‹ Poésies de Madame Desbordes-ValmoreChapitre 91 sur 138 · PAUVRES FLEURS · texte numérisé non relu

PAUVRES FLEURS

Si vous avez voyagé on Ecosse, il a dû vous arriver ceci : , Api'és une journée longue et fatigante, comme l'est une journée dans les montagnes, vous êtes sorti, au soleil couchant, de quelque gorge sombre, et les derniers rayons du jour vous ont permis d'embrasser de la vue la longue plaine de bruyères arides qui s'étendait devant vous, et au delà de la(juelle vous attendait votre gîte. A peine, en jetant les yeux à (b'oite et à gauche, avez-vous remarqué vers l'horizon, situé à un quart de lieue à peu près du chemin, un de ces châteaux écossais perdus dans un massif de sapins et de mélèzes, et dont les cheminées seules dépassant la cime des arbres se découpent sur le fond rougeâtre du ciel; vous ne l'avez pas remarqué, car ce n'était point là (jue tendait votre course, et, fatigué que vous étiez d'un paysage monotone, brisé par le trot court et saccadé de votre petit cheval de montagne, menacé peut-être par un oi'age qui s'amoncelait, vous n'aviez qu'un désir, celui d'arriver vite où vous attendait le repos. Bientôt alors vous êtes tombé dans celte disposition où l'esprit, fixé sur une seule pensée, ne permet aux

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yeux de s'arrûter que sur un seul objet : vous voyiez se dérouler devant vous la route étroite, tortueuse et sans lin, qui semblait se prolonger à plaisir; vos regards se fatiguaient à percer cet liorizon où vous la suiviez s'amincissant toujours, et peu à peu toute la partie animiste de votre organisation, tout ce qui pensait enfin en vous, cédant à la fatigue, s'engourdissait vaincu par la partie matérielle. Vous n'aviez plus luic pensée distincte de vos autres pensées ; vos yeux continuaient de voir, mais ne distinguaient plus; vous n'auriez pu dire si le mouvement do votre montiu'c était le trot d'un cbcval ou le balancement d'un bateau, et si ce sable dans lequel il enfonçait jusqu'aux genoux, et qu'il faisait voler à chaque pas en poussière, n'était pas une vague et son écume ; les arbustes amaigris et tortueux qui garnissaient la route vous semblaient des figures fantastiques qui vous l'cgardaient passer dans divei'ses postures, les unes debout, les autres accroupies, celles-ci vous menaçant et semblant vous poursuivre, celles-là immobiles et se raillant de vous; c'était un songe sans sommeil, un engourdissement qui eût été la mort, s'il se fût étendu jusqu'au cœur, une atonie dont un coup de tonnerre ou une blessure ne vous eût peutêtre pas tiré. Et cependant vous avez tressailli tout à coup, et tout à coup vous avez retrouvé vos facultés les plus ardentes pour écouter.

Un son venait de traverser l'espace.

Ce son était si faible qu'il sembla se perdre à quelques pas du chemin; mais il était en même temps si pur, si suave, (pi'il avait été chercher tout ce qui restait de vivant en vous, et ({u'au fond du corps engourdi il avait trouvé l'âme.

A Gachemyr ou à Bagdad, vous eussiez cru cnleudi'e le chant d'une péri ;

Aux pieds du Carmcl ou (hi (lelljoé, les idaintes d'un ange ;

Dans les forêts dTaderwald ou de Glaris, les soui)irs d'une fée.

Alors tout a disparu pour vous, faim, fatigue et soumieil ; vous vous êtes arrêté, la tête inclinée, la bouche entr'ouverle, ^'œil fixé siu' ce luassii' noir, duquel semblaient sortir ces

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soiifllos U'iiarmonio ([iii se inêlaioiit à l'air du soir ot vpiiaiont à vous daus l'onibre; et pendant que vous étiez là, iinniohilc et en extase, les sons se sont succédé; vous avez pu les suivre, les analyseï", et bienttM, désenchanté comme d'un premier amour, vous vous êtes dit, en piquant des deux votre cheval et en reprenant votre route :

— Ce n'est que la vibration d'une liarpe dans laquelle passe le vent.

Cependant, dédaigneux que vous fûtes alors, combien de fois depuis, soit dans un bal, soit au théâtre, dans votre veille ou dans votre sommeil, combien de fois, dites, quoique votre esprit fût alors ot tout entier attaché aux choses qui en étaient le plus -éloignées, combien de fois n'avcz-vous pas tressailli tout à coup, croyant encore entendi'e ces sons éoliens qui vous avaient frappé au soir sur une route d'Edimbourg ou de Dumfries, et dont votre âme avait gardé le souvenir !

Ce n'était cependant que la vibration d'iuic harpe dans laipielle passait le vent.

Mais cette harpe, c'était celle d'Ossian : ce vent, c'était le vent d'Ecosse,

Eh bien, moi aussi, comme ce voyageur, j'ai ma harpe éolienne, j'ai des sons qui, (juelque part (jue je sois, quel({ue pensée qui préoccupe mon esprit, quelque amour qui me tienne le cœur, retentissent tout à coup au fond de mon âme ; j'ai une voix qui me parle dans le tumulte ou dans le silence, dans le jom' ou dans 'l'ombre, et me fait frissonner, comme lorsque les cheveux d'une femme que j'aime me passent sur le visage. Harpe inconnue, sons mystérieux, v^ix divine !...

La première fois qu'elle me parla, j'étais enfant; la voix était douce et na'ive, je la pris presque pour celle de ma mère. Elle me dit :

Quoi ! Daniel, à six ans, vous laites le laux brave,

Vous insultez un chien qui dort, V(His lui tirez l'oreille, et, raillant votre esclave,

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Sur ses pas endormis vous dressez une entrave. L'esclave qui sommeille, ô Daniel, n'est pas mort!... Son réveil s'armera d'une dent meurtrière ; La preuve en a rougi votre linge en lambeaux : Oui, vous voilà blessé, mais blessé par derrière! Malgré la nuit, j'y vois! sauvons-nous des flambeaux; Sauvons-nous des témoins... Moi, je suis votre mère ; Je cacherai ta honte, enfant, dans mon amour. Viens! j'ai pitié de toi, car ta honte est amère. Bénis Dieu, sa bonté vient d'éteindre le jour! Personne ne t'a vu làclie et méchant !... Écoute: Pour l'appeler méchant, sais-tu ce qu'il m'en coûte? C'est ton nom pour ce soir, subis-le devant moi. Va! personne jamais ne l'entendra que toi. Personne ne t'a vu d'une bête innocente

Tourmenter l'indolent sommeil.

Et, pour irriter son sommeil,

Lui simuler sa chaîne absente'.

Plus tard, à Tàgo où l'homme commence à se sentir vivre, où des souffles brûlaïUs lui passent sur le cœur à l'aspect d'une femme, où tout le langage mystérieux de la création ne murmure à son oreille qu'un mot : Amour ! et où son cœur le répète comme un éclio à chacun de ses battements, j'entendis de nouveau cette voix éolionne, tendre et mélancolique, tendre comme celle d'une amante, cette voix qui disait :

' On aiu;i la pirre eiilii'Te dans lo coniant du voiiiini?.

Kï l'.VI'Vr, ES KI.KLUS.

LE PULX TEMPS

Le printemps est si beau ! sa cliaieur cinbaumée Descend an fond des cœurs réveillés et surpris. Ine voix qui dorniail, une ombre accoutumée, Hedeniande l'amour à nos sens attendris. La raison vainement à ce danger s'oppose ; L'image inattendue enivre la raison.

Tel un insecte ailé s'élance sur la rose

Et la brûle d'un doux poison.

Des jeunes souvenirs la foule caressante Accourt, brave la crainte, et l'espace et le temps; Qui n'a cru respirer, dans la fleur renaissante, Les parfums regrettés de ses jireuiiei'^ printemps?

Et moi, dans un accent qui trouble et qui captive, Naguère un cliarme triste est venu m'attendrir ; Lécouterai-je encor, curieuse et craintive,

Ce doux accent qui fait mourir?

Ce nom... j'allais le dire; il m'est donc cber encore? Ma frayeur n'a donc plus de force contre lui ? Toi, qui ne m'entends pas, d'où vient que je t'implore?

ÎS'es-tu pas loin? n'ai-je pas fui?

Reverrai-je tes yeux, dont l'ardente prière

Obtiendrait tout des cieux?

Oui, pour ne plus les voir, j'abaisse ma paupière ; Je m'enfuis dans mon âme, et j'ai revu tes yeux!

Et niaiutiMiaiit (pio, plus avant dans la vie, après avoir laissé à chaque pas de cette rude montagne que nous ^-avissons une espérance, une iilusiuii, un bonheur; maintenant

2()-i 1- LEURS ET PAUVRES FLEURS.

(ju'ia'rivr lialctant ot f'alij;ué au sommet de la jeunesse, jt; détourne les yeux des débris qui jonchent ma route ]iour étendre ma vue vers le côté grave de l'existence; maintenant qu'il me faut dire adieu aux iolles joies et aux jeunes amours, aux longues rêveries, avant que je m'engage dans le sentier aride, ù ma harpe éolieniie ! un dernier son; ù ma voix inconnue ! un dernier chant, un sou mélancolique, un chant de souvenir. J'écoule.

Ondiiie îenranl joyeux qui bondis sur la terre, Mobile comme l'eau qui t'a donné son nom, Es-tu d'un séraphin le miroir solitaire? Sous ta grâce mortelle orne-t-il ma maison ?

Quand je t'y vois glisser, dansante et gracieuse,

Je sens flotter mon âme errante autour de toi ;

Je me regarde vivre, ombre silencieuse;

Mes jours purs, sous tes traits, repassent devant moi.

Car, toujours ramenés vers nos jeunes annales,

iVous retrempons nos yeux dans leurs fraîches coulein's.

Midi n'a plus le goût des heures matinales

Où l'on a respiré tant de sauvages fleurs ;

Le champ, liî plus beau champ que renferma la terre,

Furent les blés bordant la maison de mon père,

Où je dansais, volage, en poursuivant du cœur

Un rêve cpii criait: Bonheur! bonheur! bonheur!

0 ma voix amii^ ! merci ; car voli'e derniei' ciiant est le phis doux de vos chants.

A. Dljia.-.

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