STANCES A SA DAME
Je fais ce que je puis pour ne vous aymer plus; Je metz devant mes yeulx voz rigueurs, voz reffuz, Vos desdaings, voz mespris. Mais ce que j'ymagine De rigueurs, de desdaings, de reffuz, de mespris, Pensant esteindre en moy le feu qui m'a surpris, Sont aultant de forneaulx où mon amour s'affine.
Quand je ne vous voy poinct, hélas! pardonnez-moy. Je dis que ce n'est rien des beaultez que je voy; Je veulx tromper mes yeulx d'une douce mensonge. Et puis, si je vous voy, soudain je m'en desdis; Je voy des cieulx ouvertz, je voy des paradis. Vous diriez qu'au matin je m'esveille du songe.
Soyez douce, cruelle, ainsy que vous vouldrez; Blessez, tuez, bruslez; jamais vous n'esteindrez, Par vos dures rigueurs, l'ardeur qui me domine. Je suis tant plein d'ennuy, je suis tant asseuré, Que je me tiens contant d'avoir bien enduré. Mon amour prend vigueur de sa propre ruyne.
Je m'obliray plus tost que de vous oblier; Je ne pense qu'en vous qui m'avez sçeu lier. Ma pensée est en l'âme, et mon âme n'est faicte Que de vous ou d'amour; si bien que je [ne] puis Ny mon âme ne peult pencer qu'à mes ennuis. Ou ce n'est plus mon âme, ou elle est imparfaicte.
Je ne vis que par vous; de mes yeulx je me pais; Je n'ayme rien que vous; sans vous, je me desplais. Vous estes mon penser, mon âme et mon envie. Le ciel veult que, sans vous, je demeure imparfaict; Or, la cause est toujours plus chère que l'effect. Vostre beauté m'est donq plus chère que la vie
Je ne me puis passer d'aymer, de rechercher,
D'honnorer et servir ce que je tiens si cher,
Tant de perfections, d'une grâce si belle.
C'en est faict pour jamais; je suis trop embrasé.
Pour vous, fors ung seul poinct, rien ne m'est malaisé.
D'ung mal trop envieilly la playe en est mortelle,
Et vous, pour dépiter mon torment trop amer, Vous dittes que jamais vous ne vouliez aymer, Qu'amour ne vous tiendra jamais sa prisonnière. Et que deviendra donq ceste belle sayson, Voz liens, voz printemps, vostre douce prison ! Voz veulx sont, sans amour, ung soleil sans lumière.
Mon Dieu, que de beaultez et que de pas perduz ! Que de trésors du ciel vaynement despenduz ! Le temps mal employé d'une vayne jeunesse Où le ciel vous debvoit tant de biens reffuser, Où libérallement vous en debviez user!
L'avare cache ainsy, soubz terre, sa richesse.
Si je dis que' les dieux en demeurent jaloux,
Que le soleil ne luict que pour l'amour de vous,
Et que. le ciel, vaincu de voz beaultez, souspire,
Qu'auray-je dit enfin que cela que l'onvoid!>
Mais c'est trop peu louer pour attaindre où l'on doibt.
Ne disant rien du tout, je dis ce qu'on doibt dire.
Je ne veulx rien aymer et non rien mesme voir, Ny parler, que de vous. Je ne puis recevoir Aultre traict dans mon cueur d'une nouvelle grâce. Il fauldroit que le ciel fust quelque estre nouveau, Pour m'esclairer, au lieu de ce premier flambeau. Le ciel entier n'est digne de tenir vostre place.
O tourment insuportable!
Tu m'es tesmoin, aujourd'huy, Qu'il n'y a rien de durable En ce monde que l'ennuy.