L'OISEAU
Bonjour la jeune fille ! (P. Hl.j
OÙ y a-t-11 plus de grâce, de lumière, de transparence et de matinale gaîté? Le ton souriant et éthéré n'est si marqué que parce qu'il est rare dans la poésie de M™*' Valmore. Sa propre âme réfléchissait ainsi avec le bonheur d'un miroir, et par sympathie, l'âme joyeuse de la jeunesse et de l'enfance, mais quand l'inspiration venait d'elle seulcet puisait en elle seule, elle était plutôt triste, craintive, rêveuse. Ce ne sont plus des coups do soleil adoucis par les verts ombrages, mais bien des horizons voilés, mélancoliques, avec une ombre fuyant dans le lointain; des paysages dans le genre du fameux tableau des Illusions perdues. Seulement les figures embarquées sur le fleuve qui s'en va glissent une à une et non pas toutes ensemble. A cette lueur un peu flottante on comprend qu'un ange dise, en retournant aux cieux :
» J'arrive de la terre où la nuit est bien noire ... 'P, 299./
Quel accent ému, sincère, pénétrant! On y sent une âme douloureuse et un esprit compatissant, so heurtant et s'attendrissant à la fois au contact des misères de la vie et du fantôme de la mort. Nature d'élite et trop souvent blessée par les pierres du
chemin, elle se réfugiait dans la poésie comme dans un voile idéal qui la sauvait dos réalités cruelles. Elle a lutté toute sa vie comme un rocher, pour abriter sa vallée de famille contre la tempête incessante; elle a résisté jusqu'au bout, comme un chêne fort, elle qui n'était qu'une sensitive. Son cœur la menait partout en garde, dans les endroits les plus menacés, et sa tâche de dévouement n'a cessé qu'avec sa vie.
Parmi les monuments et les élégies de cette vie il en est qui font rêver, soupirer, s'attrister, s'étonner peut-être On en regretterait sans doute
l'absence; du moins les esprits sérieusement sympathiques, mais le public banal et distrait n'aime pas qu'on lui en dise trop. Elle le savait pourtant :
Vois-tu, les profoiules paroles Qui sortent d'un vrai dése^oir N'entrent pas aux âmes frivoles Si cruelles sans le savoir.
Ne dis qu'à Dieu ce qu'il faut dire.
Crois-moi :
Et couMant ta mort d'un sourire.
Tais-toi !
C'est bien ainsi, en effet, qu'elle est morte ; et le sourire fut donné à l'espérance de cette publication, par M. Kevilliod, qui a été sa dernière joie littéraire. M. Revilliod le sait déjà peut-être, et c'est assurément la plus grande récompense pour son travail d'éditeur.
3jme Valmore était tendrement aimée et honorée de tous ceux qui l'approchaient, à quelque titre que ce fût. On oubliait son talent, sa réputation , sa
r,vi place hors ligne, pour jouir de sa bonté inépuisable, de son esprit charmant, de sa grâce et de ses saillies.
Involontairement, en parlant de l'auteur, à propos de M™* Valmore, on est ramené à la personne, et c'est à la fois un indice et un éloge. Dans la littérature, en effet, il y a deux classes d'écrivains : les uns vivent surtout, les autres écrivent seulement Ceux qui vivent surtout, ont quelquefois la forme plus abrupte, plus incorrecte, le vol moins soutenu, des éclairs sortant de la nuée : ils font le bonheur de la critique terre à terre et des grammairiens qui pensent que la poésie gâte la langue. On peut leur reprocher cent choses à la fois. Ils ont l'inconvenance d'ébranler les nerfs, d'émouvoir le cœur, de tirer des larmes. Cela dérange les habitudes des écrivains qui font du style et de la poésie avec leur esprit seulement. Ces deux races intellectuelles étant distinguées, nous dirons que M™*^ Valmore était de la grande, de l'aînée, de la puissante et de la vraie. Voilà pourquoi sa personnalité, pour qui l'a connue, avait une valeur encore plus haute que ses œuvres. Nous en pourrions dire autant, à d'autres degrés, de M. Emile Souvestrc, de Mickiéwitz, de M. Vinet et d'autres. Le contraire a lieu lorsque l'écrivain domine l'homme et 1cm exemples seraient faciles à trouver.
Caroline Olivier.
(Revue euisse, août 1860. j
AMOUR