‹ Poésies de Jean Palerne, forézienChapitre 35 sur 81 · L'HONNEUR ET L'AMOUR · texte numérisé non relu

L'HONNEUR ET L'AMOUR

Les mariniers, battuz des flotz et de l'oraige, Au plus fort du travail, l'espoir, qui les sdulaige. De revoir leurs maisons, les faict vivre contans. Le laboureur travaille et reprend, sur la plaine. En la belle saison, l'usure de sa peine. Et les seulz amoureulx seront-ils sans primtemps :

Ne vous donnez jamais tant d'honneur et de gloire D'aymer rien en ce monde. Il ne fault rien en croire Ou bien, si vous aymez, l'amour est imparfaict. Las ! Comment vouilez-vous que j'aye cognoissanec Que vous me vouliez bien, que par la joyssanec : Il fault bien que l'amour se descouvre à Teffect.

Je sçay que vous mettrez en avant, pour excuse, L'honneur contre l'amour; mais ce n'est qu'une ruse. Car l'amour et l'honneur ne sont poincts différans. Les saiges jugent bien que ce n'est qu'artiffice, Ung masque desguisé de vertu sans le vice, Et ung lacet trompeur qu'on tend aux ignorans.

Ce mot d'honneur me plaist, beau mot et agre'able,

Si l'effect de ce mot n'en estoit mize'rable,

Cause de mil ennuis qui vous vont décevant ;

C'est ung mot seulement qui se trouve en la bouche.

Mais le plaisir se void, se sent ; et, s'il se touche,

Le plaisir est ung corps ; et l'honneur n'est que vent.

Je faulx : ce n'est point vent. C'est quelque chose encore, Qui est moins que du vent et si mieulx nous dévore, Prend nostre aise et nous trompe, ennemy de tout bien. Qu'est-ce donq que l'honneur? Ung rien qu'on s'yma- Ung rien qui a de rien sa première origine, [gine,

Bref, pour dire en ung mot, l'honneur est moings que

[rien.

Et ce rien, moins que rien, une chose incogneue, Ung songe, ung fantosme, ou bien une nuée. Une ombre, dedans l'air, sert d'espouventement ; Comme ung petit enfent qui, dessoubz la nuict sombre, S'espouvente aussy tost qu'il regarde son umbre. Mais la faulte nous vient, faulte de jugement

Je me sens travaillé quelques foys de cognoistre Que c'est, quel corps il a, pour le faire paroistre ; D'où vient que ce pipeur trompe nostre bonheur. A la fin, j'ay cogneu que l'honneur qu'on apelle Est la discre'tion d'un serviteur fidelle : Et taire, après le faict, voillà le poinct d'honneur.

# La femme, à mon advis, est simple et ignorante De perdre et délaisser ung bien qui la contante, Soubz ung espoir menteur d'ung honneur simulé. Qu'elle choisisse amy discret, fidel et saige ; Et jamais ne perdra son premier avantaige. Péché n'est plus péché quand il est bien celé.

Comme on void qu'un soldat, thimide de nature,

Pour gaigner ung renom, se gette à l'avanture,

Achepte par sa mort le péril des combatz,

Vous bannissez ainsy le plaisir et la vie

Pour ung pauvre renom où l'honneur vous convie.

L'honneur se vend tropt cher, s'il coste le trespas.

Que je ne soys discret, que je n'aye conduictc

En l'ardeur qui me pousse a si belle poursuitte,

Je n'ose pas me plaindre en ma captivité.

Je sçay priser ung bien; je sçay ce qui regarde

Le poinct de vostre honneur, comme il fault qu'on le

Qui sçait garder ung bien, il l'a bien mérité. [garde.

Et si je puis encor me donner la louange

Que je ne fuy rien tant en amour que l'eschange,

Aultant ferme en amour comme je suis discret,

Je ne suis pas de ceulx, quand on les favorise,

Qui s'en vont publier incontinant la prise.

La eoronne d'amour, ce n'est que le secret.

Je sçay bien comme il fault, d'une façon discrette,

Feindre, dissimuliez* une amitié secrette ;

Je sçay faire du libre et avoir mille fers.

Et lorsque vous m'aurez conduict sur le rivaige,

Oh ! alors je plaindray ma perte et mon nauffraige;

Et de mon paradis je feray mille morts.

Las ! Permettez-moi donc, Madame, que j'hérite Du loyer qu'en amour justement je mérite. C'est la seulle espérance où l'amour me conduict. Ceste si grand'beaulté, guide de ma pensée, Avec ung repentir sera bientost passée.

Il n'y a si beau jour qui n'arrive à sa nuict.

STANCES

Que de peine en amour ! Hé qu'il est malheureux Qui vit soubz le pouvoir de deux yeulx rigoureux ! Le ciel luy faict la guerre ; et fault qu'il se propose

Ses malheurs asseurez, aussy tost qu'il est pris, De feuz, de fers, de pleurs, de plainctes et de cris : Car aymer et souffrir est une mesme chose.

Je voy devant mes yeulx mon malheur préparé. Mais ce cruel amour m'a si fort esgaré, Vaincu, gesné, surpris d'une si doulce amorce. Que, si je veuille ou non, je ne puis eschapper : Et, aveugle qu'il est, je ne le puis tromper. Contre une déité que nous sert nostre force !

Je veulx m'encouraiger, armer ma volonté. Il m'advise soubdain que je suis si dompté Que je ne puis laisser ma première entreprinse. Je veulx, je ne veulx pas ; je va, je me retiens ; J'ayme, je n'ayme rien ; je m'enfuy, je reviens. Quoy que ce soit aymer, c'est perdre sa franchise.

Ainsy qu'un prisonnier, qui se sauve la nuict.

De chemin en chemin, il va où le conduit

Son malheur, son destin, son démon ou sa craincte.

Après ung vain travail, il se treuve, au matin,

Aux sentiers recogneuz de son premier chemin.

Amour n'est-il pas donc ung tyran de contraincte!

Les discoureurs d'amour ont souvent agité Si l'amour qui nous poinct vient de nécessité Ou d'une volonté de désir enflammée,

Si ceste affection ce faict par jugement,

L'on en peult faire ainsy que d'un accoustrement.

Mais qu'est-ce de ce feu qu'une umbre de fumée!

Mais après si je dis que si l'affection

N'a pour son fondement que la discre'tion

Et que la volonté libre et habandonnée,

Dont vient donq que l'on dit qu'un amant arresté

Est hors de sa puissance et de sa liberté ?

Enfin ce n'est amour que nostre destinée.

Tousjours la volonté se conduit du plaisir; Les douceurs, les plaisirs attirent le désir; Et le désir poursuit le point qui se peult faire. Mais je sens que l'amour, tiran de mon debvoir, Faict que mes haultz désirs sont hors de mon pouvoir. Et puis dittes qu'amour c'est chose volontaire.

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