ICI REPOSE UK HOMME DONT LE NOM FUT ÉCRIT SUR L'ONDE
Tels furent les événements extérieurs de la vie de Keats. Il y en eut d'autres, décisifs, tout intérieurs : l'ébranlement causé par cette première lecture de Spenser en i8i3 qui le fit poète, sa découverte de la traduction d'Homère de Chapman en i8i5, la révélation de la beauté plastique que lui donnèrent les marbres du Parthénon au Musée Britannique, son contact avec Boccace : toute sa vie et son art ont été déterminés par ces émotions plus puissantes que toutes circonstances extérieures. Jamais, en effet, homme ne fut plus indifférent aux bruits du siècle, jamais homme ne vécut plus uniquement dans le domaine de ses rêves, dans un monde de visions d'art pur, dans une plus continuelle aspiration vers la beauté absolue sous toutes ses formes; jamais aucun ne fut plus continûment
John KfiATS
■ré de beauté sensible, plus essentiellement artiste que Keats. C'est dans Spenser, Chapman, les marbres grecs, le Dictionnaire mythologique
Lemprière, E . M Ht on. dans le pat
et dam les Unes et non dans la vie que Keats trouve son inspiration. Les préoccupations morales, humanitaires, révolutionnaires, romantiques dt ses contemporains satures de la Révolution et de Rousseau ou en révolte contre eux. n'effleurent même pas d'abord l'esprit de ee païen amoureux de la seule beauté : d'un seul bond, par delà les siècles, il rejoint ses vrais contemporains, le Shakespeare de Vénus et Adonis. Spenser. les poètes de la Renaissance anglaise, et par eux la Grèce et les délices médiévales confondues : oublieux des magnificences et des misères de son époque, il se perd dans les jardins enchantés et les légendes de l'enfance du monde, tel un chevalier de la Reine des Fées égaré dans les marbres d'Athènes, les bosquets Il issus, les forêts du Latmos.
n'est pas tout de suite qu'il a troui voie, mais des ses premiers pas sa direction est nette. L'enfant qui écrit ■• I sl«»od tip-toe upon a Unie hill », le début d' « Endvmion . a déjà.
John Keats
il est clair, une sensibilité physique d'une délicatesse et d'une intensité voluptueuses extraordinaires. En effet, à cet égard. Keats est unique. Jamais système nerveux n 'a plus somptueusement joui des prestiges sensibles des choses: en lui les parfums, les sons, les couleurs, les innombrables caresses de la matière palpitent et se répandent en chauds /lots de volupté : jamais sensations plus riches, plus abondantes ni plus précises ne furent accordées a un poète, et l'on conçoit eu les lisant que Keats ait écrit tels de ses vers eu laissant fondre un fruit juteux dans sa bouche. Mais de bonne heure che; lui la sensation cesse d'être une simple sensation; elle se pénètre m ystérieusement d'imagination et de sentiment, évoque et suggère, et les épithètes de Keats ne s'adressent.pas à l'œil seul, mais à la profonde sympathie vivante qui ressuscite eu nous l'âme secrète des choses et non leur seule splendeur matérielle. Dans l'incomparable vitrail qu'est The Eve of St. Agnes on peut choisir au hasard les exemples .-qu'on prenne la première strophe la seconde, toutes : « Une idée soudaine lui vint comme une rose épanouie empourprant tout son front , dira Keats de Porphyro. et telle est en
John Keats
lui la naissance éblouissante et soudaine des images, et ses paroles sont comme les pierreries que dénoue sa Madeleine demi-nue, « tièdes de sa chair », splendidcs, odorantes et troublantes, chargées d'émotion, pénétrées d'imagination autant que de sensualité.
A cette richesse de sensations, d'abord étalées à foison pour elles-mêmes, puis disciplinées et à mesure qu'il avance, de plus en plus spiritualisées et glorifiées par de subtiles associations d'idées, d'émotions et de sentiments, Keats ajoute un don unique d'expression, un sens pr<jfond de la magie des mots alliés, de la puissance d'évocation des syllabes et des rythmes: che; lui les réussites verbales sont dès la première heure innombrables, et ce sens de la rareté, de la magnificence, de la beauté mystérieuse du Verbe s'affine, s'enrichit et se purifie de poème en voème. A cet égard nul poète anglais ne l'a dépassé. Je ne vois guère que le parfait artiste en mots que fut M Ht on qui ait égalé sa curiosa félicitas; leur maîtrise est pareille et leur œuvre une perpétuelle création de beauté verbale. C'est dans le texte qu'il faut citer l'in-
John Keats
traduisible perfection de ces phrases, tantôt semblables aux joailleries de la verrière de la Veille de la Saint-Agnès,
« Innumerable of stains and splendid dves, As are the tiger-moth's deep-damasked wings » :
où
« ....'Mong thousand heraldries.
And twilight saints and dim emblazonings, A shielded scutcheon blush'd with blood of queens and kings » ;
tantôt lourdes de richesse comme les trésors parfumés apportés
« From silken Samarcand to cedardVi Lebanon » :
fraîches comme les
« Hushed, cool-rooted rlowers, fraiirand-eved » ;
pures comme cette unie grecque :
« O Attic shape! Fair attitude!....
Gold Pastoral! » ;
ou vibrant d'une infinie et mystérieuse résonance comme ce chant du rossignol
John Keats
« .... That oft-times hath Charm'd ma^ic casements opening on the foam Of perilous seas, in faery lands forlorn :
ou encore tissées d'un inextricable mélange de sensations, d'émotions et de sentiments comme dans ces vers :
« Unto her heart her heart was voluble. Paining with éloquence her balmy side
on bien dans les derniers vers qu'il ait écrits, ict incomparable sonnet (28 septembre 1 S 20 ). où Keats décrit l'étoile
« Watching with eternal lids apart
Like Nature's patient sleepless Eremite.
The moving waters at their priestlike task Of pure ablution round earth's huinan snores .
« Je voudrais une existence de sensations plutôt que d'idées », a dit Keats adolescent, et pour beaucoup Keats n'est que le poète de la seule beauté sensible. Ce jugement est aussi faux que la légende accréditée par liyron et par Shelley et qui i eut que le viril Keats soit mon
John Keats
d'une critique brutale. La rapide analyse des deux traits distinetifs de la poésie de Keats, les citations que je viens de faire, à elles seules suffiraient à montrer la variété de son œuvre : révolution qui s'est faite dans son génie est plus difficile à saisir. Il nie serait doux d'en marquer les étapes. Je dois me contenter de quelques notes très brèves.
Depuis les premiers vers tumultueux du recueil de 1S1 j, depuis cet admirable, décevant et irritant Endymion que nul n'a jugé plus sévèrement que Keats lui-même, — Mon esprit, disait- il, était alors un jeu de cartes éparpillé — jusqu'au recueil de 1820, che; lui le progrès est incessant. Toute sa conception des fins de la poésie lentement se transforme. C'est dans ses lettres plutôt que dans l'analyse, impossible ici, des poèmes que nous verrons le sens de cette transformation. Dès 1818, il écrivait de Tcignmouth à son ami Bailey : « C'est une belle chose qu'un paysage, mais la nature humaine est plus belle ». De bonne heure il a entrant « une vie plus noble 1 que sa vie de jeune dieu enivré de la beauté du monde, une vie où il rencontrerait « les agonies et la lutte des cœurs humains ». I:n mai 18 18 il
John Keats
écrit a Reynolds : Je compare la vie humaine
à une grande demeure contenant beaucoup de chambres : je ne i>ous en décrirai que deux, les portes des autres étant encore fermées pour moi* La première dans laquelle nous pénétrons, je rappellerai la chambre de l'enfance : nous y restons aussi longtemps que nous ne pensons pas. Nous y demeurons longtemps et quoique les portes de la deuxième chambre soient grandes ouvertes sur la vive lumière intérieure, nous ne nous soucions pas de nous avancer vers elles: à la fin seulement nous y sommes insensiblement attirés par l'éveil en nous du principe pensant. A peine entrés dans la seconde chambre, que j'appellerai la chambre de la pensée vierge, nous sommes grisés par la lumière et l'atmosphère; nous n'y voyons qu'agréables merveilles et songeons à nous y arrêter pour jamais dans les délices. Cependant parmi les effets que produit cet air que nous respirons il en est un terrible : Notre regard aiguisé pénètre dans le cœur et la nature de l'homme: nos nerfs découvrent que le monde est plein de misère et de désespoir, de douleur, de maladie et d'oppression: par là cette chambre de la pensée vierge s'assombrit peu à peu et eu même
John Keats
temps, de tous côtés, beaucoup de portes s'ouvrent; mais elles sont toutes dans la nuit et ne conduisent qu'à la nuit. Nous ne voyons pas l'équilibre du Bien et du Mal.... Nous sentons le
fardeau écrasant du Mystère . Si nous vivons et si nous continuons à méditer, nous explorerons nous aussi ces noirs passages .
— // n'a pas vécu, et le temps de ces méditations lui fut refusé. Il n'a guère dépassé la chambre de l'Enfance et de la Pensée Vierge. Mais dans Isabella. dans Hyperion, dans les grandes Odes, dans les fragments dramatiques d'Oûio the Great et de King Stephen nous voyons plus qu 'une promesse de grandeur future. A l'incohérente ivresse qui verse pêle-mêle dans ses premiers poèmes les émerveillements et les balbutiements de ses jeunes sens ravis succède une plus rigoureuse discipline d'art, une parole plus soutenue et plus pure; l'hymne éperdu à la Vénus Terrestre se transforme en de plus graves, de plus profonds, de plus pénétrants accents dans les Odes, dans Hvperion; et peutêtre en songeant aux progrès accomplis depuis Endvmion, aux merveilleux chefs-d'œuvre que sont /'Ode au Rossignol, /'Ode sur une Urne
John Kbats
Grecque. A L'Automne, la Veille de la Sainte- Agnès, la Belle Dame sans Merci, le fragment 4'Hyperion, ne sera-t-on pas éloigné de penser avec Matthew Arnold et Browning que la plus grande perte subie par la littérature anglaise depuis Shakespeare est peut-être celle de cet lescent de génie.
Je ne puis terminer ees brèves notes sans dire un mot de la difficulté particulière que présente tente traduction de Keats. Faut-il l'avouer? l'entreprise me parait presque désespérée : de pareilles perfections d'expression ne se rendent pas. Che; aucun poète l'alliance de la pensée ou la sensation et de la forme n'est plus intime, plus mystérieusement belle et séduisante: che; aucun peut-être la phrase n'est plus dense, plus savamment tissée d'associations subtiles, d'intentions, d'impressi >ns entrecroisées en mailles serrées et chatoyantes; che- aucun peut-être la ne revêt plus naturellement une forme
us opposée dans sa troublante richesse sensuelle aux froides notations précises de notre langue abstraite si peu chargée de matière.
John Keats
Traduire Keats en français, n'est-ce pas vouloir rendre la rayonnante splendeur d'une verrière par une sèche grisaille? C'est dire qu'une réussite même imparfaite est déjà une victoire. C'est un grand courage qu'a eu la traductrice. Toute notre reconnaissance lui est due d'avoir affronté les périls de cette aventure. M. Robert de Montesquiou disait il y a longtemps fi) : " Keats, le délicieux Keats, s'attarde. » Grâce à elle le voici parmi nous et le lecteur français possède enfin quelques vers, — je les eusse voulus plus nombreux et plus significatifs encore, mais alors c'est presque tout Keats qu'il eût fallu traduire — d'un des plus purs amants de la Beauté.
Emile HOVELAQUE.
(i) Voirdans les Autels privilégiés l'étude sur William Blake.