CONTRE UNE NUICT TROP CLAIRE
( Extraicte de Desportes. )
O nuict, jalouse nuict contre moy conjure'e, Qui renflammes le ciel de nouvelle clarté, T'ay-je donq aujourd'huy tant de foys désire'e Pour estre si contraire à ma félicité.
Pauvre moy, je pensois qu'à ta brune rencontre, Les cieulx d'un noir bandeau deussent estre voiliez ; Mais, comme un jour d'esté, claire tu fais ta monstre, Semant, parmi le ciel, mille feuz estoillez.
Et toy, sœur d'Apollon, vagabonde courrière, Qui, pour me descouvrir, flambes si clairement, Allumes-tu, la nuict, d'aussy grande lumière Quant, sans bruit, tu descendz pour baiser ton amant.
Hélas ! s'il t'en souvient, amoureuse déesse, Et si quelque doulceur se cuille en te baisant, Mainctenant que je sors pour baiser ma maistresse Que l'argent de ton front ne soit pas si luisant.
Ah! la fable a menti; les amoureuses flammes N'eschaufferont jamais ta froide humidité'; Mais Pan, qui te cogneust du naturel des femmes, T'offrant une toison vainquist ta chasteté.
Si tu avoys aimé, comme on nous faict entendre, Les beaulx yeulx d'un berger de long sommeil touchez. Durant tes chaulx désirs tu aurois peu aprendre Que les larcins d'amour veullent estre cachez.
Mais flamboyé à ton gré; que ta corne argentée Face de plus en plus ses raiz estinceller; Tu as beau descouvrir ta lumière emprunctée, Mes amoureulx secretz ne pourras déceiler.
Que de fascheuses gens! Mon Dieu, quelle coustume De demeurer si tard en la rue, à causer. Ostez vous du serain; creignez-vous poinct le rheume? La nuict s'en va passée; allez vous reposer.
Je va, je vien, je fuy, j'escoute et me promaine, Tournant toujours mes yeulx vers le lieu désiré; Mais je n'avance rien. Toute la rue est plaine De jalloux importuns dont je suis esclairé.
Je vouldrois estre roy pour faire une ordonnance Que chacun deust, la nuict, au logis se tenir.
Sans plus, les amoureulx auraient toute licence; Si quelque aultre y failloit, je le ferois punir.
O somme, ô doux repos de travaulx ordinaires, Charmant, par ta doulceur, les pensers ennemys, Charme ces yeulx d'Argus, qui me sont si contraires. Et retardent mon bien faulte d'estre endormis.
Mais je pers, malheureulx, le temps et la parolle; Le somme est assommé d'un dormir ocieulx. Puis, durant mes regretz, la nuictz prompte s'envolle: Et l'aurore desjà veult deffermer les cieulx.
Je m'en va pour entrer; que rien ne me retarde. Je veulx de mon manteau mon visaige boucher *. Mais las! je m'aperçoy qu'un chascun me regarde; Sans estre descouvert, je ne puis m'aprocher.
Je ne crains pas pour moy; j'ouvrirois une armée Pour entrer au sesjour qui recelle mon bien; Mais je crains que ma dame en peult estre blasmée. Son repoz, mille foys, m'est plus cher que le mien.
Quoy! m'en iray-je donq? Mais que vouldroy-je faire Aussy bien, peu à peu, le jour se va lavant. O trompeuse espérance ! heureulx cil qui n'espère Aultre loyer d'amour que mal, en bien servant.
i. Cacher vaudroit mieulx.