‹ Poésies de John KeatsChapitre 10 sur 21 · LXVII · texte numérisé non relu

LXVII

John Keats

que j'ai devant les yeux me donnent une rie et une animation qu'il m'est impossible Je sentir avec ce qui est inférieur. A ces moments, je suis trop occupé à admirer pour être gauche ou tremblant. Je m'oublie entièrement parce que je suis absorbé par elle. Vous aile; vous imaginer que j'en suis amoureux? Je veux vous dire aussitôt que non. Elle m'a gardé t fille une nuit comme un air de Mozart pourrait le faire...

» Comme un homme de ce monde, j'aime l'opulente conversation de cette CJiarmian. comme un être d'éternité, j'aime votre âme. J'aimerais être ruiné par elle, et j'aimerais à être sauvé par vous... i

Vers janvier i8iq. deux ans avant sa tragique agonie. Keats rencontra Fannv Braivne. et tomba éper dûment amoureux de cette pc: fille de dix-huit ans. blonde et rieusi .

Cet amour, qui eut le don de faire passer de l'abstrait dans le concret l'intensité de ses sensations diffuses, baigna le cerveau de Keats d'une joie inusitée, exalta au suprême degré toute force créatrice, et. merveilleuse puissance, lui fit trouver ses plus beaux accents.

John Keats

II circule, il n'est pas continuellement prés de Fcumy. Il lui avoue même ingénument la cloison étauche qui sépare son cœur des jeux de son esprit. J'oublie les plus brillantes réalités poulies mélancoliques fantaisies de mon propre cerveau.

D'ailleurs, le ton de ses premières lettres à l'anny Braivne. quoique tendre, est volontairement insignifiant.

L esprit imprégné des douceurs réelles et imaginées de la jeune fille, il écrit la Veille de la Sainte-Agnès. Toutes les finesses et les subtilités de son admirable phrase mélodieuse se déroulent le long de ce poème médiéval. Le ruissellement des images poétiques fait de cet admirable poème la transposition en poésie d'une des plus précieuses verrières du temps passé, et donne, des le premier abord, une sensation de chaleur et de rayonnement immatériel.

I n premier aiguillon de vive douleur physique, correspondant a une douleur morale, lui fait écrire l'hallucinant petit poème : La Belle Dame sans Merci.

Le talent de Keats est tellement atmosphérique qu'il subit l'ordre des saisons.

John Keats

Ainsi, en iSig, année plénière de son génie, il écrit au printemps /'Ode à Psvché : la beauté du jour et de la terre n'aura jamais mieux été chantée. A trarers Burton, poète humour istique du XVI* siècle, Keats avait pris connaissance d'Apulée et du mythe de Psyché.

En mai, il compose l'Ode au Rossignol, Le chant du divin oiseau n'inspira pas directement ses strophes, mais harmonisa des pensées et des images qui mûrissaient dans son cerveau, et les fit jaillir pendant ce matin de printemps.

Il écrit ensuite /'Ode à la Mélancolie, et en septembre, /'Ode à l'Automne, hymne au repos de l'année qui s'arrête et contemple son œuvre accomplie.

Enfin, en janvier 1820, après avoir feuilleté, un soir, avec Ha y don et Sevem des gravures de Piranesi. il écrit /'Ode à l'Urne Grecque, symbole de la résignation à la fois désespérée et indifférente de l'homme devant la fuite rapide de la vie et qui se console en songeant à la durée des créations de sa pensée.

L'esprit de Keats penchait sur un avenir qui ne pouvait exister, tant il sentait la mort bourdonner en lui. Il ne se rendait pas compte que

John Keats

son œuvre poétique était accomplie, et qu'il avait écrit les plus beaux vers de la langue anglaise.

A ce moment , en 1820, un mal qui commençait à le miner sourdement et à l'inquiéter éclata, et, un jour, Keats fut pris d'une grande faiblesse. Reconnaissant le sang artériel qui s'échappait de ses poumons malades, il se rendit compte de la gravité de son état.

L'année qui précéda sa mort, il se sentait aussi blasé que s'il avait eu cinquante ans, car, suivant un phénomène classique, les sensations qu'il avait vécues en la société des hommes pendant quelques années, auraient suffi à la vie moyenne des autres individus, ce qui signifie que le sens de la durée est individuel.

Keats ressentait déjà la fatigue du déjà vu, du déjà entendu, du déjà pensé. Les amis, les femmes, le jeu. le théâtre, les conversations, les discussions politiques et littéraires de l'époque, ne pouvaient plus rien lui apporter. Il était comme un papillon qui, en trois jours, a absorbe tout l'été.

Il n'aimait plus que la solitude où il retrouvait éblouissants, les êtres de son imagination, les ponts étant coupés entre lui et l'humanité.

John Keàts

Ce merveilleux poète ne connut jamais la saveur de la gloire, ni même du succès.

Il écrit alors Lamia. conte touffu qui est l'écho artistique et abstrait dans lequel il a transposé les émotions de l'amour complexe et contrarié ressenti pour Fanny Braivne.

Il veut retoucher Hvpérion, niais il le retravaille avec une exaspération maladive qui n'ajoute rien au poème et trouble, au contraire, les beautés premières.

Ce poème découpe une lé~arde à travers laquelle on aperçoit l'âme torturée de Keats.

La déchéance physique commençait à entraîner la déchéance spirituelle, et il sentait diminuer en lui les forces créatrices.

Il voit la vie s'éloigner de lui, comme une terre fleurie qui disparait aux veux du voyageur penché à l'avant du navire, l'emportant vers une destinée inconnue : « O gerbes mûres du bonheur, vous tombe- sur le chaume, mais jamais on ne peut vous ramener à la grange ».

La terre et ses joies continueront, mais lui. Keats, sent déjà l'arrachement prématuré.

« J'ai aimé en toutes choses le principe de beauté, et si j'avais eu le temps, on se serait sou-

John Kbats

venu de moi... Je n'ai point Lusse derrière moi

d'oeuvre immortelle, rien qui fuisse rendre mes amis fiers de ma mémoire...

Ce cri de détresse n'a-t-il pas été poussé par maints jeunes poètes. C'est celui de la Jeune Captive :

Mon beau voyage encor est si loin de sa fin. Je pars et des ormeaux qui bordent le chemin. J'ai passé les premiers à peine...

Et au commencement du siècle suivant, Renée

Vivien écrivit cette strophe :

Le couchant est semblable à la mort d"un

! poète...

Ah! pesanteur des ans et des songes vécus! Ici, je goûte en paix l'heure de la défaite. Car le soir pitoyable est l'ami des vaincus Mes vers n'ont pas atteint à la calme excellence, Je l'ai compris, et nul ne les lira jamais...

Pendant sa maladie, Keats restait enferme pendant des heures avec la pensée ravagée par son fatal amour.

Tout l'instinct de Fanny Braivne cherchait inconsciemment a repousser loin d'elle le poète

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