‹ Poésies de John KeatsChapitre 9 sur 21 · Ï.XI · texte numérisé non relu

Ï.XI

John Keats

Son frère Georges et sa bel le -sœur Georgina S embarquant à Liverpool pour l'Amérique, Keats les accompagne jusqu'au bateau, et de là continue l'excursion arec son ami Bailey.

Ce voyage d'Ecosse ne fut pas particulièrement heureux.

Keats s'applique à franchir des milles, à gravir les montagnes écossaises; mais plutôt que d'encourir ces fatigues, il lui aurait été plus avantageux de continuer ses promenades habituelles dans le sud de l'Angleterre. — La persistance arec laquelle il énumère le triste manque de ses aliments qu'il arrose de ivhisky. montre qu'il est arrivé à ce paroxysme irrité du voyageur retenu par l'amour-propre et dont la lassitude est telle qu'un seul jeu s'organise : réparer ses forces pour les reperdre par un exercice trop violent.

John Keats va jusqu'à Belfast. Il est très impressionné par la tristesse de ses faubourgs et par ses paysans, vivant enfumés dans des huttes comme les hommes des cavernes.

Il pense à Bûmes, écrit quelques ballades pas trop réussies, et résume sa véritable pensée dans les vers suivants :

John Keats

Il v avait un méchant garçon

et méchant garçon était-il.

Il s'enfuit jusqu'en Ecosse

pour son peuple visiter.

Là il trouva

que le sol

était aussi ferme,

le mètre

aussi long,

une chanson

aussi gaie,

une cerise

aussi rouge,

le plomb

aussi lourd,

quatre fois vingt

faisaient quatre-vingts,

une porte

était en bois,

tout comme en Angleterre.

Quand on l'oyage comme Keats dans le domaine des plus fines sensations de l'esprit humain, et que les horizons qu'on découvre sont les grands poètes des époques passées, pourquoi

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John Keats

fatiguer sa machine par un usage pour lequel elle n'est point faite. Keats ne pouvait vivre qu'en famille, en famille de poètes, et dans sa correspondance il avoue sa double aspiration : la pensée et la sensation :

t Une connaissance étendue est nécessaire à l'être pensant : elle délivre de l'effervescence et de la fièvre, et. en élargissant le champ des spéculations, elle contribue à alléger le fardeau du mystère.

O! une vie de Sensations plutôt qu'une vie de Pensée ».

Mais il ne peut disjoindre la sensation de la méditation.

Keats était gai et sociable, mais il n'était heureux qu'entouré de jeunes gens de son âge avec lesquels il put s'enthousiasmer pour l'art, la poésie, la musique. Ces discussions passionnées étaient comme des bûches jetées datis le foyer toujours ardent de son imagination.

Il se plaisait à boire avec ses compagnons de plaisir : I pitched upon an other bottle of claret — we enjoved ourselves verv much. »... 77 avait un goût très vif pour les cartes : il compara même un jour son esprit à un jeu de

John Keats

cartes dispersé. Arec ses amis il va à Drury Lane entendre Richard III. Puis ils vont danser. — Ce groupe de jeunes gens gais et poétiques ressemble à la jeunesse de tous les temps.

Mais Keats n'appréciait pas la fréquentation des femmes qui l'entouraient : c'étaient de dignes matrones, de fades jeunes files, ou des femmes faciles, distractions d'un soir. Plus tard cependant, il avoue qu'il fut un temps « où le moindre bout de ruban excitait son intérêt .

En véritable Anglais, il ne parle jamais de femmes dans sa correspondance, sincère cependant. Pour lui, comme pour bon nombre de ses compatriotes, les femmes sont sacrées, ou ne méritent pas qu'on parle d'elles.

En face de l'amour, Keats resta toujours un adolescent enivré d'idéal. Bien avant qu'il n'en eût la perception directe, il chanta le ravissement des sens tels qu'il les imaginait. Cet état resta longtemps diffus et sans objet. Il le dit dans Endymion avec une pure ardeur :

O pouvoir souverain de l'Amour ! . . . O Douleur ! O Douceur!...

— i.xv —

John Keàts

Tous les souvenirs, sauf les tiens, surgissent froids et calmes.

Et pleins d'ombre par delà les brumes des années défuntes. —

Car les autres, bons ou mauvais, haines et larmes.

Reposent atones; mais en ce qui te concerne

Un soupir réveille l'écho, un ancien sanglot encore se désole.

Un baiser ramène la rosée en miel des aubes qui furent...

... Et je suis certain qu'au matin de ma naissance,

Je balbutiais intérieurement tes noms embaumés...

Enfant, je savais que les baisers amenaient

Tes faveurs, — aussi j'envovais des baisers

A l'air vide, l'implorant de m'amener l'amour.

// a un sens voluptueux exquis dont toute sa poésie est baignée, recelant des phrases qui n'ont leurs pareil les que dans les sonnets et les comédies de Shakespeare.

Keats chante l'amour et son atmosphère plutnt qu'une femme.

John Keats

Dès qu'il veut préciser, il m trouve que des phrases mièvres et sans beauté, — car les femmes qu'il voyait, ne ressemblaient vas à ses imaginations.

Il leur adresse un jour ce poème :

O femme, quand je te contemple, pétulante,

vaine, Légère, puérile, fière et pleine de caprices; Sans cette modeste douceur, qui rehausse le

prix

Des yeux aux paupières baissées, repentantes Des blessures qu'ils font exprès pour les guérir aussitôt,

Alors, mon esprit exalté bondit impétueusement, Alors, mon âme exultante s'élance, Et je me réjouis d'avoir tant tardé à aimer...

Les femmes qui passent lui inspirent parfois des mélodies charmantes et singulières, et sou esprit les goûte avec une joie plus grande que la réalité, parce qu'il arrange lui-même et fixe à tout jamais les impressions qu'il dispose avec une âme d'artiste.

Une jeune porteuse Je Devonshire cream lui

inspire un petit tableau où. au centre des collines, il embrasse la jeune fille su?- la bruyère, après avoir suspendu son châle a un saule.

Keats se rendait compte de sa froideur et lavprcciait. Il écrivit à Reynolds :

Je n'ai jamais été amoureux. Cependant la voix et l'apparence d'une femme m'ont hante ces deux derniers jours... Ce matin, la poésie l'a emporté, je suis retombé parmi ces abstractions qui sont toute mon existence. Il me semble avoir échappé à une douleur nouvelle, étrange et menaçante...

Il reparle de cette femme dans une autre lettre a sa belle-sœur Georgina :

Elle n'est pas une Cléopâtre. mais elle est au moins une Charmian. Elle a une riche couleur orientale, elle a de beaux yeux et de belles manières. Quand elle entre dans une chambre elle donne la même impression de beauté qu'une léoparde. Elle est trop belle et trop consciente d'elle-même pour repousser les hommes qui l'entourent. Habituée à leurs hommages, elle n'y trouve rien d'extraordinaire. Je me sens bien plus a l'aise avec de telles femmes. Les ima%

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