CHANSON
A LADMIREE
as ! je jugeoys par tes beaux yeux Qu'Amour me serait gracieux, Me décevant moy^mesme; Mais^ las! je le sens furieux Par ta rigueur extresme.
Helas ! j'ay fait ce que j'ay peu.
Guidant faire amortir le feu
De l'amoureuse flâme; Mais c'est en vain, car je n'ay se eu,
Tant forte elle m'enflàme.
Je me suis feint, en vers, heureux, Flattant le souci langoureux De ma triste détresse;
Mais ce malheur tant malheureux Pour cela ne me lesse.
Cuydant apaiser ce tourmenty Je me suys feint trop faussement
Cueillir de ta bouchette Maint baiser sucré doucement
Sur ta lèvre mollette.
Souvent fay menty les esbatz Des nuictSy f ayant entre mes bras
Folâtre toute nue; Mais telle jouissance, helas !
M'est encore incongnue.
Pensant contenter mes esprit ^ fay souvent rempli mes écrit
De mignardes feintises, De jeux contrefaitt, de soubtris,
De feintes mignardises.
Me promectant par fiction La réciproque affection De celle que j'adore y
f'ay trop couvert la passion Du mal qui me dévore.
Las! je pensoy qu'en déguisant L'Amour qui va tirannisant
Mon ame langoureuse, firoy par ce point apaisant
Sa playe rigoureuse.
Mais je foy bien que ce trompeur y Cet Amour qui blessa mon cœur.
Bien qu'il soyt plein de songes.
Ne veut adoucir sa rigueur
Pour de vaines mensonges :
Car tousjours ce cruel, depuys, Redoublant mes tristes ennuis
Et sa rigueur trop dure, De plus en plus m'engouffre aux nuiz
De sa prison obscure;
Et, sans avoir de moy pitié
Ny de ma constante amitié,
Ma maistresse trop belle
Plus qu*au premier jour la moitié Maintenant m'est rebelle.
De sorte ^ helas! que, si je veux Me vanter du nombre de ceux
Que l'Amour favorise^ Il faut que mon heur, malheureux,
En papier je déguise.
Mais^ ô povre soulagement . A mon pitoyable tourment!
povre recompense Du mal que tant injustement
Je reçoy sans offense!