CINQ SIXAINS SUR L'AMOUR
Un amant qui s'embrase aux beaulx yeulx d'une dame. Qui, de pareille ardeur, se consume et s'enflamme, Que doux est son martire et que doux son flambeau ! Mais il aspire aussy de vouloir faire voille Proche de la clarté des yeulx de son estoille : Les ombres de l'Amour luy servent de tombeau.
L'on ne sçauroit aymer, sans pleurs et sans allarmes ; Mais un traict de pitié vault mieulx que mille larmes, Que mil [le] feuz ardans où l'amant est réduict ; Un seul plaisir vault mieulx que cent mille ruynes ; Une rose, en amour, vault mieulx que mil espines : Mais l'amour, sans plaisir, est un arbre sans fruict.
Quant l'amour a le traict d"une beauté choisie, Il tire droict aux yeulx, puis à la fantasie. Et puis en sang commun dont il veut s'emparer, Poursuivant sa victoire, il dresse une surprise En l'âme, où le brasier de noz désirs s'atise: Aymer, donq, proprement ce n'est que désirer.
Le désir court toujours à la chose possible. Afin que, la pouvant, il s'en rende paisible. De la puissance après l'espérance nous poinct. Ceste espérance, enfin, quelque effect se propose : Si bien que je conclud que ce n'est qu'une chose : Amour, désir, puissance, espérance et le poinct.
L'Amour, sans la faveur, ce n'est rien que complainctes, Que courroux, que fureurs, que masques et que fainctes, Que doubtes, que soupçons, qu'une confusion, Un air plain de tempeste, une jalouse guerre : Mais, si l'on veult laisser l'oraige et le tonnerre, Qu'on joysse sans plus ; c'est la perfection.