‹ Poésies de MalherbeChapitre 15 sur 45 · AU ROI HENRI III · texte numérisé non relu

AU ROI HENRI III

v^E n'est pas en mes vers qu'une amante abusée Des appas enchanteurs d'un parjure Thésée, Après l'honneur ravi de sa piulicité.

Laissée ingratement en un bord solitaire, l'ait , de tous les assauts que la rage peut faire. Une lîde'e preuve à l'infidélité.

Les ondes que j'épands d'une éternelle veine Dans un courage saint ont leur sainte fontaine, Où l'amour de la terre et le soin de la chair

Ra LIVRE I I.

Aux fragiles pensers ayant ouvert la poric , Une plus belle amour se rendit la plus forte. Et le lit repentir aussitôt que pécher.

Henri, de qui les yeux et l'image sacrée ,

Font un visage d'or à cette âge ferrée ,

Pfe refuse à mes vœux un favorable appui ;

Et si pour ton autel ce n'est chose assez grande.

Pense qu'il est si grand qu'il n'auroit point d'offrande

S'il n'en recevoit point que d'égales à lui.

La foi qui fut au cœur d"où sortirent ces larmes Est le premier essai de tes premières armes. Pour qui tant d'ennemis a tes pieds abattus, Pâles ombres d'enfer . poussière de la t<'rre . Ont connu ta fortune , et que l'art de la guerre A moins d'enseignements que tu n'as de vertus.

De sou nom de rocber , comme d'un bon augure, Un éternel état l'église se ligure ; E"t croit, ])ar le destin de tes justes combats, Que, ta main relevant son épaule courbée , Un jour qui n'est pas loin sUe verra tombée La troupe qui l'assaut et la veut mettre bas.

Mais le coq a chanté pendant que je m'arrête A l'ombre des lauriers (]ui t'embrassent la tête; Et la source déjà commençant à s'ouvrir A lâché les ruisseaux qui font bruire leur trace. Entre tant de malheurs estimant une grâce Qu'un monarque si grand les regarde courir.

Ce miracle d'amour , ce courage invincible , Qui n'espéroit jamais une chose possible Que rien finit sa foi que le même îréjjas. De vaillant fait couard, de fidèle fait traître ,

STANCES. C3

Aux portes de l.i peur abandonne son maître , Et jure impudemiueut rju'il ne le connoît pas.

A peine la parole avoit quitté sa bouche , Qu'un ref;ret aussi prompt en son ame le touche ; Et mesurant sa faute à la peine d'autrui , Toulaut faire beaucoup , il ne peut davantage Que soupirer tout bas , et se mettre au visage Sur le feu de sa honte une cendre d'ennui.

Les arcs qui de plus près sa poitrine joignirent , Les traits qui plus avant dans le sein l'atteignirent , Ce fut quand du Sauveur il se vit regardé : Les yeux furent les arcs, les œillades les flèches Qui percèrent son ame, et remplirent de brèches Le rempart qu'il avoit si lâchement gardé.

Cet assaut, comparable à l'éclat d'une foudre. Pousse et jette d'un coup ses défenses en poudre; Ne laissant rien chez lui que le même penser D'un homme qui , tout nu de glaive et de courage , "Voit de ses ennemis la menace et la rage , Qui le fer en la main le viennent offenser.

Ces beaux yeux souverains qui traversent la terre Mieux que les yeux mortels ne traversent le verre. Et qui n'ont rien de clos à leur juste courroux. Entrent victorieux en son ame étonnée , Comme dans une place an pillage donnée , Et lui font recevoir plus de morts que de coups.

La mer a dans le sein moins de vagues courantes , Qu'il n'a dans le cerveau de formes différentes Et n'a rien toutefois qui le mette en repos ; Car aux flots de la peur sa navire qui tremble ISe trouve point de port, et toujours il lui semble

f!4 LIVRE II.

Que (les yeux do sou maître il entend ce propos :

Eh bien .' où mninteuant est ce brave langage. Cette roche de foi, cet acier de courage:' Qu'est le feu de ton zèle au besoin devenu ? Oïl sont tant de serments qui juroieut une fable ? Comme tu fus menteur, suis-je pas véritable? Et que t'ai-je prorais qui ne soit avenu ?

Tontes les cruautés de ces mains qui m'attachent, Le mépris effronté que ces bourreaux me crachent, Les preuves que je fais de leur impiété , Pleines également de fureur et d'ordure. Ne me sont une pointe au:; entrailles si dure Comme Je souvenir de ta déloyauté.

Je sais bien qu'au danger les autres de ma snite Ont eu peur de la mort et se sout mis en fuite ; Mais toi, que j)lus que tous j'aimai parfaitement , Pour rendre eu me niant ton offense plus grande, Tu suis mes ennemis , t"assend)les à heur bande. Et des maux qu'ils me font prends ton éballemcnt.

Le nombre est infini des paroles erajireinfes Que regarde l'apôtre en ces lumières saintes ; l'^t celui seulement que sous une beauté Les feux d'un o'il Iiumain ont rendu tributaire .Ingéra sans mentir (jnel ef/el a pu faire Des rayons immortels l'immorlelle clarU-.

Il est bien assuré que l'angoisse qu'il porte

Ne s'eni[)risonnc pas sous les clefs d'une porte.

Et que de tous côtes elb; suivra ses pas ;

Mais pour ce ([u'il la voit dans les yeux de son maître,

]l se vcntabsenler, espérant que peut-être

Il la sciilira moins en ne la voyant pas.

STANCES. 6j

La place lui déplaît où la troupe maudite Sou Seigneur attaché par outrages dépite ; Et craint tant de tomber eu uu autre forfait , Qu'il estime déjà ses oreilles coupables D'entendre ce qui sort de leurs bouches damnabies, Et ses yeux d'assister aux tourments qu'on lui fait.

Il part; et la douleur qui d'un morne silence Entre les ennemis couvroit sa violence.

Comme il se voit dehors , a si peu de compas , Qu'il demande tout haut que le sort favorable Lui fasse rencontrer un ami secourable Qui, touché de pitié , lui donne le trépas.

En ce piteux état il n'a rien de fidèle

Que sa main qui le guide où l'orage l'appelle :

Ses pieds, comme ses yeux, ont perdu la vigueur;

Il a de tout conseil son auie dépourvue ,

Et dit en soupirant que la nuit de sa vue

Ne l'empêche pas tant que la nuit de son cœur.

Sa vie, auparavant si chèrement gardée ,

Lui semble trop long-temps ici bas retardée ;

C'est elle qui le fâche, et le fait consumer ;

Il la nomme parjure , il la nomme cruelle ;

Et toujours se plaignant que sa faute vient d'elle

Il n'en veut faire compte et ne la peut aimer.

Va , laisse-moi , dit-il , va , déloyale vie ; Si de te retenir autrefois j'eus l'envie. Et si j'ai désiré que tu fusses chez, moi , Puisque tu m'as été si mauvaise compagne. Ton infidèle foi maintenant je dédagne ; Quitte moi, je te ])ri', je ne veux plus de loi.

Sont-ce tes beaux desseins , mensongère et méohanio

6(> LIYRE II.

Qu'une seconile fois ta malice m'eiich;inJf, Et que, pour retarder une heure seulement La nuit déjà prochaine à ta courte jouruée. .le demeure en danger que l'ame , qui est née Pour ne mourir jamais , meure élernellemeut.''

Non, ne ni'ahuse plus d'uue lâche pensée;

IjC coup encore frais de ma chiite passée

Me doit avoir appris à me tenir debout ,

Et savoir discerner de la trêve la guerre.

Des richesses du ciel les fanges de la terre ,

Et d'un bien qui s'envole un qui n'a point de bout.

Si quelqu'un d'aventure en déUces abonde.

Il se perd aussitôt, et déloge du monde ;

Qui te porte amitié , c'est à lui que tu nuLs ;

Ceux qui te veulent mal sont ceux que tu conserves;

Tu vas à qui te fuit , et toujours le réserves

A souffrir , en vivant, davantage d'ennuis.

On voit par ta rigueur tant de blondes jeunesses, Tant de riches granileurs, tant d'heureuses vieillesses, J'.n fuyant le trépas, au tiépas arriver : Et celui qui chétif aux misères succombe, Sans vouloir autre bien que le bien de la tombe. N'ayant qu'un jour à vivre il ne peut l'achever .'

Que d'hommes fortuiit-s en leur âge première , Trompés de l'inconstance à nos ans coutumierc. Du depuis se sont vus en étrange langueur, (hii fussent morts contents , si le ciel amiable. Ne les abusant pas eu ton sein variable, Au temps de leur repos eût coupé ta longueur !

Quiconque de plaisir a son amc nssouvic , l'Jcin d'honneur et de bien, non sujet à l'cnvio

STANCïi : 6?

Sans jamais eu son aise un mal-aise éprouver, S'il demande à ses jours davantage de terme , Que fait-il, ignorant, qu'attendre de pied ferme Do voir à son beau temps un orage arriver ?

Et raoi, si de mes jours l'importune durée Ne m'eût eu vieillissant la cervelle empirée. Ne devois-Je être sage, et me ressouvenir D'avoir vu la lumière aux aveugles rendue, Rebailler aux muets la parole perdue.

Et faire dans les corps les âmes revenir ?

De ces faits non communs la merveille profonde. Qui , par la main d'un seul , étounoit tout le monde, Et tant d'autres encor, me dévoient avertir Que, si pour leur auteur j'endurois de l'oijtrage, Le même qui les fit, en faisant davantage. Quand on m'offenseroit , me pouvoit garantir.

Mais , troublé par les ans, j'ai souffert que la crainte Loin encore du mal, ait découvert ma feinte ; Et sortant promptement de mon sens et de moi, Ne me suis apperçu qu'un destin favorable M'offroit en ce danger un sujet honorable D'acquérir par ma perte nn triomphe à ma foi.

Que je porte d'envie à la troupe innocente De ceux qui , massacrés d'une main violente, Virent dès le matin leur beau jour accourci ! Le fer qui les tua leur donna celte grâce. Que, si de faire bien ils n'eureut pas l'espace. Ils n'eurent pas le temps de faire mal aussi.

De ces jeunes guerriers la flotte vagabonde Alloit courre fortune aux orages du monde, El déjà pour voguer abaudonnoll le bord,

r.S LIVRE II.

Quand l'aguet d'iiu pirate arrêta leur voyage ; Mais leur sort fut si bon que d'un même naufrage Ils se virent sous l'onde et se virent au port.

Ce furent de beaux lis qui , mieux que la nature, Mêlant à leur blancheur l'incarnate peinture Que tira de leur sein le couteau criminel. Devant que d'un hiver la tempête et l'orage A leur teint délicat pussent faire dommage, S'en allèrent fleurir au printemps éternel.

Ces enfants bienheureux , créatures parfaites , Sans l'imperfection de leurs bouches muettes, Ayant Dieu dans le cœur ne le purent louer ; Mais leur sang leur en fut un témoin véritable : Et moi , pouvant parler, j'ai parlé , misérable , Pour lui faire vergogne et le désavouer.'

Le peu qu'ils ont vécu leur fut grand avantage , Et le trop que je vis ne me fait que dommage , Cruelle occasion du souci qui me nuit J (Juand j'avois de ma foi l'innocence première , Si la nuit de ma mort m'eût privé de lumière, .le n'aurois pas la peur d'une éternelle nuit.

Ce fut en ce troiijicau que , venant à la guerre l'onr condiattre l'enfer et défendre la terre , Le Sauveur inconnu sa grandeur abaissa ; Par eux il commença la pieniiere mêlée ; Et furent eux aussi que la rage aveuglée Du contraire parti les premiers offensa.

Qui voudra se vanter, avec eux se compare , D'avoir reiui la mort par un glaive barbare. Et d être allé soi-même au martyre s'offrir; L'honneur leur a])pnrlicnl il^noir ouvert la poifc

STANCES. 6y

A quiconque osera d'une ame Lelle et forte Pour vivre dans le ciel en la terre mourir.

O désirable fin de leurs peines passées î

Leurs pieds , qui n'ont jamais les ordures pressées,

Un superbe plancher des étoiles se font;

Leur salaire payé les services précède ;

Premier que d'avoir mal ils trouvent le remède,

Et devant le combat ont les palmes au front.

Que d'applaudissements, de rumeur et de presse. Que de feux, que de jeux, que de traits decaresse, Quand là-haut en ce point on les vit arriver î Et quel plaisir encore à leur courage tendre, Voyant Dieu devant eux en ses bras les attendre, Et pour leur faire honneur les anges se lever .'

Et vous , femmes , trois fois , quatre fois bienheureuses, De ces jeunes Amours les mères amoureuses , Que faites-vous pour eux si vous les regrettez .'' Vous fâchez leur repos et vous rendez coupables , Ou de n'estimer pas leurs trépas honorables , Ou de porter envie à leurs félicités.

Le soir fut avancé de leurs belles journées ;

Mais qu'eussent-ils gagné par un siècle d'années ?

Ou que leur avint-U en ce vite dépEyrt,

Que laisser proiaptement une basse demeure.

Qui n'a rien que du mal , pour avoir de bonne heure

Aux plaisirs éternels une éternelle part .''

Si vos yeux , pénétrant jusqu'aux choses futures , Vous pouvoient enseigner leurs belles aventures , Vous auriez tant de bien en si peu de malheurs , Que vous ne voudriez pas pour l'empire du monde K'avoir eu dans lo sein la racine féconde

D'où uaquit entre nous ce miracle de fleurs.

Biais moi, puisque les lois me défendent l'outrage Qu'entre tant de langueurs me commande la rage , Lt qu'il ne faut soi-même éteindre sou flambeau , Que m'est-il demeuré pour conseil et pour armes , Que d'écouler ma vie en un fleuve de larmes , Et la chassant de moi l'envoyer au tombeau ?

Je sais bien que ma langue ayant commis l'offense, jMou cœur incontinent en a fait pénitence. Mais ([uoi ! si peu de cas ne me rend satisfait. iMon regre-t est si grand, et ma faute si grande. Qu'une mer éternelle à mes yeux je demande Pour pleurer à jamais le péché que j'ai fait.

Pendant que le chétif en ce point se lamente , S'arrache les cheveux , se bat et se tourmente. En tant d'extrémités cruellement réduit, Il chemiue toujours; mais rêvant à sa peine, Sans donner à ses pas une règle certaine, 11 erre vagabond où le pied le conduit.

A la fin égaré, car la nuit qui le trouble Par les eaux de ses pleins son ombrage redouble, Soit un cas d'aventure , ou que Di<u l'ail permis , 11 arrive au jardin où la bouclie du traître, Profanant d'un baiser la bouelie de son maître. Pour en priver les bons aux méchants l'a remis.

Comme un homme dolent, que le glaive contrah-e A ])rive de son fils et du titre de père , l'iaiguant deià delà son malheur avenu , S'il arrive en la place où s'est fait le dommage , L'entuii renouvelé plus rudement l'outrage Eu voyant le sujet à ses yeux reveau:

STANCES. ;i

Le vieillard ,qui n'attend une telle rencontre , Sitôt qu'an dépour^'u sa fortune lui montre Le lieu (|ui fut témoin d'un si lâche méfait, De nouveOes fureurs se déchire et s'entame, Et de tous les pensers qui travaillent son ame L'extrême cruauté plus cruelle se fait.

Toutefois il n'a rien qu'une tristesse peinte , Ses ennuis sont des jeux , son anj^oisse une feinte, Son malheur un bonheur, et ses larmes un ris. Au prix de ce qu'il sent quand sa vue abaissée Remarque les endroits où la terre pressée A des pieds du Sauveur les vestiges écrits.

C'est alors que ses cris en tonnerres s'éclatent , .Ses soupirs se font vents qui les chênes combattent ; Et ses pleurs , qui tautf)t descendoient mollement. Ressemblent un torrent qui, des h.iutes montagnes, Ravageant et noyant les voisines campagnes . Veut que tout l'univers ne soit qu'un élément.

11 y fiche ses yeux , il les baigne , il les baise , Il se couche dessus . et seroit à son aise S'il pouvoit avec eux à jamais s'attacher. Il demeure muet du respect qu'il leur porte : Mais enfin la douleur, se rendant la plus forte , Lui fait encore un coup une plainte arracher.

Pas adorés de moi , quand par accoutumance •le u'aurois comme j'ai de vous la conuolssance, Tant de perfections vous découvrent assez ; Vous avez une odeur de parfums d'Assyrie ; Les autres ne l'ont pas ; et la terre flétrie Est belle seulement où vous êtes passés.

Beaux pas de ces seuls pieds qne les astres connoisseiit.

Comme ores à mes yenx vos marques app;iroissenl!

l'elle autrefois de vous la merveille me prit.

Quand, déjà demi clos sous la vague jtrofoude,

Vous ayant appelés, vous affermîtes l'onde ,

Et ,m'assurant les pieds , m'élouuâles l'esprit.

Mais, 6 de tant de biens indigne récompense .'

() dessus les sablons inutile semence 1

Ifne peur, ô Seigneur, m'a séparé de toi;

ï^t d'une anie semblable à la mienne parjure ,

Tous ceux qui furent tiens , s'ils ne t'ont fait injure.

Ont laissé ta présence et t'ont manqué de foi.

De douze, deux fois cinq, étonnes de courage ,

Par une lâche fuite évitèrent l'orage ,

l'.t tournèrent le dos quand tu fus assailli ;

L'autre , qui fut gagné d'une sale a^ arice ,

l'it un prix de ta vie à l'injustesuppiice :

Et l'autre en te niant plus que tous a failli.

(l'est chose à mon esprit impossible à conq)rcudre, 1 .1 nul autre que toi ïw me la peut ajjprcndre , (lonime a pu ta bonté nos outrages souffrir. Et (|u'attend plus de nous la longue patience, Sinon qu'à l'homme ingrat la seule conscience Doive être le couteau (jui le fasse mourir.'*

l'nnlefois tu sais tout , tu connois qui nous sommes, lu vois rjuellc inconstance acconqiagne les hommes,

l'aciles à Ib'cbir quand il faut endurer.

Si j'ai fait comme nu homme eu faisant une offense,

Tu feras comme Dieu d'en laisser la vengeance ,

Et m'ôter un sujet de me désespérer.

Au moins , si les regrets de ma faute avenue M'ont de ton umitic quelque part retenue ,

STANCES. 73

Pendant que je nie trouve au milieu de tes pas , Désireux, de l'iionueur d'une si belle tombe , Alin qu'en autre part ma dépouille ne tombe. Puisque ma un est près , ne la recule pas.

En ces propos mourants ses complaintes se meurent: Mais vivantes sans fin ses angoisses demeurent , Pour le faire en langueur à jamais consumer. Tandis la nuit s'en va , ses lumières s'éteignent , Et déjà devant lui les campagnes se peignent Du safran que le jour apporte de la mer.

L'aurore d'une main . en sortant de ses portes , Tient un vase de fleurs languissantes et mortes : Elle verse de l'autre une cruche de pleurs ; Et, d'un voile tissu de vapeur et d'orage Couvrant ses cheveux d'or, découvre en son visage Tout ce qu'une ame sent de cruelles douleurs

Le soleil, qni dédaigne une telle carrière. Puisqu'il faut qu'il déloge, éloigne sa barrière ; Mais . eoTnme un criminel qui chemine au trépas , Montrant que dans le cœur ce voyage le fâche. Il marche lentement, ce désire qu'on sache Que , si ce n'étoit force , il ne le feroit pas.

Ses yeux par un dépit en ce monde regardent; Ses chevaux tantôt vont et tantôt se retardent, Eux-mêmes ignorants de la course qu'ils font : Sa lumière pàht, sa couronne se cache; Aussi n'en veut-il pas cependant qu'on attaclie A celui qui l'a fait des épines au front.

Au point accoutumé les oiseaux qui sommeillent Apprêtés à chanter dans les bois se réveillent ; Mais , voyant ce matin des autres différent ,

Remplis d'étonnement ils ue daignent paroîlre. Et font à qui les voit ouvertcmeut counoîlre De leur peine secrète un regret apparent.

Le jour est déjà grand, et la honte plus claire

De l'apôtre ennuyé l'avertit de se taire ;

Sa parole se lasse, et Je quitte au besoin :

Il voit de tous côtés qu'il n'est vu de j)ersoniie ;

Toutefois le remords que son aine lui donne

Témoigne assez le mal qui n'a point de témoin.

Aussi l'homme qui porte uni' amc Lc'lle et haute. Quand seul eu uue ])art il a fait une faute , S'il n'a de jugement son esprit dépourvu , Il rougit de lui-même, et , combien qu'il ne sente Kien que le ciel présent et la terre présente , Pense qu'en se voyant tout le monde l'a vu.

STANCES

pour M. le duc deMoiitjiensier, qui deniaudoiten mariage madame CalLciiue , princesse de INavarre , sœur do Heun IV.

T5f)i OU 1 T);)?..

EAU ciel par qui mes jours sont troubles on sont calmes ,

Seule terre où je prends mes cyprès et mes palmes , Catherine, dont l'uil nu luit que pour les Dieux, Punissez vos beautés piutùt que mon courage, Si , trop liant s'élevant , il adore un visage Adorable par force à quiconque a de» yeux.

STANCES. 75

Je ne sais pas ensemble aveugle et téméraire ; Je connois bien l'erreur que l'amour m'a fait faire, Cela seul ici-bas surpassoit mon effort ; Mais mon ame qu'à vous ne peut être asservie , Les Destins n'ayant point établi pour ma vie Hors de cet océan de naufrage ou de port.

Keauté par qui les Dieux, bs de notre dommage, Ont voulu réparer les défauts de notre âge. Je mourrai dans vos feux, éteignez-les ou non , Comme le lils d'Alcmene, en me brûlant moi-même; Il suflit qu'en mourant dsns cette flamme extrême Une gloire éternelle accompagne mon nom.

On ne doit point , sans sceptre, aspirer où j'aspire ; C'est pourquoi , sans quitter les lois de votre empire, Je veux de mon esprit tout espoir rejeter. Qui cesse d'espérer , il cesse aussi de craindre ; Et, sans atteindre au but oà l'on ne peut atteindre , Ce m'est assez d'bonnenr que j'y voulois monter.

.Te maudis le bonheur où le ciel m'a fait naître , Qui m'a fait désirer ce qu'il m'a fait connoître : Il faut ou vous aimer, ou ne vous faut point voir. L'astre qui luit aux grands en vain à ma naissance Epandit dessus moi tant d'beur et de puissance , Si pour ce que je veux j'ai trop peu de pouvoir.

Mais il le faut vouloir , et vaut mieux se résoudre , En aspirant au ciel ,être frappé de foudre. Qu'aux desseins de la terre assuré se ranger. J'ai moins de repentir, plus je pense à ma faute j Et la beauté des fruits d'une palme si haute Me fait par le plaisir oublier le danger.

LITRK II.

STANCES. '

Hjnfin cette beauté m'a (a place reudue Qu'elle avoit contre moi si long-temps ilolenclue : Mesvaiuqueurs .sontvalncus ; ceuxquim'outfaitlaloi La reçoivent de moi.

.Thonore tant la palme acquise en cette guerre , Que, si , victorieux des deux bouts de la terre , J'avois mille lauriers de ma gloire témoins , .le les priserols moins.

Au repos où je suis tout ce qui me travaille, Ci'est le doute (jne j'ai <ju"un malheur ne m'assaille Qui me sépare d'elle, et me fasse lâclier Un bien que j'ai si cher.

11 n'est rien ici-bas d'éternelle durée : Une chose qui plaît n'est jamais assurée : L'épine suit la rose; et ceux qui sont coutcnt.s Ne le sont pas long-temps.

Kt puis qui ne sait poi>it que la mer amoureuse l'-n sa bonace même est souvent dangereuse, l.t qu'on Y voit toujours quelques nouveaux rochers Inconnus aux nochers i'

Déjà de foutes parts tout le monde m'éclaire ; Lt bientôt les jaloux, ennuyés de se taire. Si les vœux qu<; je fais n'en délournenl l'assaut, Vont nu'diie tout haut.

STANCES. ,7

Peuple qiii me veux, mal , et m'imputes à vice D'avoir été payé d'un fidèle service.

Où trouves-tu qu'il faille avoir semé son bien , p

Et ne recueillir rien ?

Voudrois-tu que ma dame , étant si bien servie, Refusât le plaisir où l'âge la convie , Et qu'elle eût des rigueurs à qui mon amitié ]N'e sût faire pitié ?

Ces vieux contes d'honneur, invisibles chimères , Qui naissent aux cerveaux des juaris et des mères , Etoient-ce impressions qui pussent aveugler Un jugement si clair ;'

Non , non : elle a bien fait de m'être favorable , Vovaut mon feu si grand et ma foi si durable , Et j'ai bien fait aussi d'asservir ma raison En si belle prison.

C'est pea d'expérience à conduire sa vie. De mesurer son aise au compas de l'envie , Et perdre ce que l'âge a de fleur et de fruit , Pour éviter un bruit.

De moi , que tout le monde à me nuire s'apprête, Le ciel à tous ses traits fasse un but de ma tête 5 Je me suis résolu d'attendre le trépas , Et ne la quitter pas.

Pins j'v vois de hasard , plus j'y trouve d'amorce: Où le danger est grand , c'est là que je m'efforce ; Eu un sujet aisé moins de peine apportant Je ne brûle pas tant.

L'u courage clerc toute peine surmonte :

^3 LIVUE II.

Les timides conseils n'ont rien que de la honte ; ÊÊl le front d'un guerrier aux combats élonué Jamais n'est couronné.

Soit la lÎQ de mes jours contrainte ou naturelle, S'il plaît à mes destjns que je meure pour elle , Amour en soit loué : je ne veux un tombeau Plus beureux ni ulus beau.'

STANCES

Jj eautÉ, mon cher souci, de qui l'aine incerUiiue A , comme l'océan , son llux et sou reilux , Pensez de vous résoudre à soulaj^er ma peine , Ou je me résoudrai de ne la soulfrir plus.

Vos yeux ont des appas que j'aime et que je prise , I'"t qui peuvent beaucoup dessus ma liberté : Mais pour nie retenir, s'ils (ont cas de ma prise, 11 leur faut de l'amour autant ([ue de beauté.

Quand je pense être an point que cela s'accomplisse, Quelque excuse toujours eu empécli<' l'effet; (".'est la toile sans lin de la femme d'IHysse, Dout l'ouvrage du soir au matin se défait.

Madame , avisez-y ; vous perdez votre gloire

De me l'avoir promis et vous rire de moi.

S il ne vous en souvient , vous manquez de mémoire ;

Et s'il vous en souvient, vous n'avez point de foi.

J'jvois toujours fait compte, aimant chose si haute.

STANCES

De ne m'en séparer qu'avecqiie le trépas ; S'il arrive autrement , ce sera votre faute De faire des serments et ne les tenir pas.

STANCES

CONSOLATION A CARITÉE.

A. iNsi, quand Mausole fut mort, Artémise accusa le sort , De pleurs se noya le visage , Et dit aux astres innocents Tout ce que fait dire la rage Quand elle est maîtresse des sens-

Ainsi fut sourde au reconfort, Quand elle eut trouvé dans le port La perte qu'elle avoit songéc , Celle de qui les passions Firent voir à la mer Egée Le premier uid des alcyons.

Tous n'êtes seule en ce tourment Qui témoignez du sentiment , O trop lidclc Caritée !

En toutes âmes l'amitié, De mêmes ennuis agitée, Fait les mêmes traits de pitié.

De comLien de jeunes maris , En la querelle de Paris , '

Tomba la vie entre les armes,

8o LIVRE II.

Qui fiisseut reloiirués un jour, Si la mort se payoit de larmes , A Myccaes faire l'amour !

Mais le destin , qui fait nos lois , Est jaloux qu'où passe deux fois Au-decà du rivai^e bli-me ; Et les Dieux out gardé c* dou Si rare que Jupiter même Ne le sut faire à Sarpedon.

Pourquoi donc, si peu sagement Démentant voire jugement , Passez-vous en cette amertume Le meilleur de votre saison , Aimant mieux j)laindre par coutume, Que vous consoler par raison ?

Nature fait bien tpielque effort Qu'on ne peut condamner qu'à tort :

ÏNiais (pic direz-vous pour délcndre Ce prodige de cruauté Par qui vous sembicz entreprendre Du ruiner votre beauté?

Que vous ont fait ces beaux cheveux ,

Dignes objets de tant de vœux ,

Pour endurer votre colère.

Et, devenus vos ennemis ,

Recevoir l'injuste salaire

D'un crime qu'ils n'ont point commis?

Quelles aimables qualités V'.n celui que vous regrette/.

Ont. j)U mériter qu'à vos roses Vous ôtiez leur vive couleur.

STANCES. 8i

Et livriez de si belles choses A la merci <le la douleur P

Remettez-vous l'ame en repos , Quittez ces funestes propos ; Et , par la fin de vos tempêtes Obligeant tous les beaux esprits , Conservez au siècle où vous êtes Ce que vous lui donnez de prix.

Amour, autrefois en vos yeux Plein d'appas si délicieux , Devient mélancolique et sombre , Quand il voit qu'un si lon^ ennui Vous fait consumer pour une ombre Ce que vous n'avez que pour lui.

S'il vous ressouvient du pouvoir Que ses traits vous ont fait avoir Quand vos lumières étoient calmes, Permettez--luJ de vous guérir , Et ne différez point les palmes Qu'il brûle de vous acquérir.

Le temps d'un insensible cours Nous porte à la lin de nos jours ; C'est à notre sage conduite , Sans murmurer de ce défaut , De nous consoler de sa fuite.

Eu le ménageant comme il faut.

3a LIVRE II.

STANCES

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