs , de l'atome De tout calice embaumé ?

Inquiétude profonde !

Reverrai-je en l'autre monde Ce qu'ici j'ai tant aimé?

Mystère qu'on sonde encore , Douteuse immortalité; Fourier, Platon, Pythagore, iVvez-vous la vérité?

Parc , ainsi la rêverie Naît du silence et des bois ; Ta promenade chérie

A VU venir autrefois , Dès que l'herbe était fleurie , Ton poète Adam Billaut , Qui , délaissant son rabot , Pipait des chants pour Marie , La duchesse de Nevers , Que nous faisaient si jolie Ses hyperboliques vers.

Cette duchesse fut reine , Elle eut des trésors nombreux ; Son poète , dans la gêne , Vécut pauvre et mourut gueux !

Mai 1853. . * .

SONNET

Socrate avait raison ; oui , les amis sont rares ; C'est un noble présent dont les dieux sont avares. On a des partisans moins que de contempteurs , On a môme parfois quelques admirateurs.

Si le ciel bienveillant fait vos destins propices , Force gens dévoués vous offrent leurs services ; Mais si du mauvais sort vous éprouvez les coups , Les prétendus amis se détournent de vous.

Isolement cruel ! chercher par tout un monde A votre cœur aimant un être qui réponde. Sans jamais rencontrer cet ineffable bien ;

Parcourir, triste objet, ou de blâme ou d'envie ,

Le sentier rude et long qu'on appelle la vie ,

Sans un ami sincère ! . . . ah ! si fait !.. . j'ai mon chien !

Quand un homme a tué, c'est justice et raison D'écrouer l'assassin , car la loi le réclame. Pour l'ignoble sellette il quitte la prison ; Devant douze jurés se déroule le drame.

L'accusateur triomphe en un suprême effort ;

L'accusé se défend, retarde sa défaite,

Le jury délibère et rapporte la mort;

Le bourreau vient après, c'est bien : justice est faite.

Mais celui qui commet cent mille assassinats. Ce voleur de pays, de provinces, d'États, Qui suscite une guerre injuste, dérisoire;

Cet auteur reconnu de crimes avérés ,

De femmes , de vieillards et d'enfants massacrés ,

Superbe, vit comblé de richesse et de gloire!!!

SONNET

Oh ! que la solitude est propice au rêveur! Être loin des fâcheux avec Dante ou Virgile , Admirer d'un coteau l'aspect frais et tranquille, Et se laisser aller au calme inspirateur.

Oh! combien je préfère au fracas de la ville De la maison des champs le paisible bonheur ! Là , point de noirs soucis , d'ambitieux labeur, De haine politique et de débat stérile.

Heureux qui loin du monde et content de son lot. Vogue au gré du zépliir et , prudent matelot , Sait éviter l'écueil où sombrent tant de voiles!

Et ne désirant point la gloire, les honneurs, De son obscurité goûte en paix les douceurs , Et conduit son esquif sur la foi des étoiles.

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