‹ Poésies de Jules Barbey d'Aurevilly commentées par lui-mêmeChapitre 6 sur 9 · SAIGNE, MON CŒUR · texte numérisé non relu

SAIGNE, MON CŒUR

• Saigne, saigne, mon cœur... saigne! je veux sourire. Ton sang teindra ma lèvre, et je cacherai mieux . Dans sa couleur de pourpre et dans ses plis joyeux,

La torture qui me déchire.

Saigne, saigne, mon cœur, saigne plus lentement... Prends garde ! on t’entendrait... saigne dans le silence, Comme un cœur épuisé qui déjà saigna tant,

A bout de sang et de souflrancc !

Quand parmi les sans-cœurs, pauvre cœur, je te traîne. Sous mon frac étriqué tu saignes dans ta nuit.

Les six lignes de chair de la poitrine humaine Pourraient trahir ton faible bruit.

Mais je ne permets pas aux hommes de la foule, Insolents curieux de tout cruel destin.

De t'approcher, cœur fier, pour entendre en mon sein Dégoutter ton sang qui s’écoule.

Saigne, saigne, mon cœur... j'étouflcrai l'haleine Qui pourrait, à l’odeur, révéler le martyr !

Saigne et meurs, cœur maudit... car la Samaritaine Manque à jamais pour te guérir !

« C’est une boucherie assez curieuse, et cela a été

écrit sous le couteau du destin Quand on fait de pareils

cris, on est bien près de devenir fou, et la littérature est au diable ! Mais ne trouvez pas qu’il y a dans tout cela une originalité cruelle qui esclave l’esprit et le déchire? Vous comprenez que, comme idiosyncrasie de soi-même, on ne publie pas mais on ne brûle pas de pareils vers. ^(Lettre du 22 janvier i 852.)

a Vous me demandez de vous expliquer les derniers mots de cette boucherie : Saigne et mœurs, cœur maudit, car la Samaritaine, etc. Mon Dieu! la Samaritaine, pour moi, ce n'était que la femme aimante, la première femme aimante venue, — comme le bon Samaritain était le premier homme tendre qui passait, ce jour-là, sur le chemin de Jérusalem à Jéricho, — laquelle eût voulu entourer de bandelettes ce cœur déchiré qui a saigne des Océans, sans qu’on les ait

jamais vus, Trebuticn. L'attitude de l'esprit, une certaine manière de porter la tête, une parole vibrante, tout cela fait bien des illusions! mais il n’en est pas moins vrai que j’ai eu des isolations dans la vie dont personne ne s’est jamais

douté, et dont la pièce de vers que vous aimez fait foi

Mais assez causé sur ce chapitre. » (29 juillet.)

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