HENRY DU BELLAY
Pleures j Muses! pleures ^ Caliope et ta bande! Fleuris^ Muses, pleures la perte la plus grande Que vous sçauriés sentir^ et le plus grand malheur Qui arriva jamais pour troubler vôtre cueur! PUurés^ Muses, pleures, et d'un son pitoyable Faites oujr partout vôtre cri lamentable, Et sus vos instruments d'un lamentable accord Traînés des chants piteux des horreurs de la mort!
Fleuris, Muses, pleures, et vos larmes coulantes
2l8 POÉSIES DIVERSES.
Tombent en vostre sein à Venvi dévalantes !
N^ombragés plus vos chefs de verdoyants chapeaux; Ostés de dessus vous ces argentins manteaux Qui voletoient en Vair; venés échevelées Sans aucune coronne^ et^ toutes adeulées, Couvris 'VOUS d^un drap noir^ demenans un tel dueil Qu'à chacun de pitié la larme en vienne à l'œil. Vôtre éclatante voix de hauts sanglots rompue. Que poussera dehors vôtre poitrine nue^ Et mille gros soupirs témoignent la douleur Que vous portés ancrée au plus profond du cueur. Pleures, Muses, pleures^ et d'une voix dolente Plaignez de vôtre Enfant la mort trop violente. Las! qui vous eust bientost de bon père servi. Si la mort ne l'eust point de ce monde ravi, Et qui docte et vaillant vous eust bientost vengées De ceux dont à grand tort vous estes outragées? De ses pères le nom et celuy qu'il avoit Semblable à nôtre Roy, jà desjà l'eslevoit Si brave et courageux, que dès sa tendre enfance Il nous promettoit d'estre un autre espoir de France, Combien il estimoit cela que vous pouvez.
Combien il vous aymoit, Muses, vous lesçavez! Belles, vous sçavez bien combien en son jeune âge Sus tous ceux de son tems il avoit d'avantage.
Tout ce que l'on sçauroit de parfait demander
En un jeune Seigneur^ ou soit pour commander
Sans faire tort aux siens y ou de façon konneste
Acorder doucement toute juste requeste,
Aux humbles pour estre humblcy aux hautains glorieux,
Pour se monstrer du sang de ses nobles ayeuXy
Estoit en cest enfant, qui tenoit davantage
D^un homme grave et meur que d'un enfant volage.
Cet enfant n'avoit rien logé dedans son cueur
Que toutes bonnes mœurs, que ce haut point d^honneur,
Qui le picquoit desjà d'une honorable envie
D'employer noblement pour son Prince sa vie,
S'étant dès le berceau toujours encouragé
De faire vivre en luy son antique Langé,
Ce Langé dont le bruit cessera de s'épandre.
Quand épandre on verra tout ce grand monde en cendre.
Ha! ciel, que favons-nous en ce bas monde fait
De nous ravir ainsi tout nôtre plus parfait!
Ha ! pauvres malheureux et mal-nés que nous sommes,
Sus tous les animants, nous misérables hommes,
De ne sentir jamais, en cette vie icy.
Que les pertes, les pleurs, le deuil et le soucy!
Pendant que nous vivons, cette aveugle fortune
De ses tours inconstants tousjours nous importune,
Et puis après la mort nous n'y laissons de nous
Qu'une cendre en la tombe et un vain deuil à tous.
Ha, mort! si de ta faux la sacrilège audace
Avoit un peu d^égard sus une noble race.
Si tu ne violois, par ta fiere rigueur.
Ceux qui sont d'entre nous tout le plus grand honneur^
Tu ne devois si-tost meurdrir la tendre enfance
De ce gentil enfant y l'honneur de nôtre France;
Tu ne devrois jamais défaire ceux qui sont
Du nom des Dubellayz et du sang de Clermont,
Du haut sang de Clermont dont V antique noblesse
Luit aux hautes vertus d'une noble Comtesse,
Mère de cet enfant que tu nous as osté
Ravissant d'icy bas la plus grande beauté,
Mère qui plaint, hélas! et pleure désolée
De son enfant aimé la grâce violée^
Qui la plaint à bon droict^ et triste la plaindra
Tant que de ses vertus elle se souviendra.
Pleures, Muses, pleures, et blesmes de tristesse,
Accompagnés en deuil cette noble Comtesse^
Non elle seulement, mais le peuple François
Qui le regrette tout ensemble d^une voix!
Et qui ne le plaindroit? veu que nôtre Roy mesme,
La Reyne et les plus grands en font un deuil extrême.
Chacun le pleure, fors ceux qui n'entendent rien
A faire jugement ni du mal ni du bien.
Muses^ pleuréS'le doncq, et par cette Elégie Faites vivre sa mort d'une immortelle vie.
A P. TAHUREAU, SON FRERE
DE l'inconstance DES CHOSES
On ne voit rien en ces bas lieux Qui ne soit remply dHnconstancej Et rien ne couvre ces hauts deux Où Pon puisse prendre asseurance.
Comme l'un va , l'autre revient; L'un mourant , l'autre prend naissance ; L'un que la richesse soutient Soudain la pauvreté menace , Et l'autre en faveur se maintient y Qu'on voit bien tost mis hors de grâce.
Tantost en la froide saison La terre se gelé endurcie ^ La glace resserre en prison
Veau dis rivières épessie , Et les gorgettes des ojseaux , Qui chantaient en douce harmonie Au printems dessus les rameaux De quelque verdissant bocage , Cessent adonq les chants nouveaux De leur mélodieux ramage.
Le petit enfantin de lait Incontinent commence à croître , Et y soudain d^ enfant tendrelet On le voit tout homme aparoitre ; Puis la vieillesse foiblement Le fait de ses forces décroître , Et le bâtant incessamment De langueur et de maladie , Luy fait quitter en un moment Le plaisir trompeur de la vie.
Vun pour un tems se veut donner Songneux aux lettres et au livre , Puis il se vient abandonner A quelque plus doux train de vivre ; Du livre il quitte tout le soin , // veut les amourettes suivre ,
Et, chassant tout labeur au loin, H fuit la triste solitude , N'ayant, ce luy semble, besoin Rien moins qu'à se mettre à V étude,
Tantost le soudart tient son rang Etyfoudroïant d'un bras horrible , // met tout à feu et à sang , Flambant de cruauté terrible :
Puis Mars apaisant sa fureur. On voit, dans sa maison paisible.
Vivre le riche laboureur Sans avoir crainte des gensdarmes, Ny sans plus trembler de l'horreur De voir ensanglanter les armes.
L'un , soit à tort^ soit à raison ,
Soit par fortune haiardeuse.
Honore sa riche maison
De mainte excellence pompeuse.
Pensant bien laisser en honneurs
Sa race à jamais glorieuse ;
Mais souvent ces plus grans seigneurs
Font échange de leur audace
Et de leurs superbes grandeurs
Avu(( une panne bezace.
Maint sorti d'an tige hautain »De quelque maison non commune y Belitre mandie son pain.
Eprouvant les tours de Fortune ; Et maint £un fort bas lieu venu Jusques aux deux hausse sa hune , Et luy qui itoit inconnu Nourri pauvrement sous du chaume Se voit maintefois parvenu Jusqu'à gouverner un Royaume.
Vun à tout acte vicieux Hazarde sa foie jeunesse , Et de vertu mal curieux Jamais défaire mal ne cesse. Tant qu'il semble désespéré De quelque vertueuse adresse; Toutefois en fin retiré y Maîtrisant ce désir volage , De maintes vertus honoré On le voit fleurir devant Page.
Les uns sont maintenant amis y
Jurez d*alUance fidelle , Qu^on voit tout soudain ennemis Animez d'une ire mortelle :
Maints autres qui ont pourchassé L'un à l'autre une mort cruelle , Après avoir un peu passé Cette colère abhominable , Ont tout ce rancueur effacé Vivans d'amour inviolable.
Maintes choses sont en grand pris Dont on adore l'exceilance , Qu'on aura soudain à mépris Les voyant cheoir en décadence, Et beaucoup d'autres reviendront Dont on n'a plus la cognoissance :
Beaucoup de langues reprendront L'honneur de leur premier usage , Et beaucoup des nôtres perdront La gloire qu'ilz ont de nôtre âge.
Cettui-cy se voit honorer Long tems en une court royalle^ Il voit d'un chacun révérer Sa grandeur presqu^aux Roy s égale ;
2X6 POÉSIES DITEESKS.
. Mûis m petit rien de malheur Toa au plus bas lieu k daaUe , Si que lay^ ipûgjraad eu boaueur Avoit passé umU sa ne^ Fbtti à la fin eu douleur Ses derniers jours plan df infamie.
Ainsi de pas umi inconslans Les hommes rouleni en ce monde , Et toutes choses ont leur temps Dessous cette machine ronde.
D'entre centmilleon n'en voit point Un seul qm, à Poutre responde; Maissi Pon trouve de tout point Au monde une amour naturelle, Cest bien celle là qui nous joint D'une alliance fraternelle.