‹ Poésies de Mme Desbordes-ValmoreChapitre 4 sur 112 · PORTRAITS POÉTIQUES · texte numérisé non relu

PORTRAITS POÉTIQUES

M™* DESBORDEvS- VAL MORE

Un Genevois bien connu de tous les amateurs de livres rares et curieux par ses belles éditions de la chronique de Froment sjir l'établissement de la réforme à Genève et des pamphlets anti-romains de François Bonivard, M. Gustave Revilliod, vient d'acquérir un nouveau titre à la reconnaissance des lecteurs éclairés par la publication des poésies inédites de M™* Desbnrdes-Valmore. Il a réuni et noué en bouquet les dernières fleurs tombées de cette main fiévreuse et défaillante, il nous a fait entendre les derniers accents de cette voix que l'amour et la douleur avaient rendue éloquente et inspirée. Ainsi c'est un Genevois qui a offert à la France souvent oublieuse cet héritage poétique

w d'im enfant do la France ; qu il reçoive ici Texprcssion de notre reconnaissance pour cet acte de piété , et quune partie de cette reconnaissance revienne à cette noble ville de Genève, qui n'a jamais rien laissé perdre dos trésors de la France, qui les a toujours précieusement recueillis pour les lui rendre au jour voulu. Puissc-t-ellc longtemps rester k nos portes comme une petite patrie à côté de la grande, comme une petite France où nous puissions, en compagnie de semi-concitoyens, jouir de lillusiou de la patrie! J'ai quelquefois entendu exprimer le vœu que Genève pût être un jour réunie k la France ; je ne sais quelle force politique la France retirerait de cette union, mais je sais bien ce que les lettres françaises y perdraient. Genève a cet inappréciable avantage de pouvoir être française d'une manière désintéressée , de pouvoir goûter notre littérature sans avoir besoin d'accepter ses exagérations, de pouvoir suivre le mouvement des idées françaises sans avoir k subir la tourmente de nos opinions et de nos caprices. Grâce k la distance où elle est do nous, la lumière seule vient jusqu'à elle; la fumée de n combats, le tapage de nos cabales bruyantes -i dissipent dans l'espace, et elle n'en est pas importunée. Les mille riens tumultueux et changeants qui absorbent l'attention parisienne lui restent inconnus. Comme sa mémoire est moins chargée et moins distraite que la mémoire française, - souvenirs sont plus durables; comme ses jugements sont yjlus réfléchis, ils sont plus rarement revisés. Genève connaît moins de noms que Paris, mais

«•Uo 80 raiipollo toujours ceux qu'elle a <;oimu.s uiio fois, parée qu'elle a eu à l'origine une raison sérifuse de les retenir. Et voilà jjourquoi, tandis que >]ioe Desborde.s-Valmore mourait, il y a prîm de <Ieux ans, an milieu d'une inattention presque générale, ses derniers vers nous arrivent aujourd'hui sous le patronage de Genî;ve, qui, moins ingrate que la France, avait su mieux apprécier les rares facultés poétiques dont était douée cette âme «■xceptionnelle.

^£mc Dcsbordes-Valmore est morte presque ouidiée; elle n'était guère plus qu'un souvenir, que cette chose légère que le poète latin appelle ai mélancoliquement l'ombre d'un nom. Elle n'avait jamais eu auprès de ses contemporains la renommée qu'elle inéritiiit, et c'est à peine si les nouvelles générations la connaissaient. On peut dire qut- la malencontreuse destinée qui l'avait poursuivie et blessée a été implacable à son égard. Elle qui avait tant pleuré, t^mt souffert, elle n'a pas eu la dernière consolation des jioètes malheureux : celle de pouvoir communiquer à un vaste public la contagion de ses tristesses. Les jeunes gens et les femmes , qui d'ordinaire forment le cortège des poètes rêveurs et mélancoliques, lui ont manqué, ou ne se sont pas sentis attirés vers elle, soit qu'on ne l'ait pas suffisamment désignée à leur attention, soit que les sentiments exprimés par le poète fussent trop excessifs ou trop personnels pour leur inspirer l'enthousiasme ou l'admiration. Peut-être, en effet, y avait-il là trop de larmes ot trop de cris, peut-être l'expression de ce déses-

poir était-elle trop vibrante et trop plaintive, peutêtre cette douleur était-elle trop inconsolable pour exciter la sympathie poétique et éveiller dans le cœur des jeunes lecteurs un écho affectueux.

Une femme célèbre de l'Angleterre , raistress Browning, a placé dans la bouche de son personnage d'Aurora Leigh quelques paroles bien amères sur les applaudissements sympathiques de la foule. Développant avec éloquence le fameux vers de Juvénal sur la gloire du capitaine carthaginois, elle a montré ces applaudissements non comme une récompense, mais comme un outrage de plu», comme un nouveau mépris. 3Iistress Browning a évoqué les charmants fantômes de deux amants penchés l'un vers l'autre sous les lueurs paisibles d'une lampe, lisant le.s vers du poète, et se disant que c'est là ce qu'ils sentent l'un pour l'autre. Elle .se demande si c'est bien là une récompense digne de tant de souffrances solitaires et de tant de veilles enflammées! Oui, c'est une récompense, si l'on songe au petit nombre de poètes qui l'obtiennent, et il a vraiment le droit d'être glorieux, le poète qui peut dire avec certitude : Je .sais que mes .sortilèges agissent à distance. Aujourd'hui, et pour une minute au moins, j'ai fait entrevoir un monde merveilleux à des yeux qui d'habitude se penchent vers la terre avec l'obstination de l'avarice et l'âpreté de la convoitise ; aujourd'hui j'ai doublé la puissance du dévouement dans un cœur qui m'est inconnn. D'un amour jusqu'alors languissant et incertain j'ai fait un amour héroïque ; j'ai amolli jusqu'à la pitié une âme rebelle au pardon. Oui,

imiir celui qui est digne de le ressentir, il y h un légitime orgueil îi pouvoir se dire : Qui sait après tout combieu d'âmes me doivent la vie morale qu'elles possèdent? qui sait si toutes ces forces d'amour et de dévouement ne m'attendaient pas pour s'éveiller et n'auraient pas à jamais sommeillé sans moi ? Oui, cest une récompense, et il vatit la peine de la mériter, même au prix de la douleur. — Hélas ! cette récompense elle-même manqua toujours à la triste Marceline Desbordes- Valmore. Jamais elle ne put se dire que la destinée lui avait payé en renommée le prix de ses douleurs, ni que ses malheurs étaient fertiles en larmes de sympathie. Le public fut un peu pour elle comme le milan de La Fontaine pour le rossignol à la voix mélancolique et.passionnée. M"»® Desbordes-Valmore chanta Térée et ses malheurs pour quelques âmes amies et quelques cœurs frères du sien. Ce fut là, dis-je, une dernière et suprême injustice du sort, car nul poète contemporain n'a dépassé M™® Valmoi-e dans la note qui lui était particulière. Il y a eu des voix plus musicales , plus étendues , plus riches surtout et plus variées ; il n'y en a pas eu de plus pénétrantes et de plus poignantes, et qui aient uni au même degré la tristesse et l'ardeur. Le public écouta avec distraction et ne comprit qu'imparfaitement la beauté de ces chants, qui sont tout âme et qui semblent la complainte d'un rossignol eu deuil. Le nom de M™« Desbordes-Valmore réveillait en lui l'idée d'une femme poète, auteur de vers faciles, mélodieux, élégants : il la considérait comme un écho de la poésie lyriqui-

i- V. .^i, ^iv li 1 il rattachait au groupe lic iV-i-oliromantique; il n'a jamais^ su très-ncttemont qu'elle ne devait sa poésie qu'à elle-même, et qu'elle était, dans le genre qui lui était propre, un poète aussi original, sinon aussi puissant, que les grands poètes de l'école romantique. Son vrai public, cliosc curieuse à dire, était celui des poètes. Pour ses confrères en poésie seulement, elle était autre chose qu'une ombre et un écho : oi\x seuls connaissaient sa valeur et rendaient hommage à son mérite, eux seuls savaient qu'elle faisait partie de leur bande sacrée et la saluaient comme une sœur malheureuse, une victime de la Muse, dont ils étaient les favoris. Elle était pour eux comme une de ces personnes nobles maltraitées par le sort, qui ne sont nobles pour personne excepté pour ceux qui sont de même race qu'elles. Ni M. Victor Hugo, ni M. de Lamartine, ni M. de Vigny, ni M. Sainte-Beuve, qui l'a louée tout récemment encore avec tant de délicatesse , ne démentiraient certainement mes paroles.

Je ne saurais néanmoins m'étonner que M"-^ Desbordes-Valmore n'ait pas eu toute la renommée qu'elle méritait, et que son vrai public fût celui des poètes et des esprits plus ou moins familiarisés avec les mystères de la poésie. Pour comprendre toute la valeur du talent de M"'= Valmore, il ne suffit pas d'avoir un goût délicat et pur, de se plaire aux belles expressions et aux belles images ; il faut avoir l'instinct métaphysique de la poésie, savoir ce qu'elle est en soi, pénétrer jusqu'à son essence. Il faut avoir voyagé jusqu'à ces régions silencieuse*

't 1(11 »si iui.-itr.ut» S (le l'âme on i fni vi-n voui;^-' r. Itartils ji une poussière animée, les germe;* des pensées, et le fleuve de la passion sourdre humble et petit comme une source qtii sort ignorée d'une ciiinpjigne solitairo. Qu'est-ce que le fleuve à son origine'? Un mince filet d'eau. Qu'est-ce que la poésie à son origine? Un atome lumineux qui jiasse <levant les yeux, un cri inarticulé qui s'échappe des lèvres, un tressaillement de l'âme, un liattement dos artères. Le fleuve ne frappe les hommes d'admiration que lorsqu'il est loin de sa soui-ce, et que rette source s'est développée eu nappes fécondantes <>n en torrents dévastateurs ; «le même la poésie n'arrache l'enthousiasme que lorsqu'elle est loin de son origine modeste, de .son point de départ ignoré, et qu'elle s'est épanouie en œuvres éclatantes. Les hommes n'admirent pas plus la poésie en elle-même qu'ils n'admirent la ^^e en ellemême; ils admirent les manifestations de la poésie et de la vie. Les pins ardents, les plus raffinés et les plus sensibles des lecteurs ressemblent beaucoup sons ce rapport aux plus illettrés et aux plus endurcis: il leur faut des poèmes pour comprendre la poésie, comme il faut au peuple des symboles pour comprendre les vérités de la religion et de la politique. « Je ne me connais pas en sculpture. disait un jour très-finement un paradoxal sculpteur contemporain, je me connais en Michel-Ange, en Jean Goujon, en Phidias. » — « Je ne me connais pas en poésie, pourrait répondre avec non moins de justesse plus d'un lecteur, je me connais en Shakspeare. en Dante . en Racine. » La poésie réalisée

on ^andes œuvres sera toujours très-infêrieuro à la poésie fn essence, de même que l'expression de l'émotion sera toujours inférieure à l'émotion elle-même , et cependant elle lui est très-supérieure en un sens, par cela seul qu'elle est réalisée. Il en est de la poésie encore indéterminée comme des dieux du bouddhisme, qui sont inférieurs aux hommes, et qui cependant sont des dieux. On les entend gémir comme des voix errantes, loin du monde des vivants, parce qu'ils n'ont jioint de corps ; aussi envient-ils le sort des hommes et attendent-ils avec impatience dans leur éternité que la nature les ait fait déchoir au rang de ces mortels qui ne doivent vivre qu'un jour, mais qui pendant ce jour auront pu au moins s'exprimer et jouir d'eux-mêmes.

Or la poésie de M™^ Desbordes-Valmore est ce que je connais de plus abstrait malgré la passion qui l'anime, de plus rapproché de l'être de la poésie. Il a été très-bien dit par M. Sainte-Beuve que M'*'^ Valmore était plus qu'un jjoète, qu'elle était la poésie elle-même. Rien chez elle n'est traduit, exprimé, médité; tout est à l'état de sentiment pur, d'émotion première. Le cri d'où devait sortir l'élégie est l'élégie elle-même, le germe d'où devait naître l'idylle forme l'idylle elle-même. Les poètes savent l'art de faire une musique de leurs sanglots, d'en régler les accords, d'en marquer les rhythmes. jfme Desbordes-Valmore , malheureusement pour sa gloire et heureusement pour sou cœur, n'a aucun de ces charlatanismes nécessaires, indispensables, de l'art Ses larmes sont de vraies larmes.

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