XXXI
John Keats
fient sans cesse l'imagination. Bientôt, si un jour s'écoule sans qu'il ait écrit, une angoisse le saisit.
Cette angoisse ne venait-elle pas de l'implacable métronome caché qui comptait les heures de la courte vie dont il avait la prescience : fiévreux. Use hâtait. Les esprits d'élite qui meurent jeunes le savent, et ils accomplissent tôt leur tâche. On les croit précoces, ils sont pressés par un galop intérieur qui les mène vers leur destinée dans le temps découpé d'avance.
Chatterton, Mozart, Chénier, Keats, Rimbaud, Renée Vivien, ont pressuré la dernière goutte de leur cœur, avec ponctualité. Ils furent exacts au rendez-vous. Qu'importent après tout l'échafaud, les fioles, le désert arabique, les stupéfiants! Ils ont laissé ce qu'ils avaient à laisser. Elisabeth Browning l'a dit superbement :
L'âme de Keats, de celui qui ne grandit pas En progrès graduel comme les autres, Mais tournant largement sur son axe personnel S'accomplit lui-même en vingt années parfaites Et mourut — jeune? — Non pas sa vie fut une longue vie
John Keats
Distillée en une simple goutte comme une
larme Sur la joue glacée du monde pour L'enflammer A jamais . cette grande âme géniale
Rend étrange, impossible à comprendre Que tant de poètes écrivent jusqu'en leur
ïcrépiti
John Keats était bon latiniste, il était familier
avec Ovide et avec Virgile, dont il traduisit /'Enéide. Le doux Fénelon l'attira. Telle une abeille diligente et sage: il choisit parmi les êtres morts et vivants, ceux qui lui étaient nécessair
C'est la grande affaire, l'unique de sa vie.
Quand il est obligé de quitter l'école, a la mort de ses parents, et de prendre un métier, son tuteur l'engage comme aide-chirurgien à Edmonton, près d'Enfield.
Cette nouvelle occupation lui pi ait. car à peine interrompt-elle ses habitudes de lecture, et de rêveuses promenades dans la campagne.
Il allait souvent à Enfield retrouver son ami Clark, un être délicat, aimant comme lui la y sic. et les deux jeunes gens augmentaient leur exaltation en la vartageant.
Keats lut Chaucer et Shakespeare, mais c'est
à la suite d'une lecture des vers de Spencer qu'il se sentit, lui aussi, un poète, non pas un versificateur, mais celui qui reçoit l'inspiration.
Il écrivit quelques fragments, des pièces cha/'mantes; mais le génie intérieur n'est pas encore soulevé.
Un soir, Clark lui apporte Homère, traduit par Chapman. Brûlés d'enthousiasme, ils lisent jusqu'à l'aube. Et au lever du jour. J. Keats écrit le sonnet : « En ouvrant Homère », où se confondent les chocs impérieux reçus en divers endroits.
... Alors je me sentis pareil au guetteur du firmament
Lorsqu'à ses yeux surgit une planète nouvelle...
L'étrangeté de ce beau sonnet gît dans le rejet de l'image finale. Le contact arec l'horizon homérique frappe le poète d'un silence émerveillé : tel Corte; regardant pour la
première fois le Pacifique du haut d'un pic à J) arien.
Son esprit, comme la ruche de l'abeille, is full to the brim : il contient, a portée de V imagina -
John Keats
tion tous les beaux aspects de l'univers, et il aime a les mêler à la rie quotidienne — Où et es- vous maintenant? — écrit-il à sou ami Leigh Ilunt. qui publiait un volume de poésie : En Judée, en Cappadoee, ou dans cette partie du Liban qui avoisine C y rené ?. . . i
Plus tard, dans la Veille de la Sainte-Agnès, il évoque ainsi naturellement le Liban, dans cette délicieuse strophe :
... De radieux sirops au parfum de cannelle, Du miel et des dattes apportées par des galions De Fez. et des friandises épicées venant toutes De la soyeuse Samarcande ou du Liban riche en cèdres.
Sa fantaisie dessine des crochets plus inattendus que ceux d'une hirondelle poursuivie par le soir et par V orage.
Subtil jardinier de son âme. John Keats sut choisir l'ambiance nécessaire à son développement.
Il a des amitiés masculines fortes et salutaires, et les garde par ses qualités d'adolescent et de poète. Ses amis sont : Leigh Ilunt, poète, critique, directeur du journal libéral The Exa-
John Keats
miner, esprit généreux et pif; J. H. Reynolds, également poète; le peintre Haydon.
Ils l'admirent, V exaltent. L'un le convainc de quitter la profession médicale pour s'abandonner complètement à la poésie. Et Keats obéit, malgré les difficultés matérielles. Le fâcheux rappel de celles-ci irrite parfois ses nerfs sensibles.
Les marbres du Parthénon rapportés par lord El gin exaltent son génie. A la vue de ces chefs-d'œuvre éternels — incompris alors des Anglais — il est étreint du frisson de la beauté et de V angoisse de ce qui passe. Il se sent humble, chétif, comme un passereau, devant ces marbres enfermant dans la plus durable des matières les mouvements et la forme.
Haydon, en lui expliquant la beauté mathématique de la technique, donne à son art de poète un enseignement précieux. Keats se rend compte de la valeur d'une concision, des idées et des images ramenées vers un centre, du poli des détails, de la perfection des plans. Il rapporte leur exemple dans ses poèmes. A partir de ce jour, il bannit les trop faciles métaphores, les inutiles enjolivements — procédés imités des
John Kl ATS
poètes antérieurs, manière qui n'est pas la sienne.
Et devant ees marbres du Parthénon. John
Keats est frappé d'une sorte de terreur : il sait
la brièveté de sa vie, son incapacité, et lui qui
n'est fait que pour sentir et dire son amour du
beau, il ne peut que balbutier :
Mon esprit est trop faible : le sentiment de h
mort Pèse lourdement sur moi comme une torpeur
invincible...
Cette détresse ne le quittera jamais et viendra sourdre sous la joie dionysiaque.
Après s'être imbibé de ces aspeets. Keats écrit deux sonnets, dont l'un est par fait . Et plus tard, son Ode à TUrne grecque est encore inspirée par cette première vision.
S'il n'est pas encore maître de sa technique, il l'est de ses inclinations. Et jalousement, il ferme l'accès de son âme à ce qu'il a jugé devoir lui rester étranger.
Keats connut Shellc]'. l'admira, mais ne voulut pas d'intimité. Deux vases également remplis d'eau ne peuvent rien recevoir l'un de
John Keats
l'autre. C'est ce que Keats sentit nettement. En outre, il craignait que les alluvions métaphysiques et politiques de Shelley vinssent altérer la fraîcheur de son inspiration de poète anglais, conscient de lui-même.
Il ne voulait chanter que la beauté : la beauté, plus que la connaissance, lui importait. Il vouait être pur. pour accomplir la tâche sacrée qui force le poète véritable à s'immoler comme un martyr pour sa foi. Platon l'a dit : « Nous chasserons les poètes de la République », ce qui signifie que les poètes doivent tenir une lyre pour charmer les hommes, mais qu'ils ne doivent pas s'immiscer dans le domaine des affaires du siècle.
— « Je ne suis sûr de rien, sinon du caractère sacré des affections du cœur et de la vérité de l'imagination. La beauté conçue par l'imagination est réelle : qu'importe qu'elle ait eu ou non une existence antérieure. J'applique la même idée à toutes nos passions et à l'amour : elles sont toutes dans leur essence créatrices de beauté essentielle. »
Endymion débute par ce vers célèbre : Toute beauté est une joie éternelle...
John Keats
et dans le dernier vers de l'Ode à l'Urne Grecque. Keats écrit :
La Beauté est Vérité, la Vérité Beauté — C'est tout ce que vous savez sur terre Et c'est tout ce qu'il vous faut savoir!
En iSij, John Keats publia son premier recueil de poèmes, qui n'eut pas de suecès. « 77 plut à une douzaine d'amis et déplut à une douzaine d'inconnus. »
Tous les dons de Keats sont là, bien qu'inégalement perceptibles. Il y a des vers admirables, des longueurs parfois, des trébuchements d'enfant qui a encore besoin de s'accrocher aux meubles, car il est faible quand il imite ses maîtres, les poètes Elisabethains et Spencer, mais plus fort quand il leur échappe.
Certains poèmes annoncent les chefs-d'œuvre : J'effleurais de mes pas le sommet d'une colline est le magnifique prélude ^'Endymion. et la Veille de la Sainte-Agnès se dégagera des rêveries de Calidore : le jeune Calidore fait prévoir Porphyro :
... Il était de fait.
Un homme d'élégance et de haute stature.
John Keats
Et le balancement de ses plumes Serait aussi haut que les baies d'un prunier sauvage...
et lorsque Cassia pose sa main sur l'épaule de Calidore :
Et alors il la caresse avec sa joue heureuse...
les douceurs de Madeline sont là.
Keats a un goût marqué pour le sonnet. Il sent la nécessité d'enfermer sa pensée vagabonde :
Qui n'a déclamé le sonnet s'élevant fortement Jusqu'à son apogée, puis retombant avec fierté.
Plusieurs de ces sonnets sont excellents, et les épitres et les sonnets à son frère Georges contiennent des phrases aux sons pleins et finis.
John Keats peut avoir des faiblesses dans ses poèmes, ducs à l'inexpérience, il n'a pas de résidus; c'est pourquoi il demeure, c'est pourquoi on l'aime et on l'aimera toujours. Il a voulu rester en dehors du cercle des tâtonnements de l'époque, des imprécations de l'heure, se réservant d'être uniquement et pleinement un poète. Les sens éblouis et exaltés, il chante la vie et la nature.
John K i:\ts
avec un ravissement surpris que rien ne peut
interrompre. Il donne à la simple campagne
anglaise qui l'entoure, son sentiment dionysiaque. et a travers les vapeurs légères qui montent du sol. il voit un monde imaginaire surgi de mythologies et de légendes.
Keats a une tendresse amoureuse pour la lune, d'abord pour la lune mythologique, puis il l'aime pour elle-même, p'mr la morbidesse qu'elle répand et cette attirance qu'elle inspire des régions supérieures où elle semble réfugiée le jour. Mais il ne veut pas la suivre dans ses dangereuses nostalgies, car alors il goûterait moins les joies de la terre.
... Ainsi la lune Cette passion, la poésie — gloires infinies — Nous hantent, et deviennent la lumière Consolante de nos âmes...
et plus loin :
... O lune!
La plus antique des ombres parmi les vieux arbres...
ne rappe!le-t-il pas :