LA BEAUTÉ
A A RM AN CC
Eh quoi 1 vous vous plaignez, vous aussi, de la vie ! Vous avez des douleurs, des ennuis, des dégoûts !
Un dard sans force aux yeux, sur la lèvre une lie.
Et du mépris au cœur; — hélas ! c’est comme nous ! Lie aux lèvres? — Poison, reste brûlant du verre; Dard aux yeux? — Rapporté mi-brisé des combats ; Et dans le cœur, mépris ? — Eternel sagittaire Dont le carquois ne tarit pas
Pour me convaincre, hélas! montre-toi tout entière. Dis-moi ce que tu sais... l’amère vérité.
Ce n’est pas un manteau qui cache ta misère.
C’est la splendeur de la Beauté!
Dis-moi ce que tu sais... de ta pâleur livide Que des tempes jamais tes mains n'arracheront.
Et qui semble couler d'une coupe homicide Que le destin railleur renversa sur ton front ;
De ton sourcil froncé, de l'effort de ton rire.
De ta voix qui nous ment, de ton oeil qui se tait.
De tout ce qui nous trompe, hélas ! et qu'on admire, ^ Ah ! fais-moi jaillir ton secret !
Dis tout ce que tu sais... Rcves, douleur et honte. Désirs inassouvis par des baisers cuisants,
Nuits, combats, voluptés, souillures qu'on affronte Dans l'infâme fureur des échevèlements !
Couche qui n’est pas vide et qu'on fuit, — fatale heure ■ De la coupable nuit dont même on ne -veut plus,
Et qu'on s'en va finir — au balcon — où l'on pleure,
•n. Et qui transit les coudes nus ! . ; y
Ah! plutôt ne dis rien! car je sais tout. Madame.
Je sais que le Bonheur habite de beaux bras,
Mais il ne passe pas toujours des bras dans l’âme... On donne lé bonheur, on ne le reçoit pas !
La coupe où nous buvons n'éprouve pas l'ivresse Qu'elle verse à nos cœurs, brûlante volupté.
Vous avez la Beauté, — mais un peu de tendresse. Mais le bonheur senti de la moindre caresse.
Vaut encor mieux que la Beauté.
Armance est la marquise Armance du V***, à qui d'Aurevilly a dédié son livre de f Amour impossible , dont lui et elle sont les deux héros. Elle est aussi l’objet d’une allusion dans la strophe lxxxjv de la Bague dAnrtibal : « Oui, vous savez de quelle marquise du V*** je parle dans la Bague. Elle a eu son jour de grandeur, comme de beauté suprême, mais Troja fuit ! Vous trouverez dans le premier volume de mes Memoranda un portrait d'elle, qui fut ressemblant. G’est ce qu'on peut dire de mieux des portraits qui ne sont jamais qu’une minute, une halte dans ce qui ne s’arrête point ( Lettre du i5 octobre i85i.)
Dans une autre lettre écrite il y a quelques années, il m’en parlait en ccs termes. « J’ai dîné hier avec ma Bérangere de Gesvres, la Marchcsa, insolemment et divinement belle toujours La marquise a deux hiles ravissantes. L'une est
jolie, mais qu'est-cc que cela? L’autre terrasse de beauté.
Elle ressemble, dans ses plus doux moments, à une Judith qui vient de couper la tête d'Holopherne. (6 octobre 1844.)
L'Jmottr impçttiblt. Pârii, Uil, In-**. — La f'ague d'Ànnibal, C»«n, lliS,