CONTRE AMOUR
Le pauvre Amour est descouvert :
Je luv va bien chanter sa vie.
Il ne me prendra plus sans vert :
Fi de TAmour, je le deffie.
C'est un trompeur, un affronteur.
Dont les ruses sont les conquestes :
Et son artifice enchanteur C'est de changer les dieux en bestes.
Sa mine est faicte pour pipper.
Et son esprit faict pour sa mine :
Il ne peult vivre sans tromper Et ne peult tromper sans ruyne.
Il prend naissance en décevant :
C'est un naturel de vipère,
Que nostre âme va concevant ; Et puis il faict mourir sa mère.
Il trahit tousjours la raison, Quand elle se plaist à l'entendre :
Il mect le feu dans la maison, Et puis se loge soubz la cendre.
Il l'allume et l'estainct après ; Et, d'une humeur tousjours contraire, Il faict tousjours semblables traictz, Sinon que c'est tousjours mal faire.
Le plus doux de sa cruauté' C'est que bientost elle est finie, Puisque la plus longue bonté * N'est qu'une longue tirannie.
Ou vous aymez, l'estant aussy,
Ou vous aymez sans qu'on vous ayme :
C'est diversité de soucy,
Mais le malheur est tousjours mesme.
Si seul vous estes consumé, Vous avez bien de l'exercice :
Aymer et n'estre poinct aymé, Ce n'est pas amour, c'est suplice.
i. Dans le manuscrit il y a beauté.
Si l'amour unit voz espritz.
Vous venez à la joyssance ; De la joyssance au mespris ; Du mespris à la repentance.
Mais son pouvoir n'a poinct de lieu
Si nous cognoissons qui nous sommes ;
Il ne commence d'estre Dieu
Sinon quant nous cessons d'estre hommes.
Les fables qui nous en font peur Je ne sçay comme on les a crues ; C'est ung pigmée, ung nain trompeur, Qui n'est bon que contre les grues.
Si vous luy résistez un peu, Il ne vous faict charge qui vaille :
Ceulx qui redoubtent tant son feu Ne sont que des hommes de paille.
C'est une folle passion D'àmes oysives et trompées, Une vayne occupation De personnes non occupées ;
Une de noz affections
Que nous faisons Dieu pour la craindre ;
Et de noz imperfections
Ses perfections faisons paindre.
Nostre désir est son flambeau, Nostre fureur, ses estincelles ; Nostre aveuglement, son bandeau ; Nostre légie'reté, ses aisles.
Nostre ignorance le soubstient, Noz propres humeurs le conseillent ; Nostre espérance l'entretient ; C'est le songe de ceulx qui veillent.
Il dira que nous avons tort Et qu'au moingtz la beauté luy reste Contre qui rien n'est assez fort, Car c'est une force céleste ].