‹ Poésies de MillevoyeChapitre 55 sur 119 · L'INDÉPENDANCE DE L'HOMME DE LETTRES · texte numérisé non relu

L'INDÉPENDANCE DE L'HOMME DE LETTRES

Quel que soit l'oppresseur, protège l'opprimé;

Et, demeurant fidèle au parti qu'il embrasse,

Partage noblement une noble disgrâce.

Quand Fouquet de Louis eut perdu la faveur,

La Fontaine resta l'ami de son malheur.

D'un cœur naïf et pur déployant l'énergie,

Il fit sur son destin soupirer l'Élégie ;

Et , laissant les flatteurs à leur vulgaire effroi ,

Il chanta son ami, même devant son roi.

Dévoûment vertueux ! témérité sublime!

Tel est du vrai talent l'abandon magnanime.

La tyrannie en vain prétend l'anéantir ;

En vain de son exil l'arrêt va retentir :

Il n'est point de déserts , point d'exil pour le sage.

Ces sables dévorants, ces plaines sans ombrage,

Ces antres , ces rochers , n'ont pour lui rien d'affreux ;

Seul, errant et proscrit, il n'est point malheureux :

L'étude, objet constant de son idolâtrie,

Au bout de l'univers lui fonde une patrie.

Mais pour l'ensevelir les cachots sont ouverts;

Il y descend, courbé sous le poids de ses fers.

Calme, il répète encore à l'oppresseur qu'il brave :

<c Je ne suis qu'enchaîné, je ne suis point esclave. »

Au fond de sa pensée il a déjà fini

La page vigoureuse où le crime est puni.

Sa prison désormais n'est plus qu'une retraite ;

Si le ciel l'a doté des talents du poète,

11 chante, et sur ce mur, son muet confident,

Il trace avec sa chaîne un vers indépendant.

Qu'un servile mortel à plaisir s'humilie ; Qu'au parti du vainqueur son effroi se rallie; De vingt maîtres divers adulateur banal,

Que pour oser penser il attende un signal :

Le sage en tous les temps garde son caractère :

Tyrans! il vous poursuit de sa franchise austère;

Et, libre sous le poids de votre autorité,

En présence du glaive il dit la vérité.

Cicéron, qu'un despote honore de sa haine,

Va rejoindre au tombeau la liberté romaine.

Démosthène, épuisant la coupe de la mort,

De son dernier sommeil tranquillement s'endort.

L'homme obscur peut frémir; tout entier il succombe,

Et l'éternel oubli vient peser sur sa tombe.

Le sage ne meurt point. Sous la main des bourreaux ,

Il défend à la mort d'effacer ses travaux;

Jl la voit, il l'attend, sans pâlir d'épouvante :

Le grand homme n'est plus, mais sa gloire est vivante.

De ses persécuteurs s'il trompe les poignards , Nous révérons en lui le Nestor des beaux -arts. Son âme tout entière en ses écrits respire ; Ses actions jamais n'ont démenti sa lyre; Il se conserva pur au milieu des méchants : Il meurt, et la vertu reçoit ses derniers chants. Tel l'oiseau du Méandre, ornement du rivage, Au noir limon des eaux dérobe son plumage, Et, saluant la mort de sons mélodieux, D'une voix plus touchante exhale ses adieux.

Quoi! le Parnasse même a ses guerres civiles!

Quoi! d'un chétif orgueil esclaves trop serviles,

Pour un frêle laurier les enfants d'Apollon

Transforment en champ-clos l'harmonieux vallon !

Pâles, et dévorés d'une envieuse rage,

L'éloge d'un rival est pour eux un outrage !

L'un , morose auditeur , en un cercle nombreux ,

D'un vague et froid sourire accueille un vers heureux.

Tout applaudit : lui seul , immobile à sa place ,

Garde, non sans dessein, un silence de glace;

Aux applaudissements il ne peut consentir,

Et son flegme obstiné cherche à les démentir.

L'autre, plus lâche encor, Tartufe littéraire,

Cache sa fausseté sous un front débonnaire :

Si vous lui confiez, par ses dehors séduit,

L'écrit que récemment votre verve a produit ,

Ardent à censurer les beautés qu'il redoute,

Sur tel mot énergique il sème un léger doute.

Votre style est serré , plein , nerveux et précis :

« Prenez garde ; ce sens me parait indécis.

» Le sublime est souvent voisin du ridicule.

» Sur ce tour trop hardi j'aurais quelque scrupule.

» De ce morceau brillant il faut vous défier ;

» Tous feriez mieux, je crois, de le sacrifier.

» Je vous parle en ami, je suis franc... » Le perfide!

Cet autre, prodiguant sa louange insipide,

Flatte pour mieux tromper, sait d'un coupable miel

De ses intentions envelopper le fiel, Et, tandis qu'il m'assied au trône de Racine, Aiguise contre moi l'épigramme assassine : Il me prédit, le traître, un succès éclatant, Et sourit par avance au revers qui m'attend. Qui sait si contre moi sa rage prévoyante N'ira point ameuter la cabale bruyante , Et, de mes déplaisirs s'enivrant en espoir, Acheter le matin ma ruine du soir?

Le Cid en main , Corneille , arrivé de Neustrie , Vit les sots contre lui déchaîner leur furie. Sous la brutale injure et le brocard sanglant L'harmonieux Racine expia son talent, Quand, loin de ses moutons, une docte bergère Quitta pour le sifflet sa musette légère; Et lorsque Sévigné, dans son style enchanteur, Réjouit les Cotins d'un oracle menteur. Hué chez Melpomène et tombé chez Thalie , Voyez ce vieux rimeur, à la face pâlie, Mordre sa lèvre altière, et subir en grondant Ce concert de bravos , pour lui seul discordant. Si le malin plaisir en ses yeux étincelle , Malheur î trois fois malheur à la muse nouvelle ! Mais si son œil est terne et son front obscurci , Apollon soit loué ! l'ouvrage a réussi.

Que risible est l'orgueil du poëte qui s'aime ! Dans la nature entière il ne voit que lui-même, Tout est lui. Parle-t-il? le moi retentissant Dans sa bouche en une heure est cent fois renaissant. Écrit-il? dans ses vers c'est lui qui se proclame : Lui seul enfin , lui seul remplit toute son âme. D'une docte amitié dédaignant les douceurs,

Il ne se souvient pas que les Muses sont saurs; Il n'a goûté jamais la volupté suprême De s'entendre applaudir dans un autre soi-même; Et, ses vers exceptés, n'aimant rien qu'à demi,... Malheureux ! vingt succès valent-ils un ami ?

O Racine ! ô Boileau ! véritables modèles

Des rares écrivains et des amis fidèles !

L'un à l'autre enchaînés jusque dans l'avenir,

Vos deux noms fraternels n'ont pu se désunir.

La mort seule brisa votre chaîne invincible.

Quand l'un de vous, trop faible, hélas! et trop sensible,

Disgracié d'un roi dont il blessa l'orgueil ,

Va payer de sa mort le refus d'un coup d'œil ,

Avec un long effort, près de la dernière heure ,

Sa voix éteinte adresse à l'ami qui le pleure

Un seul mot où son cœur s'exhale tout entier :

« Je meurs heureux, dit-il; car je meurs le premier. »

Prétendez-vous comme eux vivre dans la mémoire? Égalez leurs vertus pour atteindre à leur gloire. Un génie obscurci d'envieuses vapeurs Ne jette qu'un feu pâle et des éclairs trompeurs. Accablez de ses torts celui qui vous irrite, Mais ne déguisez point l'éloge qu'il mérite. Par des mortels jaloux vous êtes outragés, Soyez justes pour eux, et vous serez vengés.

Imprudents ennemis ! n'allez point dans la lice Des sots toujours ligués réjouir la malice : L'un à l'autre plutôt servez-vous de soutiens. Qu'ils renaissent pour vous , ces heureux entretiens Où s'échauffe l'esprit, où l'âme se réveille, Où le choc fait jaillir la flamme qui sommeille ^

Où le goût, rallumant son antique flambeau, Avertit l'écrivain des nuances du beau.

Songez-y , les enfants divisés par la liaine Appauvrissent bientôt le paternel domaine : N'immolez point le vôtre à de fougueux débats. Disputez-vous la palme, et ne la brisez pas.

EMMA ET ÉGINARD.

Muse d'amour et de mélancolie, Qui, dédaignant les frivoles concerts Du luth badin monté par la Folie, Cherches au loin , rêveuse et recueillie , L'ombre des bois et la paix des déserts , Inspire-moi ! Rends ma voix douce et pure Comme les flots du ruisseau qui murmure î Or, écoutez, cœurs tendres, cœurs aimants! Mon fabliau, de deux jeunes amants, Va vous conter la touchante aventure , Et d'un grand roi qu'admire l'univers Le nom fameux ennoblira mes vers.

Partout vainqueur, le puissant Charlemague

Avait enfin écrasé tout entier

Ce Vitikind, l'aigle de l'Allemagne,

D'Arminius ce terrible héritier.

Laissant enfin respirer la victoire,

Le grand monarque, au milieu de sa gloire,

Goûta;! dans Aix un repos fortuné.

EMMA ET EGUSARD. 109

De paladins sans cesse environné,

Aux jeux guerriers il formait leurs courages ;

Tantôt, des bois parcourant les ombrages,

Il renversait sous un épieu sanglant

Le daim rapide et le chevreuil tremblant,

Les sangliers et les buffles sauvages ;

Tantôt dressait sur le terrain poudreux

Les destriers réservés aux batailles;

Tantôt fendait de ses bras vigoureux.

Le flot captif en des bassins nombreux ;

Ou plus tranquille, au sein de ses murailles,

Interrogeait du Celte et du Gaulois

Les simples mœurs et les naïves lois.

Il reproduit ces hymnes inspirées

Qui sur la harpe, aux vieux jours dTsrael,

Montaient vers Dieu des hauteurs du Carme! ,

Et du Jourdain charmaient les eaux sacrées.

Autour de lui les arts obéissants

Ont prodigué les travaux renaissants :

Des fiers Romains la noble architecture

Vient décorer la demeure des rois ,

De la chapelle étend la voûte obscure ,

L'arceau gothique et les parvis étroits.

Par cent canaux cette onde sulfureuse

Que lentement jaunirent les métaux ,

Multipliant sa vertu généreuse ,

Soutient la vie, et détourne les maux.

Tout se revêt d'une pompe inconnue :

La tour s'allonge et monte dans la nue;

Le cirque s'ouvre en Sun immensité ;

Ou s'enfonçaient de profondes tanières,

Du pavillon s'agitent les bannières ,

Lt le désert se transforme en cité.

Digne ornement de la cour paternelle , La jeune Emma, si naïve et si belle, Depuis six mois brillait dans ce séjour. Princes et rois vont la priant d'amour. Par de hauts faits et de grands coups de lance , Maint chevalier sollicite son choix , Et, prodiguant carrousels et tournois, Sous ses couleurs dans les joutes s'élance. Vœux superflus! Éginard a charmé Ce cœur sans art qui s'ignorait encore. Humble est son nom , mais l'honneur le décore Il est aimable , il aime , il est aimé.

Sujet zélé d'un prince magnanime,

De Charlemagne il a toute l'estime.

Soit au conseil , soit au champ des combats ,

Il suit partout ce maître qu'il révère,

Et tour à tour du glaive arme son bras ,

Et de Clio tient la plume sévère.

Tant que brillait l'astre enflammé du jour, Des deux amants la tendresse captive Trompait les yeux d'une cour attentive; Le froid respect déguisait leur amour.

(Amour caché devient encor plus tendre.) Mais quand des nuits le crêpe allait s'étendre i Emma fuyait le royal appareil, Et regagnait l'asile du sommeil.

Là, chaque soir, vers cet humble ermitage ^ Que des jardins protégeait le feuillage, Sous les balcons , Éginard de retour Lui racontait les longs ennuis du jour;

EMMA ET ÉGTXARD. 111

Et, dans l'espoir d'un consolant mensonge, Ils se quittaient pour se revoir en songe.

Oh ! que le jour s'écoulait lentement ! Quand le soleil sur la nature entière Darde ses feux, Égiuard tristement Accuse, hélas ! >a jalouse lumière.

Astre plus doux , astre pâle et charmant ! Sur l'univers il t'invite à descendre , Et par ce chant mélancolique et tendre Sa voix t'invoque et te dit son tourment :

Heure du soir! heure paisible et sombre, Descends des eieux sur ton char nébuleux ! Du jour trop lent viens éteindre les feux , Et verse-nous les bienfaits de ton ombra ! Pour qui d'absence a gémi tout le jour , Heure du soir est aurore d'amour.

Dès qu'entr'ouvrant la porte orientale

L'aube vermeille a réjoui les cieux ,

De nos forêts l'hôte mélodieux

Tient saluer l'étoile matinale ;

Mais , pour deux cœurs séparés tout le jour,

Heure du soir est aurore d'amour.

L'astre éclatant , sur son trône de flamme . Des nuits en vain bannit l'obscurité ; Quand sur le monde il répand sa clarté , L'ombre des nuits est encor dans mon âme. Pour un amant qui languit tout le jour , Heure du soir est aurore d'amour.

Trois fois déjà la nocturne co uni ère Avait rempli sa paisible carrière; Au front des cieux, le troisième croissant Arrondissait son disque palissant,

Depuis qu'Amour d'une chaîne fleurie

Avait uni ces fidèles amants,

Et que du soir l'ombre douce et chérie

Favorisait leurs rendez-vous charmants.

Voilà qu'un jour, jour de gloire et d'alarmes,

Du jeune amant le roi s'approche et dit :

« Brave Éginard, cours préparer tes armes!

De mon repos Irène s'enhardit;

J'ai pénétré sa sombre politique.

Le froid Germain, l'orgueilleux Bavarois,

Le fier Saxon , terrassé tant de fois ,

Vendent leurs bras à sa querelle antique;

Et l'habitant des bords de la Baltique ,

Et d'Attila le descendant grossier ,

A ses destins viennent s'associer....

Tous périront. Point de paix , point de trêve !

Je n'aurai pas en vain repris le glaive.

A ta Taleur , à ton zèle assidu ,

Brave Éginard , un noble prix est dû ;

Viens l'obtenir : aux champs de la victoire,

Je te promets lés périls et la gloire. »

Il dit, s'éloigne : Éginard confondu

Reste sans voix ; sa douleur est tranquille.

Morne et pensif, il demeure immobile ,

Pareil au flot durci par les hivers,

Et dans ses yeux roulent des pleurs amers.

Quitter Emma ! languir séparé d'elle !

Dans ses faveurs que la gloire est cruelle !

L'espoir si doux de revenir vainqueur

En d'autres temps eût enivré son cœur ;

Mais juge, Emma, si sa flamme est sincère!

Même à la gloire Éginard te préfère.

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