TROP TARD
Il a parlé. Prévoyaule ou légère. ... (P. 33.)
Mais voici le déchirement, le réveil en sursaut, la révolte d'une âme délicate et confuse, qui s'agenouille et se cache entre ses deux ailes, et qui ne sait à qui s'en prendre d'avoir trop reconnu par elle-même, et à son détriment, cette fatale vérité, (ju'il n'y a poiat d'orgueil quand on aime :
Fierté, pardonne-moi. . . . (P. 38.)
L'âme qui a senti de la sorte court risque de ne jamais guérir et de rester inconsolable en effet, dans une attitude de suppliante, avec sa blessure non fermée, et implorant toujours son pardon :
LE SFXRET PERDU
Qui me consolera ? — c Moi seule, a dit l'Elude. . . (P. 4ù.j
Humiliée, anéantie, pitoyable dans tous les sens du mot et charitible, sévère à soi, indulgente aux autres, cette âme a pour ses compagnes en douleur des conseils pleins d'une douceur infinie et d'une résignation toute persuasive :
CROIS-MOI Si ta vie obscure et cbarmée. ... (P. 57.)
Quant à elle-même, portant et cachant son mal, ce mal, dit-elle, dont on nose souffrir, dont on n'ose ni vivre ni mourir, elle découvre tout au fond de son cœur, un jour, qu'il n'y a qu'un remède, un consolateur; et comme elle a en elle de cette flamme et de cette tendresse qui transportait les Thérèse et les Madeleine, comme elle a sucé la croyance
avec le lait, ollo regarde enfin IJi où il faut regarder, et clic s'écriera dans des stances qui se peuvent lire, ec mo semble, aprôs certain sermon de Massillon :
LA COURONNE EFFEUILLÉE J'irai, j'irai porter raa couronne effeuillée. . . . fP. 163.)
Je n'oserai répondre de l'exacte théologie et orthodoxie de cette prière, mais du moins c'est de la touchante poésie.
Nulle plus que M™^ Desbordes-Valmore n'a été sensible à l'amitié et n'en eut le culte fidèle. Un ami poëte, qui l'avait souvent entourée de ses soins, mais dont l'absence s'était fait remarquer un jour, dans un des deuils trop fréquents qui enveloppèrent ses dernières années, devint l'occasion, l'objet de ce cordial et vibrant appel :
LA VOIX d'un ami Si lu n'as pas perdu cette voix grave et tendre. . . . (P. Sf.)
Est-ce d'elle qu'il est besoin de remarquer qu'elle était la plus étrangère aux vanités de l'araour-propre ? Elle accueillait chaque louange avec étonnement, avec reconnaissance; je n'ai jamais vu de talent aussi vrai qui ressemblât davantage à l'humilité même. Elle aimait les femmes poètes, celles qui sont dignes de ce nom; elle les louait volontiers, elle les préférait à elle, et cela non pas seulement tout haut, mais aussi tout bas, sincèrement. Quand la belle et brillante
Delplntf , M Emile de Girardin, fut enlevée avant l'heure, M°**^ Desbordes-Valmore, qui l'avait vue commencer et qui s'attendait si peu à la voir tinir, eut un hymne de deuil digne de son nobltobjet, et dans lequel cependant elle prête un peu. .i<^ le crois, de sa mélancolie à l'éblouissante muso •Hsparue; mais le mouvement est heureux, le ton trônerai est juste et d'une belle largeur :
La mort vient de frapper les plas Leaui veux du monde. . .
U y avait en M™"^ Desbordes-Valmore la mère : comment ceux qui l'ont connue ou qui la lisent pourraient-ils l'oublier? Mère, elle aurait pu goûter toutes les satisfactions et tous les orgueils, si elle n'avait pressenti , même avant de les épuiser . toutes les douleurs. Des deux filles qu'elle perdit, l'une, l'aînée, personne d'un rare mérite, d'une sensibilité exquise jointe à une raison parfaite, était poëte aussi ; dans des vers d'elle sur le Jour de? Morts, je me souviens de celui-ci qui s'adressait aux êtres chers qui nous ont été ravis :
Vous qui ne pleurez plus, vous souvient-il de nous?
La seconde fille de M™^ Desbordes-Valmore, poëte également si l'on peut appeler de ce nom la sensibilité elle-même, avait plutôt en elle la faculté de souflFrir de sa mère, cette faculté isolée, développée encore et aiguisée à un degré effrayant; pauvre enfant inquiet, irritable, malade sans cause visible, elle se consumait, elle se mourait lentement, et par cela seul qu'elle se croyait moins
repanu'i' et uivori.sfc, moiii.-» iiniifc; ucvriiuf i niijti d'une sollicitude continuelle et sans partage (car elle était restée seule au nid maternel), rien no pouvait la rassurer ni apprivoiser sa crainte, et la plus tendre chanson de sa mère ne faisait que bercer son tourment sans jamais réussir à l'apaiser ni à l'endormir :
INÈS Je ne dis rien de toi, toi, la plus enfermée. . . . (Page 118.)
Il faut lire encore la pièce qui a pour titre : la Voix perdue. — Rapprochement singulier et qui est un lien entre ces natures poétiques, mystérieuses! Cette mère qui avait tant souffert du silence de sa charmante et sauvage enfant et de la voir ainsi mourir sans épanchement et sans plainte, arrivée elle-même aux dernières années et aux derniers mois qui précédèrent sa fin, s'enveloppa dans un silence résigné et profond, admettant à peine la lueur du jour, les soins du médecin ami, et les soulagements passagers par lesquels s'entretient l'illusion des mourants : elle s'éteignit elle-même lentement, muette et sans illusion.
J'ai omis jusqu'ici, j'ai trop laissé dans l'ombre une partie bien essentielle d'elle et de son âme : c'était sa charité active pour tous les souffrants, les faibles, les vaincus, les prisonniers. Elle ne songeait pas à être une héroïne politique quand elle allait ainsi les chercher à travers les barreaux , pas plus qu'elle n'était une théologienne quand elle épanchait avec confiance ses pleurs et ses par-
fums devant Dieu ; elle n'avait que des instincts ■le miséricorde et de fraternité humaine, mais ellf k-9 avait pressants, irrésistibles. C'est à l'un de ces prisonniers, h. un ardent apôtre d'une réformation future, qu'un jour, en des vers qu'elle lui adressait, elle montrait , pour le consoler, l'imago du Christ, et rencontrait ce ver» sublime, digne d'être à jamais retenu :
Lui dont les bras cloués ont brisé tant de fers!
La mort de cette personne bienfaisante, annoncée à l'un de ceu x qu'elle avait ainsi consolés, amena réloge suivant que je ne puis résister à transcrire, et qui , sorti d'une veine austère, a tout son prix. La lettre d'oii je tire ces lignes est adressée au pieux fils de M™® Desbordes-Valraore : «Vous •"'tes, lui disait cet ami au cœur reconnaissant, vous (■tes, monsieur, le fils d'un ange : la patrie des lettres et de la poésie n'en produit que bien rarement de tels. Dans ce monde d'intrigues, de dissimulation, de faux amours et de haines mercenaires, où tout se vend jusqu'au génie, elle a conservé soii génie pur de toute atteinte, sa renommée toujours jeune, et son cœur exempt d'occasions de haïr. Ses émules l'ont adorée; ses lecteurs l'ont toujours îténie. Elle a été plus qu'une Muse, elle n'a jamais cessé d'être la bonne Fée de la poésie; et dans mes nombreux souvenirs du cœur, mon titre le plus doux est d'avoir conservé sa sympathie qui m"a suivi à travers tous mes barreaux. Je l'aurais aimée comme une mère et à vous en rendre jaloux, si mon âge ne m'avait permis de l'aimer comme