‹ Poésies de Jean Palerne, forézienChapitre 39 sur 81 · DES MIGNONS DE LA COURT · texte numérisé non relu

DES MIGNONS DE LA COURT

C'est assez chanté de l'amour,

Il faut qu'une nouvelle corde

D'un ton plus piquant nous accorde

Les indignitez de la Court.

Car, chantant un accord semblable,

L'on n'est pas toujours agréable De toutes espèces d'humeur.

L'abeille le doux miel compose Du thin, du lys et de la rose, Et non toujours des mesmes fleurs

Ainsy qu'au primtemps, bien souvent, Une saison mal tempérée, Pour nostre malheur, faict et crée Un trop chault et humide vent, La chenille et la sauterelle, Enyvrées de l'herbe nouvelle, De fleurs et de boutons naissans; Qui, bestes de tout inutilles, Rongeant l'espoir des champs fertilles. Donnent la fain aux paisans.

Tout ainsy les trop libres loix

De nostre serve esclave France

Ont permis de prendre accroissance,

Autour de noz Princes et Roys,

Par une vengence divine,

A une petite vermine

De Mignons, venuz en trois nuictz.

Qui, comme la chenille, paissent

Nos fleurs, si tost comme elles naissent,

Et mansent en herbe noz fruictz.

Nostre Roy1 doibt cent millions; Et fault, pour acquicter les debtes Que Messieurs les Mignons ont faictes, Rechercher les inventions Du nouveau Tiran de Florence, Et les practiquer en la France.

Mais avant que l'argent soit prest, Monsieur le Mignon le consomme, Et faict l'on partv de la somme A cent pour cent, pour l'intérest.

Et cependant que le lien De ces tirannicques gabelles Et les faictz des dances nouvelles.

Que nous invente l'Italien, Cruellement serre et accable Le pauvre Françoys misérable, Ces beaulx Mignons prodiguement Se veaultrent dedans les délices, Et, peult estre, dedans telz vices. Qu'on ne peult dire honnestement.

Leur parler et leur vestement Se void tel qu'une honneste femme Auroit peur d'en recevoir blasme, En usant si lascivement.

Le mot Roy a été volontairement couvert d'encre.

Leur œil ne se trouve à son aise Dans le long reply de leur fraize.

Desjà le froment n'est plus bon; Etfault, pour façon plus exquise1, Faire du rys leur amydon.

Leur poil est tondu par compas

Et non d'une façon pareille;

Car, en avant, depuis l'oreille,

11 est long; et, derrière, bas.

11 se tient droict par artiffice

Et une gomme les hérisse

Ou retort leur poil reffrizé;

Et dessus leur teste légière.

Un petit bonnet, par derrière,

Les monstre encore plus desguizez.

Je n'ose dire que le lard Leur soit plus commung qu'à la femme (J'aurois peur de leur donner blasme) ; Et qu'entr'eulx ils pratiquent l'art De l'impudicque Ganimedde.

Quant à leur habit, il excedde Leur bien à un plus grand encor, Car le Mignon, qui tout consomme, Ne (se) vest plus en gentilhomme, Mais comme ung prince, de drap d'or.

i. Il manque, dans ce dizain, un vers rimant avec exquise.

Pensez-vous que ces vieulx Françoys Qui, par leurs armes valleureuses, En tant de guerres dangereuses Ont faict retentir, aultres foys, Le bruict espendu de leurs gloires, Au renom de leurs grandz victoires, En tant de périlleux hazardz, Eussent la chemise empesée, Eussent la perrucque frisée, Eussent le teinct blanchv de fardz :

Hector ainsy ne s'attintoit, Ainsi ne s'accoustroit Achilles; L'ung qui, preux, deffendoit sa ville, Et l'aultre qui la combattoit, Ainsy l'Espaignol Alexandre, Qui ne se sçavoit pas défendre, S'accoustroit d'un attour mignard; Et, s'enfuyant au bruit des armes Et au grand confit des allarmes, Se cachoit, poltron et couard.

Et touteffoys ce mol troupeau

De faces Ganimédiennes,

Ces âmes Épicuriennes

Qui ne sont qu'un poisant fardeau

Et faiz inutille à la France.

Consomment toute la substance Du clergé et du noble aussy; Et le Tiers-État misérable Gémit du faix insupportable De ces prodigues sans souey.

Les premiers et plus grands honneurs.

Deubz aux antiens capitaines Pour la coronne de leurs peines, Sont pour ces délicatz seigneurs Qui joyssent de leurs délices; Et ce pour guerdon de toutz vices De l'honneur par vous mérité.

Que vous sert d'aller à la guerre, Puisqu'on peut telle grâce acquerre Par une molle ovsiveté.

Les grands biens, à Dieu destinez

Et consacrez à son service,

Sont pour nourriciers de tout vice

Baillez à ces efféminez,

Qui trocquent [et] changent et vendent

Et inutillement despendent

Les biens vouez au crucifix.

Que l'on leur baille en mariage,

Pour guerdon d'ung maquerelaige

Ou de quelque chose de prix.

Et pour pouvoir mieulx contenter Leur pompe, leur jeu, leur bombance Et leur tropt prodigue despence, Il fault, tous les jours, inventer Nouveaulx impôtz, nouvelles tailles, Qu'il fault, du prouffond des entrailles Des pauvres subgectz, arracher, Qui traynent leurs chétives vies Soubz les griffes de ces harpies, Qui avallent tout, sans mascher.

Ouvrez les yeulx, pauvres Françoys; Voyez un estât misérable, Vous de qui le nom redoubtable Faisoit peur aux plus puissans Roys Et aux nations les plus braves; Or, mizérables et esclaves Soubz tels [gens], si vous vous tenez Et laissez menger la substance De tous les estats de la France A ces molz et effeminez.

Et plus n'en dict.

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