EMMA ET EGINARD
Le lendemain, dès le réveil du jour,
S'est déployé l'étendard des conquêtes;
Et Charlemagne au milieu de sa cour
A des combats prélude par des fêtes.
De toutes parts brillent les boucliers;
De toutes parts les jeunes chevaliers,
Rêvant déjà les hautes aventures,
L'œil enflammé , polissent leurs armures.
La lance au poing , l'un exerce en champ clos
Son destrier fatigué du repos ;
L'autre , aux caveaux des vieilles basiliques ,
De ses aïeux vient toucher les reliques,
Ou visiter la tombe des héros.
Loin des regards , beautés mélancoliques ! Vous achevez, en les baignant de pleurs, Les tendres nœuds de rubans et de fleurs , De nœuds plus doux images symboliques.
Plus d'une aussi, pour l'ami de son cœur, Porte une offrande à la sainte chapelle, Priant tout haut qu'il revienne vainqueur, Priant tout bas qu'il revienne fidèle.
Le ménestrel commence ses chansons.
Du flageolet , de la tendre guitare Pour les héros il renforce les sons, Et sa romance au combat les prépare:
Preux chevaliers , honneur du vieux pavois ! De Charlemagne entendez-vous la voix l Servants d'amour, la guerre vous réclame. Que chacun s'arme , et défende à la fois Son Dfeu , son roi , son pays et sa dame.
Lance en arrêt, marchez, vaillants rivaux! Le fier Roland préside à vos travaux , Le fier Roland qui rendit sa grande âme En défendant , aux champs de Roncevaux, Son Dieu, son roi, son pays et sa dame.
Vous reviendrez briller dans les tournois; Les ménestrels rediront vos exploits ; Et vous verrez celle qui vous enflamme Presser la main qui servit à la fois Son Dieu, son roi , son pays et sa dame.
Les cris du brave et l'hymne des combats , Triste Éginard, ne te raniment pas; Et leur signal redouble encor tes larmes. Tel un coursier qu'amour vient assaillir, Mort pour la gloire , entend sans tressaillir L'aigre clairon qui l'appelle aux alarmes : Tel Éginard languit au bruit des armes. N'importe, hélas! il faut partir.... Demain De la Baltique il suivra le chemin.
De son départ l'affligeante nouvelle N'a point encor d'une amante fidèle Déchiré Pâme : heureuse par l'espoir, Elle attendait le rendez-vous du soir.
C'était aux jours où le printemps frissonne, Craignant l'hiver qui revient quelquefois D'une main brusque arracher sa couronne. De la tempête au loin mugit la voix , Et dans les airs l'ouragan tourbillonne. Éginard, seul, au vaste sein des nuits, Marche escorté de ses muets ennuis,
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Et la nature, un moment gémissante, A ses douleurs semble compatissante.
Des lieux aimés s'approchant lentement ,
Il les regarde, et s'arrête, et soupire.
« O mon Emma!... » dit-il : sa voix expire.
Emma lui parle , et parle vainement ;
De l'aquilon le long rugissement
Couvre à grand bruit le faible et doux langage.
« Ta voix chérie expire dans l'orage ,
Crie Éginard ; l'ouragan sans pitié
De tes accents me ravit la moitié.
Oh ! laisse-moi de ta retraite obscure
Franchir le seuil d'un pied respectueux.
Comme ton cœur ma flamme est noble et pure :
Amour sincère est toujours vertueux. »
Emma l'écoute, hésite.... la tempête
Gronde en fureur ; Éginard sur sa tête
Entend rouler les vents impétueux.
D'épais frimas la bruyère se couvre.
Emma le plaint. La porte enfin s'entr'ouvre ,
Et la pudeur se confie à l'amour.
Peindrai-je, Emma, ton paisible séjour?
Des saints martyrs les figures gothiques Ornent des murs les pilastres antiques ; Le chapelet , et l'eau sainte , et la croix , Sont suspendus aux modestes parois.
Vierge du ciel ! ton image chérie Est pour Emma le plus riche trésor :
C'est devant toi, douce et chaste Marie, Qu'à son réveil chaque jour elle prie.... Demain, hélas î l'osera-t-elle encor?.
Un seul flambeau , qui , de ces clartés sombres , Perce à demi l'obscurité du soir, Luit doucement : tel un rayon d'espoir Du noir chagrin vient éclaircir les ombres; Faible rayon qui, pour quelques moments, A d'Éginard suspendu les tourments !
Qu'à ses regards son Emma paraît belle ! Ses yeux long-temps restent fixés sur elle. Trouble enchanteur ! muets ravissements ! Ils se parlaient jusque dans leur silence, Car les soupirs sont la voix des amants.
Mais Éginard aux pieds d'Emma s'élance.
De son Emma sa main presse la main.
Un souffle ardent s'échappe de leur âme;
Il se confond , et leurs lèvres de flamme
Sans se chercher se rencontrent.... soudain
Dans tous leurs sens court et se précipite
Un feu rapide. Emma.... son sein palpite;
Elle rougit et pâlit tour à tour.
Une ombre humide, un nuage d'amour
Voile ses yeux ; elle tremble , chancelle ;
Mais tout à coup : « Fuis, Éginard! dit-elle,
Pour ton Emma montre-toi généreux.
Fuis , Éginard , sauve-moi de moi-même !
— Te fuir, Emma! te fuir!... Ah ! malheureux!
Trop tôt, hélas ! je perdrai ce que j'aime;
Demain.... — Qu'entends-je? — Hélas! tel est mon sort.
Demain je pars à la voix de mon maître,
Je cours chercher la victoire ou la mort.
Cet entretien est le dernier peut-être. »
Emma frissonne. « Ah ! poursuit Éginard ,
Peut-on jamais se séparer trop tard;
EMMA ET ÉGINARD. 1H
O mon Emma ! que les feux de l'aurore A tes genoux me retrouvent encore ! »
Ainsi parlait Éginard éperdu.
Emma se tait : c'est avoir répondu.
Son cœur pourtant n'était pas sans alarmes,
Et murmurait des reproches confus.
Un long baiser , triste , mais plein de charmes ,
Fit sur sa bouche expirer le refus,
Et le bonheur naquit du sein des larmes.
Ne craignez point mes accords indiscrets, Couple amoureux ! ma lyre sait se taire : La poésie , amante du mystère , Au dieu du jour voilera vos secrets.
Dans ces instants d'ivresse renaissante Les deux amants oubliaient l'univers; Et cependant la neige éblouissante Avec lenteur descend du haut des airs.
A peine aux cieux la lumière est rendue , L'amant d'Emma, sur la morne étendue, Silencieux, fixe l'œil : « De mes pas, Dit-il enfin , si l'empreinte perfide Allait guider le soupçon trop rapide? » Emma répond : « A travers les frimas , Forte d'amour, ne puis-je pas moi-même Loin de ces lieux porter celui que j'aime? Viens, Éginard, fuyons, ne tardons pas! » Et, soulevant son amant dans ses bras, En frissonnant d'amour et d'épouvante , Elle l'emporte , et la neige mouvante Crie et fléchit sous ses pieds délicats. Dans le trajet l'amour les accompagne.
Us approchaient du terme : Charlemagne,
Laissant errer ses regards incertains , De l'Occident méditait les destins.
Il voit.... Un songe, une vaine chimère, L'abusent-ils ? O trop malheureux père ! Que feras-tu ? Quel supplice assez prompt Sur Éginard vengera ton affront ?
Lorsque le jour eut coloré la nue,
Les deux amants par son ordre appelés ,
L'effroi dans l'âme , interdits et troublés ,
Baissant les yeux , paraissent à sa vue ;
Et sur leur front une vive couleur
A remplacé l'amoureuse pâleur.
Il les regarde; et d'un accent sévère :
« Levez les yeux, répondez sans détour;
Je veux surtout, je veux qu'on soit sincère;
Si, possédé d'un criminel amour,
Un serviteur d'une obscure naissance
Croyait pouvoir avec impunité
Trahir l'honneur et la reconnaissance
Et les saints nœuds de l'hospitalité....
Si cet ingrat , lâchement téméraire ,
Déshonorait la fille de son roi,
Prenez ma place , et prononcez pour moi ;
Au criminel assignez son salaire,
Parlez! » Tous deux embrassent ses genoux.
« C'en est assez, poursuit-il, levez-vous!
Je vois l'arrêt qu'il faut que je prononce :
Dans un instant vous saurez ma réponse. »
Il sort. Emma, d'une mourante voix :
« Embrassons-nous pour la dernière fois,
Objet chéri que j'ai rendu coupable !
Dans un instant on va nous séparer;
Et pour jamais. — Ah ! plutôt expirer !