COMPLAINCTE
Lieux de moi tant aymez, si doux à ma naissance, Rochers qui des saisons desdaignez l'inconstance, Francz de tout changement!
Effroyables désertz, et vous, boys solitaires, Pour la dernière foys soyez les secrétaires De mon deuil véhément.
Je ne suis plus celluy dont la grâce et la veue Rendoient ceste contrée en tout lieu si pourveue D'amour et de plaisir;
Qui donnoit à ces eaues un si plaisant murmure Tant d'esmail à ces prez, au boys tant de verdure,' Aux yeulx tant de désir.
Ma fortune amiable a tourné son visaige; Mon air calme et serein n'est rien plus qu'un oraige D'ennuys et de malheurs.
Mes jours les plus luysants sont changez en ténèbres, Et mon chanpt de victoire en complainctes funèbres; Mes plaisirs en douleurs.
Quant j'approche de vous, belles fleurs primptanières, Vostre teinct se flestrit; les prochaines rivières Cherchent d'aultres détours.
Je fais tarir l'humeur de ces fontaines claires, Craignant que de mes yeulx les sources meurtrières Ne proffanent leur cours.
Pleust au ciel, dont les loix me sont si rigoureuses, Que je fusse entre vous, ô grands masses pierreuses, Un rocher endurcy!
On dit qu'une Thébaine y fut jadis changée : Et pourquoy ne fut donc ma fortune rengée Que je le sois aussy!
Hélas! je le suis bien; car se pourroit-il faire. Si j'avais du mortel la nature ordinaire, Que je peusse porter
Si longtemps, les effectz des ennuis et des paines? Non, je suis un rocher dont l'on void cent fontaines Nuict et jour dégoutter.
J'ay l'esprit si comblé d'amertume et de presse Que, par contagion, je rends pleins de tristesse Ceux qui parlent à moy,
Et qui pour m'adoucir un regret qui m'entame, Je sens de toutes partz couller dedans mon âme La tristesse et l'esmoy.
De tous plaisans discours mon oreille s'offense;
Un mal tel que le mien est tout sans espérance
Et aussy sans confort.
Ceulx qui sonnent plus doux à mes tristes oreilles Ce sont crys de hiboux, d'importunes corneilles Et d'oiseaulx de ma mort.
La mort est seulle propre au mal qui me possedde : Mon mal est venu d'elle; en elle est le remedde. O vous! plains d'amitié,
Qui plaignez mes doulleurs d'une main secourable. Avancez mon trespas : meurtrir un misérable, C'est acte de pitié.
Que n'accourt à mes cris quelque beste sauvaige Qui, d'excessive faim, sentant croistre sa raige, Me dévore les os;
Mourant, je bénirais la cruelle meurtrière, Car l'heure de sa fin seroit l'heure première De mon plus doux repoz.
Nymphes de ces forestz, mes premières nourrices, Tout ainsy qu'en naissant vous me futtes propices, Ne m'abandonnez pas !
Que j'achève le cours de ma triste avanture. Vous feittes mon berceau; faictes ma sépulture, Et plorez mon trespas !