OU LE POUVOIR DE LA POESIE
Jadis il fut des jours, favorisés du ciel,
Où des ruisseaux de lait, où des fleuves de miel,
Mollement épanchés aux vallons d'Aonie,
Du poète naissant abreuvaient le génie.
Les nymphes d'Hélicon , sur le double coteau ,
Le soir, dansaient en chœur autour de son berceau,
Lui versaient l'ambroisie, et, sous leur vert bocage,
Au doux bruit des concerts élevaient son jeune Age.
Ces prodiges pour toi semblent renaître encor, Fils d'Apollon! Pour toi touchant la lyre d'or, Des chantres renommés les ombres immortelles Balancent sur ton front leurs poétiques ailes. Tu les vois, les entends : et, le jour et la nuit, L'éclat de leurs grands noms t'assiège, te poursuit; Tu t'endors pour rêver aux travaux de la veille; Et le cri de la gloire en sursaut te réveille.
Le poète a parlé : tous les temps , tous les lieux , Évoqués à la fois , s'assemblent sous ses yeux. Il honore ou flétrit, accuse ou divinise ; A sa voix, la vertu triomphe et s'éternise; Au tribunal du monde il cite les pervers , Il condamne leur nom à vivre dans ses vers : La vertueuse horreur de sa muse irritée Poursuit jusqu'aux enfers leur ombre épouvantée; Et son vers indigné , tonnant pour les punir , Frappe d'un long effroi les tyrans à venir.
Il est de ces instants où sa tête lassée
Supporte avec effort le poids de la pensée;
À lui-même importun dans sa vague langueur ,
Il semble avoir perdu sa féconde vigueur.
Sa veine est desséchée, et sa voix est muette.
C'est en vain qu'en lui-même il cherche le poète.
Il succombe, accablé de travaux assidus;
Mais il retrouve aux champs les dons qu'il a perdus :
Tout l'inspire et l'émeut dans toute la nature.
L'Aquilon qui rugit, le ruisseau qui murmure,
La chanson du matin et la cloche du soir ,
Et l'ombrage où le pâtre à midi vient s'asseoir ,
Et tous ces vieux récits , charme de la veillée ,
Agitent tour à tour son âme émerveillée.
Il semble que pour lui l'art magique des vers
Peuple d'illusions un nouvel univers :
Cet oiseau dont la voix gémit désespérée ,
C'est Philomèle encor qui se plaint de Térée ;
Dans les balancements du lugubre cyprès,
Du triste Cyparisse il entend les regrets ;
Le fruit de ce mûrier rappelle à sa mémoire
De Pyrame et Thisbé la douloureuse histoire;
Dans l'air mille couleurs frappent ses yeux surpris :
Ce n'est plus Farc-en-ciel , c'est l'écharpe d'Iris;
Et lorsque des bienfaits de l'humide rosée
Au retour du matin la terre est arrosée ,
Il croit que de Tithon la jeune épouse en pleurs
Rajeunit la nature et fait naître les fleurs.
Pour lui point de revers : tranquille , inébranlable ,
Il doit ses plus beaux chants au malheur qui l'accable.
S'il chante la lumière éclipsée à ses yeux ,
Milton jouit encor de la clarté des cieux.
Sans espoir de retour, au fond de la Scythie,
Traînant de ses destins la chaîne appesantie ,
Ovide gémissait loin de Rome exilé;
Mais il touche sa lyre , et renaît consolé.
Art sublime! à tes lois tu soumets la mort même. A l'insensible tombe arrachant ce qu'il aime , Young, enseveli dans son chagrin profond, Interroge la Mort, et la Mort lui répond.
Que ne peut le génie! Il subjugue, il enchaîne Tout un peuple attentif et respirant à peine. Mais d'un exemple auguste animons nos récits.
Sophocle eut des enfants dont les cœurs endurcis, Empressés d'envahir sa tardive richesse, Comptaient les jours trop lents de sa longue vieillesse. Ils feignent que leur père , indigne de son art , N'agit, ne pense plus, ne vit plus qu'au hasard, Et que de sa raison , par les ans affaiblie , Le flambeau palissant s'éteint avec sa vie : Sophocle est accusé par ses enfants ingrats, Et Sophocle est conduit devant les magistrats. Calme , parmi les flots d'un nombreux auditoire ,
Il s'avance, escorté de soixante ans de gloire.
On l'interroge; alors, levant avec fierté
Un front où luit déjà son immortalité :
« Entre mes fils et moi que l'équité prononce ;
» Sages Athéniens, écoutez ma réponse. ■
11 dit, et fait entendre à ses juges surpris
Le dernier , le plus beau de ses nobles écrits :
Il lit OEDirE î II lit , et sa froide vieillesse
Se réchauffe un instant des feux de sa jeunesse.
Ces longs cheveux blanchis, cette imposante voix ,
Ce front qu'un peuple ému couronna tant de fois,
Portent dans tous les cœurs une terreur sacrée;
Le juge est attendri, la foule est enivrée;
Ses fils même, ses fils tombent à ses genoux :
Les pleurs ont prononcé , le grand homme est absous.
Tout s'émeut, tout s'enflamme aux accents du génie.
Sur les sauvages monts de la Calédonie,
Sa harpe en main , le barde , aux vents mêlant sa voix ,
Des guerriers de Morven présage les exploits.
Il ouvre l'avenir au brave qui succombe,
Et d'un hymne de gloire il réjouit sa tombe.
Les belles actions ont besoin des beaux vers. Alexandre vainqueur, maître de l'univers, Dans les nobles transports d'une douleur amère, Se plaint aux dieux jaloux qui l'ont privé d'Homère; Et l'Homère thébain voit son toit respecté, Comme un temple autrefois par les dieux habité.
Eh ! pourquoi s'étonner que du sublime Orphée La lyre ait attendri les rochers du Riphée? L'art des vers a fait plus. Son charme souverain A même des tyrans fléchi les cœurs d'airain.
J'en atteste Amurat. Sa sombre frénésie
De conquête en conquête a traversé l'Asie ;
Vingt mille citoyens, dans les murs de Bagdad,
Vont périr en un jour sous les yeux d' Amurat ;
De la tombe déjà règne l'affreux silence.
Aux genoux du vainqueur un inconnu s'élance ;
C'est l'illustre Almozar , le Linus des Persans !
Un trouble prophétique agite tous ses sens.
Le carnage s'arrête ; on écoute : il commence
Un chant majestueux de gloire et de clémence,
Fait parler de Bagdad les malheureux débris....
Le farouche Ottoman, de sa pitié surpris,
Croit voir déjà son crime effacer sa victoire,
Et le sang des vaincus rejaillir sur sa gloire.
Interdit, et frappé de cette auguste voix,
Amurat a pleuré, pour la première fois :
« Tu triomphes, dit-il, et Mahomet t'inspire.
» Sur mon âme, ô Persan, quel est donc ton empire!
» Pour régner et combattre Amurat a vécu;
» J'ai vaincu l'univers, et ton art m'a vaincu. »
11 ordonne, et soudain dans la ville alarmée
Des pâles citoyens la grâce est proclamée ;
Tous les fers sont rompus, tous les pleurs essuyés.
Almozar voit tomber tout Bagdad à ses pieds;
Le peuple transporté le bénit , et s'écrie :
« La lyre du poète a sauvé la patrie ! »