‹ Poésies de m. de MontreuilChapitre 21 sur 32 · EPISTRE A PHILIS · texte numérisé non relu

EPISTRE A PHILIS

Adresse.

Ma Lettre, volez ve Pour qui toûioui

vers Philis, qui toujours mon cœur soupire, Allez baiser ses mains de Lys; Mais ne prétendez pas qu'elle songe à m'écrire. Les plus heureux mortels qui soient sous son empire N'oseroient espérer un traitement si doux : Pourveu que seulement elle daigne vous lire, Vous n'estes pas trop mal. Allez, contentez-vous.

Lettre.

Tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se casse, Tant Noël est crié, qu'il vient.

le vous le disois bien, la fièvre me menace; Elle viendra devant que la semaine passe : Je suis Prophète... elle vient.

La cruelle qu'elle est, jalouse du beau feu Qu'allume dans mon cœur votre œil incomparable, Voyant qu'il se plaçoit fièrement au milieu,

A voulu mettre en mesme lieu Son feu noir et chagrin; mais je me donne au Diable, Si mon vieux Médecin a quelque soin de moy,

Avant qu'il y prenne racine, Je prendray si souvent juleps et médecine Qu'il faudra qu'il déloge ou qu'il dise pourquoy.

Je croy que toutefois nous aurons peu de peine :

Tout de luy-mesme il s'en ira,

Ou le vostre l'étouffera

Avant la fin de la semaine :

Je connois ses effets et quel est son pouvoir, Car puisque dans les cieux, sur la terre et sur l'onde, Vostre beauté, Philis, n'eut jamais de seconde, La flamme qu'elle allume en voudroit-elle avoir?

Si j'aperçois pourtant que cette maladie Vous oste tant soit peu de vostre cruauté,

Je ne souffriray pas que l'on y remédie;

Et, quoyque mon valet en die, Je contremanderay Monsieur du Clos-Vouté :

C'est un médecin mal monté Fraichement arrivé de Basse-Normandie, Et qui n'est ny Docteur ny de la Faculté. L'occasion pour vous me paroist assez belle, Vous ferez en cela d'une pierre deux coups :

Vous cesserez d'estre cruelle Et vous m'épargnerez au moins quarante sous.

Mais, las! qu'en vain je me propose

Que vous ayez tant de bonté!

En ce monde il n'est point de chose Qui vous plaise si fort comme la cruauté. Elle vous suit partout et ne vous abandonne

Non plus que l'ombre la personne; En elle vous mettez toute vostre amitié, Et croy qu'on tireroit plutost (Dieu me pardonne!) De l'huile d'un caillou que de vous la pitié.

Mais que direz-vous si j'accorde Vostre maudite humeur et la compassion, Si je trouve l'invention, Sans que le plus critique y morde,

Que vous ayez pour moy quelque miséricorde, Sans qu'en rien vostre honneur y reçoive d'échec, Sans seulement toucher à cette grosse corde Et sans que l'envieux en puisse ouvrir le bec?

Je manderay partout que je suis fort malade, Quoy que je ne le sois qu'assez honnestement : Mais ceux qui me verront, à mon teint blême et fade,

Le croiront fort facilement.

Ce bruit ira bientost jusqu'à vostre ruelle.

Mes amis vous visiteront, Et sortant de chez moy sans doute ils vous diront,

Pensant vous dire une nouvelle :

Enfin Tircis en a dans l'aisle.

Nous venons de le voir, il est dedans son lit; Il vaudroit beaucoup mieux que ce fût dans un autre

(Quand ce seroit mesme le vostre), Et nous avons bien vu, quelque mine qu'il fît, Quoy qu'il se contraignît à faire bon visage,

Qu'il est en mauvais équipage, Si son mal est au point que son médecin dit. J'auray pour cet effet gagné le Personnage, Qui, ne vous en déplaise, est assez indigent, Qui, pour panser sa mule et faire son potage, N'a qu'un cuistre manceau, sans casaque et sans gage,

Et que l'on peut corrompre avecque peu d'argent.

Après cela, Philis, aurez-vous rien à craindre?

Pourrez-vous pas, en liberté, Avoir pour ma misère un peu de charité? Si le désir vous prend quelquefois de me plaindre,

En ferez-vous difficulté ?

Parlons-en avec vérité.

Quand mesme l'on diroit partout le voisinage : Une telle d'un tel plaint un peu la iangueur, Entendra-t-on parler d'amour et de servage Et du mal que pour vous je sens dedans le cœur, Depuis le jour fatal que vostre doux visage Sceut si facilement s'en rendre le vainqueur?

Vous voyez que non, et je gage Que tous vos bons amis croiront qu'assurément, Quand j'auray tant soit peu fléchi vostre courage, Que c'est comme malade et non pas comme Amant.

Mais, hélas! que ma fourbe est vaine!

D un sujet si grossier c'est inutilement

Que j'attends du soulagement.

Je croy bien que je perds et mon temps et ma peine. Ah! Philis, vous parler d'estre moins inhumaine,

C'est vous parler haut allemand.

La mort de vos amans fait toute vostre joye, Mon discours près de vous passera pour Chanson, Et vous feriez plutost de la fausse monnoye Que d'avoir pitié d'un garçon.

Hé bien donc, puisqu'il faut perdre toute espérance,

Je m'y trouve tout résolu, Et vous me voyez prest à suivre l'ordonnance

De vostre pouvoir absolu.

Seulement je demande, avant que je trépasse,

De vous une petite grâce, Après, sans murmurer, je quitteray le jour; Ne désavouez pas vos yeux de leur victoire,

Ostez à ma fièvre une gloire

Que l'on ne doit qu'à mon Amour, Et permettez que ceux qui de ma triste histoire

Voudront avoir quelque mémoire, Passant sur mon tombeau, puissent lire à l'entour :

Le malheureux Tircis ici dessous repose,

Lequel à vingt-cinq ans a veu finir son sort.

Si tu plains son trépas, Passant, c'est bien à tort;

Il eust une trop belle cause :

Les beaux yeux de Philis lui donnèrent la mort.

STANCES

Que ma visite m'est cruelle, Etqu'encepremiersoirjeprispourvousd'amour !

M'étois-je de vos yeux gardé durant le jour Pour me venir après brûler à la chandelle ?

Dites-moy, je vous prie, est-ce vostre ordinaire, Quand quelqu'un vous vient voir pour la première fois! De le rendre amoureux et le mettre aux abois? Cette civilité n'estoit pas nécessaire.

Un innocent dessein chez vous m'avoit conduit, Et vostre cruauté ne peut avoir d'excuse : Quoy donc ! belle Philis, est-ce ainsi qu'on en use? Assassiner un homme, et chez vous, et de nuit!

STANCES ET EPITRES 3c>

Vous me demandiez tant la cause de ces larmes Que vous vistes tomber malgré moy de mes yeux; Je regrettois mon cœur captivé par vos charmes Et feignois d'autres maux pour vous abuser mieux.

Mais vous le sçaviez bien, et vostre belle humeur Se railloit sans pitié de moy dans ma disgrâce, Et vous me veniez dire encor d'un ton moqueur Qu'à pleurer j'avois bonne grâce.

Ah ! je ne doute pas que vostre âme maligne, Faisant de ma douleur son divertissement, N'ait trouvé qu'à pleurer j'avois si bonne mine Que vous me laisserez pleurer incessamment.

Hélas! chez vostre sœur, la veille de ma prise, J'avois si bien de vous défendu ma raison! Moy-mesme falloit-il vous porter ma franchise Et prouver que chacun est Maître en sa maison?

Vous y fûtes Maîtresse, et dès lors je fus vostre , A vos seconds regards mon cœur fut retenu, Mon bonjour fut très-libre et mon adieu tout autre. Et je n'en sortis pas comme j'estois venu.

Mais au moins de l'amour que vous avez fait naistre Faites que vostre sœur ne sçache jamais rien, Et moy, de mon costé, je luy feray paraistre Que de vous deux c'est elle à qui je veux du bien.

Pour de bonnes raisons et de grande importance, Rendez sur ce seul point mes désirs satisfaits :

Elle n'aura que l'apparence

Et vous, vous aurez les effets.

Je feindray de languir sans cesse à ses genoux, Je lui diray cent fois qu'elle est une cruelle, Et cent mille soupirs seront poussés vers elle, Que mon cœur toutefois n'adressera qu'à vous.

Si c'estoit un présent qui souffrît le partage, Et si quelqu'un pouvoit vous aimer à moitié, Elle auroit part au cœur que ma foy vous engage Et j'aurois pour vous deux une égale amitié.

Mais vous seule, Philis, avez causé ma flamme, Et chez elle et chez vous, quand je vous iray voir, Lisez bien dans mes yeux le secret de mon âme Et distinguez l'amour d'avecque le devoir.

STANCES

A une Dame chez qui il demeuroit.

Quoy ! pour le peu de temps que mes yeux vous ont vue remporte en mon pays un amour qui me tue ! Sitost que l'on vous voit, il vous faut donc aimer? Ah ! c'est payer bien cher huit ou dix jours de giste! Il n'estoit pas besoin de m'en venir si viste Ny d'accourir icy pour me faire assommer.

Vos yeux ont déjà fait une si longue histoire De blessés et de morts qu'on ne la pourra croire, On la fera passer pour Roman, sur ma foy; Donnez-moy donc quartier, trêve de vos conquestes : Vous devez n'attaquer que des illustres lestes, Je ne mérite pas que vous songiez à moy.

Je vous laisse à penser quelle seroit la honte Que vos beaux yeux auroient quand on feroit le conte Qu'ils se sont abaissés jusqu'à finir mon sort? Mon trépas doit venir d'une moins belle cause : Pour un si beau destin je suis trop peu de chose, Croyez-moy, dédaignez de me donner la mort.

Mais quand cette raison vous sembleroit petite, Quand ma mort vous plairoit, quand j'aurois du mérite Assez pour augmenter le renom de vos coups; Sçachez que vous pourriez faire un meurtre inutile : Vous ne me verrez point mourir en cette ville, Et peu de gens sçauront que je suis mort pour vous.

Philis, une autre fois, prenez mieux vos mesures, Je suis homme à traîner deux mois de vos blessures; D'estre icy ce temps-là, je n'ay pas le loisir, Je retourne à Paris. Ainsi, dans leur Victoire, Quand vos yeux de ma mort pourroient avoir la gloire, Je me trompe bien fort s'ils en ont le plaisir.

STANCES

Pour Madame la Sén. de K***.

Soit vostre Amant qui l'osera, Je laisseray ce bonheur à qUelqu'autre : Que je vous sois tout ce qu'il vous plaira, Pourveu, Philis, que je sois vostre.

Si quelque soupir est sorty, Qui de mon seul respect vous rendit témoignage, Il a dit vray : mais il en a menty S'il vous en a dit davantage.

Entrant dedans vostre maison , On prend mon cœur, on me pille, on me vole ; M'ayant tout pris, on me met en prison

Et l'on m'oste encor la parole !

C'est une assez sévère Ioy, Mais je consens, Philis, à m'y contraindre On en voit peu qui sçachent comme moy

Endurer beaucoup sans se plaindre.

STANCES

Nous aurons trop de temps pour amasser des fleurs, Ménageons ce moment, adorable Sylvie.

Ta Jalouse est absente, et ta sœur l'a suivie; Avant qu'elle revienne, allège mes langueurs.

Laisse là tous ces lys, ces œillets et ces roses, A quoy voudrois-tu t'amuser ?

Croy-moy, ce sont deux douces choses :

Tromper ta mère et nous baiser.

• Ne me laisse pas davantage A la mercy des maux que me donne l'amour; Je suis dans ce jardin devant le point du jour, Afin de t'attendre au passage.

Je sçay que si matin je ne t'y verray pas; Mais ce lieu m'est plus doux que le lit où je couche, Et je ne puis soûler ny mes yeux ni ma bouche De voir et de baiser les traces de tes pas.

En t'attendant icy tout charme mes esprits, Tout me paroist avoir je ne sçay quelle grâce : Ce petit tapis vert que nous avons fait gris, Et cette herbe séchée aux lieux où je t'embrasse.

Ce fossé qui s'éboule à l'endroit où je passe Renouvelle en mon cœur un doux ressouvenir, Et ce gazon tombé me plaît mieux qu'en sa place, Parce que c'est par là que tu dois revenir.

Mais que mal à propos mon amour t'entretient! Sylvie, approche-toy, que je t'en fasse excuse; Je te pressois tantost, à présent je m'amuse, Et je ne songe pas que ta mère revient.

e^te^)

STANCES

C'est un Amant, ouvrez la porte, Il est plein d'amour et de foy :

Que faites-vous, estes-vous morte, Ou ne l'estes-vous que pour moy?

Si vous n'estes pas éveillée, Je ne veux pas quitter ce lieu ; Si vous n'estes pas habillée, Que je vous voye, et puis adieu.

Voulez-vous qu'icy je demeure Demy-mort, tremblant et jaloux?

Hélas! s'il vous plaist que je meure, Que ce soit au moins devant vous.

Quelqu'autre Amant remply de gloire Me fait-il perdre icy mes pas?

Je ne sçaurois vivre et le croire, Et ne puis ne le croire pas.

Ah! vous ouvrez, Belle farouche, J'entends la clef, c'est vostre voix :

O belle main, ô belle bouche!

Que je vous baise mille fois!

STANCES

L'Amant d'une Damoiselle, Confident d'un riche Vieillard dont elle éioit aimée.

JE me meurs de tristesse absent de vos beaux yeux, Mon cœur languit toujours lorsqu'il est loin du vostre ; Mais, Philis, j'ay si peur d'en voir venir un autre Que je n'ose tarder plus longtemps en ces lieux.

Vostre mère a donné cette heure à mon rival; S'il arrive, il verra comment on le partage, Que j'ay part à son bien encor plus qu'à son mal, Que j'aime plus que luy, qu'on m'aime davantage.

Nous achèterons trop les plaisirs de ce jourj Il s'apercevra bien de ma bonne fortune, S'il connoit qu'entre nous elle n'est pas commune, Qu'il n'a que le devoir et que j'ay tout l'amour.

5o STANCES ET EP1TRES

Nous avons tout perdu s'il découvre aujourd'huy Que sa seule richesse a fait tout son mérite, Et qu'en faisant l'amour sa prudence est petite De prendre un confident plus aimable que luy.

Languissons sans nous voir quinze jours, trois semaines, Afin de mieux tromper et jalouse et jaloux : Un moment de bonheur paye un siècle de peines, A se voir moins souvent le plaisir est plus doux.

Partout nous goûterons des douceurs sans pareilles, Partout nous nous dirons nos amoureux désirs. Les souris, les regards, les gestes, les soupirs, Quand on s'ayme bien fort, tout cela fait merveilles.

A toute heure, en tous lieux, sans qu'on y prenne garde, Chez vous, à table, au Cours, sur la porte, en passant, Poussons-nous, baisons-nous, et d'un œil languissant Disons-nous : Je me meurs lorsque je te regarde.

Etouffons les ardeurs de nostre âme enflâmée, Ne nous exposons point à nous perdre à crédit, Et faisons bien mentir le proverbe qui dit

Qu'il n'est point de feu sans fumée.

STANCES ET ÉPITRES 5l

L'amour n'est jamais doux, sinon lorsqu'on le cache ; Bien qu'il soit un enfant, il veut estre discret. Il vaut mieux nous baiser seulement en secret, Que... vous m'entendez bien, Philis, et qu'on le sçache.

Laissez-moy donc sortir et ne me dites plus Que je vais chez Cloris, vous me faites injure. Adieu, vous m'éprouvez par des soins superflus : Si je couvre mon feu, c'est que je veux qu'il dure.

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