‹ Poésies de François RougetChapitre 9 sur 82 · A UN POÈTE-OUVRIER · texte numérisé non relu

A UN POÈTE-OUVRIER

Ami , je crois que tu t'abuses , Si tu présumes que les Muses N'ont qu'à se montrer k Paris, Pour être des grands appuyées , Pour être heureuses et choyées Comme une moderne Laïs.

Ami , tu t'abuses , sans doute , Pour une fleur que sur ta route Par hasard tu rencontreras , En montant sur les deux collines .

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Que de broussailles, que d'épines Chaque jour seront sur tes pas!

A moins que dans la vile arène , Où l'obscur poète se traîne , Tu n'encenses les courtisans , Ces dieux que le vulgaire envie, Ces dieux que demain il renie , Et qui , pour prix de ton encens , Mêleront avec leurs présents Le déshonneur et l'infamie ; A moins que d'une coterie Tu ne te fasses le champion , Et que sans mesure tu loues Ce qu'en secret tu désavoues ; A moins que comme un vil frelon , Tu ne poursuives les abeilles De ton venimeux aiguillon.

Alors, je te promets merveilles.

A l'œuvre, ami, fais des romans, Bien plats et surtout bien obscènes ; Que la jeune lille, à seize ans,

En lisant tes lubriques scènes ,

L'œil enflammé, le trouble aux sens,

Perde sa virginité d'âme ;

Que son naïf et jeune cœur

Soit desséché par cette flamme ,

Et qu'elle y laisse sa candeur.

Fais-nous , morbleu ! fais-nous des drames ,

Bien noirs et surtout bien sanglants ,

Des drames où de nobles dames

Font assassiner leurs amants ;

Où l'on dispute d'infamie ,

Où ruisselle à grands flots l'orgie,

Sur des cadavres palpitants !

Fais sans esprit, de sens bien vides,

Des vaudevilles avortons

Et d'insipides feuilletons

Pour de grands journaux insipides ;

Fais voir du pauvre genre humain

La turpitude épouvantable ,

Et dans des mémoires du diable ,

Entraîne au ruisseau du chemin ,

Nos illusions et nus femmes ! Certes , alors tu marcheras , Et les bravos suivront tes pas.

Mais si tu sens les vives flammes Du feu que fait naître Apollon , Si tu vas au sacré vallon Avec un cœur noble et candide ; Si ta muse , vierge timide , Avec des roses sur le front , Soupire la tendre élégie , Où si de l'antique harmonie Tu ressuscites les accords ; Si tu suis des illustres morts , Dans tes écrits les nobles traces ; Si toujours ta prose et tes vers Te sont inspirés par les grâces ; Si tu dédaignes les travers De tous ces écrivains divers , Qu'aujourd'hui le vulgaire admire , Qui montent chaque jour leur lyre Sur celle de Victor Hugo ,

Et qui se disent romantiques , Parce qu'ils se sont fait l'écho De ses beaux chants mélancoliques ; Enfin , si tu veux être toi , Avec ta naïve croyance , Et ne veux suivre d'autre loi Que celle de ta conscience , Alors que je plains ton destin !

Il te faudra , pauvre poète , Dans ta misérable retraite , Lutter, ainsi qu'un vil athlète , Contre la misère et la faim !

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