LES CONTRE-MARINIERS
Les mariniers escument nuict et jour Quant, plains d'ardeur, ils pillent les rivaiges Moy, tout ainsy, je suis toutes amours; Et je me plais en ces plaisirs vollaiges.
Le vieil Saturne, inconstant en tout temps, Chemine droict par l'esté et l'automne, Par les glaçons et par le beau printemps : Muable aussy, à toutes je me*donne.
Qui n'a qu'un sainct qui luy fasse faveur Souvent chétif demeure mizérable; Mais qui joyst de plus d'une est vainqueur, Et son grand heur est d'estre variable.
Rien l'on ne void, au ciel, de si parfaict Que Jupiter et les six vacabondes :
Je lasche aussy la bride à mon souhait ; Car à mon cueur ne suffirait deux mondes.
Beaulté diverse à toute heure me plaisr. L'œil, le parler, l'embonpoinct et la grâce De ceste-cy et de l'autre me plaist .
Ce doux changer bienheure mon audace.
.lupin s'est faict bœuf (et) cigne et toureau, Laissant le ciel pour baiser les mortelles : Si un tel dieu brusloit d'amour nouveau. Ne doibz-je pas aymer toutes les belles.
Si je sçavois aux cieulx quelque beaulté Qui surpassât les douceurs que j'adore.
Pour faire honneur à ma légièreté, .T'iroys aux cieulx et aux enfers encore.
D'ancrer toujours dedans un mesme port, C'est une honte au généreulx pillote .
Baiser toujours un œil, c'est une mort; Le chantre est sot qui ne sçait qu'une note.
Le chevallier qui ne void qu'un combat Ne se fera jamais grand à la guerre : Qui la cité, en plus d'un lieu, ne bat Ne la sçauroit jamais mettre par terre.
Un brave amant doibt aymer en tous iieulx. Pour esprouver sur toutes sa fortune;
11 est maudit des hommes et des dieux Qui n'est aymé et qui n'en ayme qu'une.
CHANSON
Quelle divinité s'imprime dans mon âme!
Quelle nouvelle ardeur dedans mon cueur s'enflamme ! Quelles sont les beaultez qui, pour m'avoir ravy, A un sugect si beau me tiennent asservv ?
Je voids bien maintenant que l'amour me commande D'obe'ir à ses loix; et qu'il fault que je rende Ma chère liberté à celle qui me tient Esclave soubz le nœud d'un amoureulx lien.
Madame, c'est à vous à qui je la desdie, Parce que vostre main délicatte et pollie, De laquelle je fus si doucement touché, Est le mesme fillet où je suis attaché.
Je ne suis donq plus mien ; vous estes celle mesme A qui je suis voué ; c'est vous celle que j'ayme. Car voz perfections m'ont gaigné tellement. Que je ne puis avoir plaisir qu'en vous aymant.
Je ne sçaurois rien voir qui soit tant à ma grâce Que les traictz excellens de vostre belle face ;
Et ne sçaurois, la nuict, choisir parmi les cieulx, Des estoilles qui soient si belles que voz yeulx.
Aussy les deux rayons furent la seulle cause Que je fuz arresté en l'amour que je n'ose Vous monstrer librement, de craincte que quelcun Ne fust à mes desseins jaloux et importun.
O bien que ne disiez qu'un vain espoir m'incite D'aspirer à un lien tropt hault pour mon mérite. Mais toutesfovs je veulx vous aymer et chérir Jusqu'à tant que la mort me contraigne à mourir.
Et si vous en vouliez un certain tesmoignaige. Lisez ces vers icy; gardez-les pour un gaige ; Et vous verrez par là que ce que je prometz Sera toujours si fort qu'il ne rompra jamais.
STANCES
ADRESSÉES PAR UNE DAME A BUSSY d\\MBOISE (?'
On peult feindre par le pinceau, Ou par l'ouvraige du cifeau, Toute visible chose.
Gomme une rose au teinct vermeil, Lorsqu'elle a perdu le soleil, Laneuist toute fanée
En penchant son beau chef en bas, Semble aprocher de son trespas, Agravée de la pluye.
Ainsv le beau lis de mon teinct, D'infinité de pleurs esteinct,
Demeure en ceste sorte; Et, après vous avoir cogneu, Mon esprit, jà tout esperdu,
Me rend à demy morte.
Il m'est advis que je vous voy,
Pour l'amour, combattre au tournoy.
Ou bien à la barrière, Armé de corps légèrement, Rompre d'un brusque branslement
Une picque guerrière.
Or je vous voy, si m'est advis, Parmy les dames, au devis,
Parler de bonne grâce ; Et, tousjours proprement vestu, Faire admirer ceste vertu
Commune à vostre race,
Or je vous voy, d'un port royal, Monte sur un brave cheval,
Comme un Dieu des allarmes,
Et, le maniant à pied coy, Ou bien à bondz, faire la loy Aux serviteurs des dames.
Il me semble voir oultre plus, Par vous en mille lieux vaincuz,
Les ennemys de France ; Et comme pour un seul courroux, Vous n'en rapportez que des coups Pour toute récompense.
Tesmoins en sont mille solda[r]tz Qui vous ont suivy aux hazardz
Des balles et des mesches; Et te'moing en est vostre flanc, Empourpre' de vostre beau sang
Respandu sur les bresches.
Enfin, tous ces faictz terminez, Quelques mignons efféminez
Vous en portent envie, Qui, de propoz deslibéré, Ont en vain tousjours conjuré
De vous oster la vie.
Mais vous avez le mesme bras Qui maintz a renversés en bas, Que Pluton retient ores,
Tuez es murs de Lusignan, De Fontenay, de Quarentan, Et de Saint-Lô encores.
Ils cognoistront quel est l'effort D'un guerrier si brave et si fort,
Bussy, comme vous estes ; Qui, desdaignant les vains abboys Des plus favoriz de noz roys,
Sçavez rompre leurs testes.
Mais cependant, mon cher esmoy.
Au moins souvenez-vous de moy
Et ne perdez couraige; Après la pluye et les grandz ventz.
Le soleil meine le beau temps
Et faict cesser l'oraige.
Vous n'estes seul à qui les dieulx Ont donne' quelques envieulx ;
On a veu les dieux mesmes, L'un contre l'autre s'irriter Et vouloir chasser Jupiter
De son palais supresme.
De moy, tant que je seray loing, De voz veulx, qui sont tout mon soin| Je vous seray ridelle,
Ferme comme un rocher constant, Qui, plus l'onde va tempestant, Et moings bouge pour elle.
Bref, tant que les légiers oyseaulx Se logeront dans les ormeaux,
Et les cerfz aux ramées, Toujours seront dedans mon cueur Vostre grâce et rostre valleur
Pour jamais imprime'es.
STANCES
FAICTES PAR MONSIEUR DE BUSSY d'aMBOISE
Amans qui vous pleignez qu'amour vous a dompté. Qu'il emporte l'honneur de vostre liberté, Qui faictes de voz pleurs une source féconde, Qui mourez, qui bruslez au feu de tant d'ennuis, Voyez mon mal, mes fers, la prison où je suis; Et vous direz que c'est le paradis du monde.
J'ayme avec tant d'ennuis et tant de cruaultez, Qu'entrant en ma prison je voidz de tous costez La mort et le péril d'une perte commune. J'ay à tromper les yeuls de cent mil ennemys Envieulx et jaloux du bien qui m'est promis. Ma vie et mon amour courent mesme fortune.
O mourir agréable, ô trespas bien heureulx ! S'il y a quelque chose, au monde avantureulx, De feu, de fer, de mort, courez à ma ruine. Rien n'est de si cruel, rien de tant inhumain Qui baille seullement un baiser de sa main. Mais qu'une mort est peu, pour chose si divine !
(?e sont motz inventez, du jour et de la nuict, De dire qu'il est jour quand le soleil nous luict; Et que la nuict survient; quand la terre s'opose. Il n'y a d'aultre nuict, d'aultre jour, d'aultres cieulx. Que voir ou ne voir poinct le soleil de voz yeulx. Vous, le ciel, le soleil, estes le mesme chose.
Mes yeulxne sont poinctyeulx, si cen'estpour vous voir ; Mon cueur n'est poinct mon cueur, si n'est pour recevoir Les traictz de vos beaultez que j'adore et que j'avme. Je n'ay poinct de de'sir que pour vous désirer ; Je n'ay poinct de souspir que pour vous soupirer; Et je ne suis poinct moy, si ce n'est pour vous mesme
Si je ne pense en vous, mes pensers sont jaloux ; Si je suis hors de moy, je me retrouve en vous ; Si vis, je suis à vous et rien ne me commande, Quelque fouldre du ciel qui me puisse advenir. Que l'espoir de la mort où je veulx parvenir. Si le péril est grand, la gloire en est plus grande.
Si suis-je bien heureux de porter ses liens,
Ses gesnes et ses fers, que j'ayme et je retiens
Comme un esclave tient les merques de sa prise.
Qu'on ne m'apprenne plus que c'est de liberté.
J'ayme tant la prison où je suis arresté,
Que je fais, de mes fers, l'honneur de ma franchise.
Que je tiens le nom cher d'esclave, et qu'il me plaist ! Je ne veulx plus sçavoir d'aultre nom ce que c'est : Je l'ayme pour aultant qu'il vous est agréable; Je l'ayme aussy d'aultant que je monstre et je rendz Tous les effectz esgaulx à ce nom que je prendz. Le nom est plein d'honneur, d'un efïeet véritable.
Lors d'un brave désir, je veulx, pour me vanger, Sortir, blesser, tuer, me getter en dangier, Vous raporter ma main, de leur sang toute peincte ; Mais la peur d'offenser, au fort de ce desdaing, L'honneur que je vous doibz me vient saisir la main. Jamais un grand amour ne marche sans la craincte.
Et toy, Nuict, qui me fit, en toute obscurité, Voir hier le beau soleil de ma félicité ! O que tu m'as laissé, ores qui m'as ravie. Les umbres de la mort viennent m'environner : Haste-toy, je te prie, ô nuict, de retorner ; Ou bien ne t'atendz plus de me revoir en vie.
Qu'on ne t'appelle plus ymaige de la mort,
O nuict, tout mon bonheur, ma vie et mon suport.
C'est toy par qui je voidz le soleil qui m'enflamme;
C'est toy par qui je vis ; et c'est en ta faveur
Que j'entre en la prison où je laisse mon cueur;
Et, sans toy. amour est sans carquoys et sans flamme.
Prison où bien qu'encor je voye mille traictz
De la divinité divinement pourtraictz,
Si m'approchent-ils poinct de l'essence d'icelle
Que j'adore en mon cueur, qui me donne la loy.
Ne soyez poinct jaloux, pourtraictz; pardonnez-mov.
Car ce n'est rien du tout que de vous auprès d'elle.
Que le soleil, là hault, demeure sans flambeau, La nuict couvre tousjours le ciel de son bandeau, Et que les ellémens facent tousjours la guerre. Quiconque fit jamais le soleil ny le jour Ne sçavoit que c'estoit du plaisir de l'amour. N'est-ce pas bien assez que le mien soit en terre !
Je veulx que vous ayez encor(e) ce sentiment Si n'est-il pas en vous d'allumer un tourment, Une flamme nouvelle, à mon âme subjecte. Je n'av pour tout object en mon affection, Je n'ay aultre brasier que la perfection ; Et la perfection est au pris imparfaicte.
Quant le soleil espend ses rayons allumez,
Les criminels qui sont aux prisons renfermez
Ostent les fers des piedz, soullaigent leur mizère.
Mais je suis reserré quant le jour est venu;
Je ratache mes fers, je suis plus retenu.
N'est-ce pas que l'Amour a la nuict pour sa mère
CHANSON
Dy moy, mon cueur, quelle sera ma vie. Quant esloigné seray de tes beaulx yeulx, De qui dépend et mon pis et mon mieulx, Et qui seulz ont ma liberté ravie.
Ton vivre, hélas ! seront les passions Du souvenir de ta belle maîtresse, D'un doux accueil, d'une honneste caresse, Bref, d'un penser de ses perfections.
Mais quoy, si j'ay tousjours en la pensée Ceste beaulté, sans jamais la revoir, Asseurément un cruel désespoir Aura bientost ma pauvre âme offencée.
Non sera non, car tousjours l'espérance Naistre l'on void ensemble avec l'amour, Qui me fera espérer qu'un retour Donra bien tôt à mes maulx allé^ence.
Mais cependant je vivray malheureux, N'ayant moyen de luy faire paroistre Qu'en la servant je ne désire qu'estre Sien à jamais, contant ou langoureulx.
Il faudra bien que, durant mon absence, Cueur, qui est sien, lui aille souvenant Que tout mon bien d'aultre lieu ne de'pend, Et que sur mov elle a toute puissance.
Je le feray; et quoy qu'icelle face.
En contre moy, jamais ne changeray; Ains aux rigueurs immobille seray, Comme un rocher qui pour flotz ne déplace.