DE LA CONSTANCE DE L'ESPRIT
Laissons ces regrets et ces pleurs, Laissons ces trop lâches douleurs y Laissons tous ces cris lamentables ' A ces personnes misérables Qui se tourmentent pour un rien, Quiy pour un tant soit peu de bien Qu'ils perdent par quelque fortune, Se chagrinent £une rancune Qui, les rongeant jusques aux os, Les prive du bien du repos.
C'est à faire au gros peuple ainsi De prendre tant de vain souci, De remplir l'air de ses crlries.
De ses bradantes huileries,
aïO POésIES DIVERSES.
De pleurer les jours et les nuicts^ De jaunir sa face (Pennuis ; Mais nouSj qui avons congnoissance De cette mondaine inconstance^ Aurions-nous bien le cœur autant Qu'un homme du peuple inconstante
Vhomme est indigne de Chonneur D*estre dict homme, aiant le cœur Si lâche et bas qui ne peut estre De ses affections le maître :
Celui qui ne peut endurer Uâ ennui sans le modérer D'une atrempence meure et sage.
Coulant à tout désir volage, A peine £un homme parfaict Ha-il seulement le portraict!
Par pleurs y par criz et par helas Son mal on ne soulage pas, Mais bien au contraire la rage Ne s'en accroît que d'avantage :
Et comme par trop retaster L'on fait la douleur augmenter D'une playe encores nouvelle^
Ainsi le mal se renouvelle
Plus cruel, tant plus dans son cueur
Von en refraichit la douleur.
Mais que sert aussi d'estre en vain A soi-mesmes tant inhumain?
De s'atrister tant la pensée Pour une fortune passée f Mais que servent tant de tourmens?
Tant d'ennuyeux gemissemensf PourrionS'nous bien en cette sorte Ranimer la personne morte Et la déterrer dû cercueil, Vive, aux clameurs de nostre dueiU
Soit que nous vissions de nos yeux Deux soleils luire dans les cieux^ Le jour au lieu de la nuitée, La nuit au lieu de la journée^ Les fleuves couler contre-mont, Le plain montaigne, etplain le mont, Le feu froid, et chaude la glace.
Un esprit gros, un corps sans masse, Nous ne devrions aucunement Nous mouvoir de tel changement.
L'homme qui ta constant et fort Ne se troublera pour la mort De frère f de sceur^ ny de mère; De cousin , d'ami, ny de père , Et moins pour perte de ses biens Légers , muables^ terriens:
Fut4l banni de sa provinu. Par flatteurs mal venu du Prince , // doit en son adversité Estre tel qu'en prospérité ,
Cognoissant que ce Dieu parfait,
Qui tout en tout ce monde fait y
Sagement icy bas dispose
De ce que l'homme en vain propose.
Il faut aussi que les destins
Dont il ha mesuré les fins
Prennent leurs cours ^ sans que l'on pense
En passer d'un doy la puissance ;
Nous devons-nous aussi douloir
De veoir accomplir son vouloir i
Mais nous à nous-mêmes trompeurs , Nous nous flattons en noz erreurs , Et d'une mondaine simplesse
POÉSIES DIVERSES. 2l3
Nous aveuglons nôtre sagesse, Quandy pour un rien d'ocasion Nous transportans d'affection , Nous ployons à la moindre halenc Du vent (jui nous mené et remene , Jouets aux plus petis hazarts, Qui nous tournent en toutes parts.
On conseille tant bien autruy^ Le voyant prendre de l'ennuy; Mais on ne voit user personne Du conseil qu'aux autres il donne , Et au besoin défaut le cueur Mesmes au plus grave enseigneur, Qui sembloit un roc immuable Contre fortune variable , Qui du plus léger changement L'ébranlé tout en un moment.
Ainsi nous sommes mal apris , Corrompus de sens et d'esprits Qui desjà s'abreuvans du vice Dis le laict de nôtre nourrice y Et couvrans nôtre lâcheté D'une sotte fragilité ,
Nous nous lâchons dès la jeunesse A toute frivole paresse , Languissans tous par union D'une trop sotte opinion.
Mais, bien plus constans, il nous faut Avoir le cueur logé plus haut ; Il nous faut bien au loing distraire De tout ce grossier populaire , Qui pour trop prendre de douleur Brasse lui-mesme son malheur, Et, faisans d'asseurance teste A cette mondaine tempeste.
Il nous faut d'un plus brave cueur R' abaisser toute sa fureur.