‹ Poesies de Octave CremazieChapitre 19 sur 24 · LÉGENDE CANADIENNE · texte numérisé non relu

LÉGENDE CANADIENNE

C'était un pâle soir d'automne :

Sur la vague qu'elle talonne,

Comme un coursier, Une barque, svelte et légère, Glissait, suivant l'étoile chère

Au nautonnier.

A la nef, d'une voix plaintive, Deux femmes, pleurant sur la rive,

Dirent adieu ; Quittant la plage solitaire, Elles vinrent à leur chaumière

En priant Dieu.

Quand le soleil au flot limpide Vint montrer, se levant splendide,

Son disque d'or, La nef poursuivait son voyage Et les deux femmes du rivage

Priaient encor.

« — 0 mon Dieu, disait la plus vieille, » Sur tous ses jours que votre œil veille,

POÉSIES

)> C'est mon seul fils î » Son frère, un jour, quitta sa mère ; » Hélas î sur la rive étrangère

» Je le perdis.

» Dans les misères de la vie, » Il est de ma force affaiblie

» Le seul soutien 1 » Faites, Seigneur, que dans son âme » Il conserve la sainte flamme

» Du vrai chrétien ».

» — Mère de Dieu, ma protectrice, » Au matelot Vierge propice,

» Disait tout bas » Une voix fraîche et gémissante, » Sur les flots, dans sa course errante,

» Guidez ses pas.

» C'est mon fiancé, c'est mon frère, » Et pour moi, pour elle, sa mère,

» Gardez -le-nou s ; » Pour nous, par la douleur glacées, » Qui prions, pauvres délaissées,

» A vos genoux ».

Or, cette voix fraîche et sonore, 2ui mêlait au chant de l'aurore

Ses purs accents, C'était une pauvre orpheline, Trouvée au pied de la colline,

Sur les brisants.

LA FIANCÉE DU MARIN

Un soir, après un jour d'orage, On entendit sur le rivage

De faibles cris ; La mer, roulant comme une lave, Avait apporté cette épave

Dans ses débris.

Sous le toit de la pauvre femme, Qui près d'elle exhalait son âme

En longs sanglots, Elle avait passé son enfance Auprès du marin dont l'absence

Causait ses maux.

Aux premiers jours de sa jeunesse, Des rêves d'or de la tendresse

Son cœur bercé, Répondant aux vœux de sa mère, Lui montra bientôt dans son frère

Un fiancé.

A cet amour toujours fidèle, Elle était douce, elle était belle

Comme Lia ; Et, comme toi, parant sa tête, Elle semblait pour le ciel prête

Ophélia !

Quand elle allait dans les prairies, A l'heure où des roses fleuries

Luit la splendeur, Devant cette pure auréole Le lis, inclinant sa corolle,

Disait : Ma sœur I

POÉSIES

Quand elle allait au champ agreste, Seule avec son gardien céleste,

Divin appui, Du ciel l'immortelle phalange Se demandait quel était l'ange,

D'elle ou de lui.

La vertu dans ce cœur candide Brillait comme le flot limpide

D'un lac d'azur ; Et le mal, qui partout s'attache, Ne put jamais mettre une tache

Sur son front pur.

Car cette âme chaste et sereine Ne ressentit jamais la peine

D'un se al remords ; Au souffle de Dieu qui l'inspire, Son cœur rendait, comme une lyre,

De doux accords.

Avril était venu ; la terre Chantait sa chanson printanière ;

Dans les grands bois, Le rossignol, sous la verdure, Mêlait au chant de la nature

Sa douce voix.

Le front rayonnant d'espérance, Vers un navire qui s'avance

LA FIANCÉE DU MARIN

Sur les flots bleus, Les deux femmes, sur cette rive Où s'éleva leur voix plaintive,

Jetaient leurs yeux.

Touchant au but de son voyage, L'équipage sur le rivage

Portait ses pas ; Mais dans la foule qui se presse Celui que cherchait leur tendresse

Ne parut pas.

Hélas î comme son pauvre frère, Les flots d'une mer étrangère,

Brisant ses jours, L'avaient jeté loin de la rive Qui vit sa jeunesse naïve

Et ses amours.

A quelque temps de là, sa mère Trouvait aussi dans l'onde amère

Un froid cercueil ; La jeune fille anéantie Vit s'affaisser dans la folie

Son âme en deuil.

C'est encor par un soir d'automne ; La lune pâle qui rayonne

Aux champs déserts Dessine, comme une arabesque,

POÉSIES

La silhouette gigantesque Des sapins verts.

La rive est triste et solitaire :

Les flots apportent à la terre

Des bruits confus ; Sortant de la forêt immense, Le vent du soir glisse en silence

Sur les talus.

Une forme blanche, indécise, Pareille aux vapeurs que la brise

Chasse en passant, Paraît sur un rocher sauvage Qui s'élève sur le rivage

Comme un géant.

Ainsi que les brunes aimées, Elle a paré de fleurs aimées

Son front charmant ; Elle jette un regard avide Et semble chercher dans le vide

Un être absent.

Bientôt la pâle fiancée, Dont la poitrine est oppressée

Par les sanglots, S'arrête au-dessus de la grève Où sa mourante voix s'élève,

Et dit ces mots :

« Au fond des vagues murmurantes, » Là-bas, dans les algues mouvantes»

LA FIANCÉE DU MARIN

)> M'entendez -vous, » Objets bénis de ma tendresse, » Vous qui remplissez d'allégresse

» Mes jours si doux ?

» M'oubliez -vous, pauvre isolée, » Que personne n'a consolée

» Dans ses douleurs ?

» Car je suis seule sur la terre, » Seule et mêlant à l'onde amère

» Mes tristes pleurs.

» Chaque soir ma voix gémissante » Vient répéter à l'onde errante

» Vos noms chéris ; » Nul ne répond à ma prière, » Et l'écho seul de la rivière

» Redit mes cris.

» Puisque sans vous je ne puis vivre, » Ah ! je saurai du moins vous suivre

» Au sein des flots.

» Si vous saviez comme je souffre !... » Mais des chants s'élèvent du gouffre,

» Du fond des eaux !

» Est-ce votre voix qui m'appelle, » Mère, ma compagne fidèle ?

)> Est-ce donc toi » Que j'entends là-bas, ô mon frère!... » J'y vais... Ah ! dans vos bras, ma mère,

» Recevez -moi » !

POÉSIES

On dit que, le soir, sous les ormes, On voit errer trois blanches formes,

Spectres mouvants, Et qu'on entend trois voix plaintives Se mêler souvent sur les rives

Au bruit des vents.

Québec, 29 décembre 1859.

GUERRE D'ITALIE

Italie, en combats terre toujours féconde, Toi, dont l'antique gloire illumine le monde ; Foyer resplendissant de génie et de foi, Toi, dont le front serein domina les orages, Et qui toujours as vu, dans l'histoire des âges, Les siècles, qui passaient s'incliner devant toi !

Du divin Raphaël immortelle patrie,

Toi, dont le nom suave est une mélodie,

Et dont le ciel est plein d'harmonieuses voix

Qui remplissent d'accords ta rive enchanteresse ;

0 toi, des nations constamment la maîtresse,

Autrefois par le glaive, aujourd'hui par la croix !

Italie, entends-tu mugir dans tes campagnes, Ainsi qu'un fier torrent qui descend des montagnes, La formidable voix du fer et de l'airain ? Entends-tu s'élever les grands cris de bataille, Le canon vomissant la mort dans la mitraille, Grondant comme l'écho d'un tonnerre lointain ?

Est-ce pour le drapeau de la vieille Allemagne Que tonnent ces obus ? Un nouveau Charlemagne Vient-il devant Pavie asservir les Lombards ? Petit -fils de Sigurd, un guerrier Scandinave Vient-il, chassant tes rois que son audace brave, Déchirer de sa main la pourpre des Césars ?

POÉSIES

Déployant dans les airs sa splendeur tricolore,

C'est l'étendard français, c'est lui qui vient encore

Faire luire à tes yeux ce mot de Liberté !

Sur ce fier étendard attachant la victoire,

La France fait briller, dans un monde de gloire,

Du soleil d'Austerlitz l'immortelle clarté.

Magenta ! Marignan ! où trouver une lyre

Pour oser célébrer le généreux délire

Des glorieux vainqueurs de ces combats géants 1

Jour de Solférino ! seul le divin Homère

Pourrait dire ta gloire, ô lutte meurtrière I

Car lui seul peut chanter les combats des Titans.

Ainsi qu'un chant lointain entendu dans un rêve, Aux champs de Marengo la voix dès morts s'élève ; Aux cris de la victoire intenses, triomphants, Quand l'astre de Hapsbourg devant l'aigle succombe, Les soldats de Desaix s'éveillei t dans leur tombe. Et la brise du soir apporte leurs accents.

« D'où s'élève ce bruit, cette clameur immense. » Qui vient nous arracher à l'éternel silence ?

» Qui passe ainsi sur nos tombeaux ?

» Sont-ils donc revenus ces jours remplis de gloire, » Ces jours où chaque lutte était une victoire,

» Et chaque soldat un héros.

» Écoutons ! Mais au loin c'est le canon qui gronde, » Vengeresse du droit et maîtresse du monde,

» La noble France a-t-elle encor » Sur son front radieux l'auréole invincible

GUERRE D'ITALIE

» Qui la fit autrefois si belle et si terrible,

» Dans les grands jours de messidor ?

» Est-ce l'Autrichien au fort de la mêlée,

» Qui fait vibrer sa voix, là -bas, dans la vallée ?

» Hélas ! est -il donc revenu ?

Chassant ses bataillons dans notre course ardente, » Pourtant nous l'avons vu, pâlissant d'épouvante,

» Devant nous s'enfuir éperdu.

» Mais les bruits ont cessé ; seul l'écho de la rive » Apporte à notre oreille une note plaintive

» De pleurs et de soupirs mêlés.

» Qui donc est le vainqueur ? Ah ! Seigneur, si la France » En ce jour a perdu sa gloire et sa puissance,

» Pourquoi nous avoir réveillés ?

» On dirait que là-bas tout un peuple s'assemble ; » S'élevant vers le ciel, cent mille voix ensemble

» Prononcent le nom du vainqueur.

» Napoléon ! la France !... Ah ! la vieille patrie « N'a donc pas encor vu sa puissance amoindrie,

» Ni s'affaiblir son bras vengeur.

» Il vit toujours celui qu'au pied des Pyramides

» Les Mamelouks, fuyant sur leurs coursiers numides,

» Avaient nommé Sultan de Feu.

» La mort n'a pas osé mettre sa main de glace » Sur cet homme géant, dont le regard terrasse

» Et que nous pensions être un dieu !

» Car lui seul peut ainsi marcher à la conquête » De la fière Italie, et couronner sa tête

POÉSIES

»Des palmes de Solférino.

» Et qui donc, entre tous les héros de la terre, » Pouvait, si ce n'est lui, réveiller dans leur bière

» Les vieux soldats de Marengo ?

» Seigneur, soyez béni ! Dans nos demeures sombres » La France a fait entendre, au milieu de nos ombres,

» L'écho de ses cris triomphants ; » Douce mère qui sait, au sein de la victoire, » Faire toujours veiller un rayon de sa gloire

» Sur les tombeaux de ses enfants ».

France, doux pays de nos pères, Comme ton nom est radieux !

Sur les nations étrangères Tu verses l'éclat de tes feux.

Tu parles, l'Europe tremblante Au seul bruit de ta grande voix, Se tait, muette d'épouvante, En voyant pâlir tous ses rois.

Pour tes étendards la victoire Semble garder tous ses lauriers, Et tous les fastes de l'histoire Sont pleins des noms de tes guerriers.

Tu fais surgir avec ton glaive, Qui voit fuir l'aigle autrichien, Un nouveau monde qui se lève Sur les débris d'un monde ancien.

Dans les plaines de l'Italie Chassant l'ennemi devant toi, Aux yeux de la terre éblouie Tu viens encor dicter ta loi !

GUERRE D 'ITALIE

Tu déchires, dans ta puissance, Tous ces vieux traités vermoulus Qu'autrefois la Sainte Alliance Imposait aux peuples vaincus.

Comme l'astre qui est sur le monde Répand à grands flots ses rayons, Ta pensée ardente féconde L'univers, comblé de tes dons.

Comme soupire après l'aurore Le chantre des bois embaumés, Dans le malheur, c'est toi qu'implore La voix des peuples opprimés.

Sur les plages les plus lointaines Tes marins vont porter ta loi ; Déjà les tribus africaines Devant ton nom tremblent d'effroi.

Ton drapeau, sur le fleuve Jaune, En vengeant tes droits méconnus, Verra bientôt trembler le trône Du sectateur de Mencius.

Ainsi, toujours puissante et fière, Tu t'avances comme un géant, Et tous les grands cœurs de la terre Bénissent ton nom bienfaisant.

Tu vas, sans craindre les années, Rayonnante comme un saphir, Vers les sublimes destinées Que Dieu garde à ton avenir.

POÉSIES

Dans ce siècle d'argent où l'impure matière Domine en souveraine, où l'homme, sur la terre, A tout ce qui fut grand semble avoir dit adieu ; Où d'un temps héroïque on méprise l'histoire, Où, toujours prosternés devant une bouilloire, Les peuples vont criant : La Machine, c'est Dieu !

Dans ce siècle d'argent, où même le génie Vend aussi pour de l'or sa puissance et sa vie, N'est-ce pas qu'il est bon d'entendre dans les airs Retentir, comme un chant d'une immense épopée, Les accents du clairon et ces grands coups d'épée Qui brillent à nos yeux ainsi que des éclairs ?

Guerriers des temps anciens, paladins magnifiques,

Héros éblouissants des poèmes épiques

Dont les récits charmaient nos rêves de quinze ans,

Quand la fièvre de l'or comme un torrent l'inonde,

Vous êtes revenus pour consoler le monde

En montrant à ses yeux vos exploits éclatante.

De ce foyer de foi, d'art et de poésie, Qui sauvait autrefois l'autel et la patrie Et brillait comme un glaive au milieu du combat, Deux rayons sont restés pour le bonheur de l'homme» Rayons que Dieu bénit et que l'univers nomme : Le Prêtre et le Soldat !

Québec, 1er janvier 1860.

LES MILLE- ILES

Si j'étais la douce hirondelle Qui vole en chantant dans les airs, Quand viendrait engourdir mon aile Le vent glacé de nos hivers ;

Fuyant ces plages refroidies Où la neige tombe à flocons, Sur des rives plus attiédies J'irais redire mes chansons.

J'irais, au pays des Espagnes, Là-bas où fleurit l'amandier, Cueillir dans les vertes campagnes La fleur rouge du grenadier.

J'irais, me posant sur le dôme, Le dôme d'or de l'Alcazar, Voir la perle du beau royaume Où régnait le calife Omar.

Cordoue et la vieille Castille, Léon et ses portes d'airain, Et Séville, dont la tour brille Comme un rubis dans un écrin :

L'Escurial immense et sombre Comme un remords au fond du cœur,

POÉSIES

Et l'Alhambra qui fait dans l'ombre Étinceler son front vainqueur;

Me verraient sur ces douces rives, Trouvant un bonheur sans pareil, M'abreuver à leurs sources vives De fleurs, de parfums, de soleil.

J'irais dans la fière Venise, La ville du grand Faliero, Me plaçant sur la tête grise Des vieux lions de San-Marco,

Écouter dans les sérénades La voix des amours infinis, Se mêlant dans les mascarades Aux rires des fantoccinis.

J'irais sur la rive sonore Où le divin Tasso mourant, Rêvant toujours d'Éléonore, Fit entendre son dernier chant ;

J'irais, ô plage de Sorrente I Demander à tes doux échos, Demander à ta vague errante Le triste récit de ses maux.

Milan, dont le dôme splendide Fait monter le regard au ciel, Como, qui dans son lac limpide Reflète un printemps éternel ;

LES MILLE-ÎLES

Gênes, la cité de porphyre,

La ville aux palais radieux,

Où l'homme à chaque pas croit lire

L'histoire d'un peuple de dieux ;

0 Florence, ingrate patrie De Dante, le vieux gibelin, Toi qui brilles sur l'Ausonie Comme l'étoile du matin ;

Rome* deux fois reine du monde, Qui toujours tend les bras vers toi, Rome, source sainte et féconde De l'héroïsme et de la foi ;

Naples, toujours riante et belle, Toi qui t'endors au double chant Qui vient de ta mer immortelle Et qui descend de ton volcan ;

Vous toutes, reines d'Italie, Oui, vous me verriez sur vos bords, Nageant dans des flots d'harmonie, M'enivrer de vos doux accords !

Et, dans mes courses vagabondes, Saluant les enfants d'Allah, J'irais me mirer dans les ondes Où se baigne Setiniah.

J'irais, à l'ombre de? platanes Qui bordent la fraîche oasis, Voir passer les fières sultanes Aux yeux noirs comme les houris.

POÉSIES

Puis j'irais voir, quand la nuit sombre Descend au ciel des Osmanlis, Le doux vallon perdu dans l'ombre Où dansent les blanches péris.

Sur les bords enchantés du Gange D'AUahabad jusqu'à Delhi, J'irais voir tout ce monde étrange Où soupire le bengali.

J'irais dans la jungle mouvante, A l'heure où vers le Kailaça Monte la fumée odorante Des parfums offerts à Siva.

J'irais dans Bénarès la Sainte Quand vient le pèlerin hindou Franchir la redoutable enceinte Du temple sacré de Vichnou.

J'irais mesurer la grande ombre Que fait le vieux Sphynx de granit, Et compter les îles sans nombre Où l'ibis blanc pose son nid.

Oui, j'irais, sur ces vieilles rives De Pharaon, de Sésostris, Suivre les ondes fugitives Qui portaient la conquête d'Isis.

Mais quand, dans les flots de lumière, Viendrait le printemps embaumé Étendre, en chantant, sur la terre Son manteau vert et parfumé,

LES MILLE-ÎLES

Avec les chansons printanières, Avec le soleil matinal, Avec les fraîches primevères Je reviendrais au ciel natal.

Quand Ève à l'arbre de la vie De sa main eut cueilli la mort, Sur la terre à jamais flétrie On vit paraître le remords.

Puis Adam s'en fut sur la terre, Qui déjà pleurait avec lui, S'abreuver à la source amère Où nous allons boire aujourd'hu

Et les archanges, sur leurs ailes Prenant l'Eden silencieux, Au haut des sphères éternelles, Le déposèrent dans les cieux.

Mais, en s 'élançant dans l'espace, Ils laissèrent sur leur chemin Tomber, pour indiquer leurs traces, Quelques fleurs du jardin divin.

Et ces fleurs aux couleurs mobiles, Tombant dans le fleuve géant, Firent éclore les Mille- Iles, Ce paradis du Saint -Laurent..,

Au retour de mon long voyage, Saluant le ciel canadien,

POÉSIES

Je viendrais là, dans le feuillage, Bâtir mon nid aérien.

La douce voix de la patrie, Chantant au milieu des sapins, Bercerait mon âme attendrie Au bruit de ses accords divins.

J'écouterais, quand du rivage Mille voix s'élèvent en chœur, Ce que la fleur dit au nuage, Ce que le flot dit à la fleur,

Ce que dit la rose embaumée Quand, aux premiers rayons du jour, La brise fraîche et parfumée Vient tout bas lui parler d'amour.

Mille- Iles ! collier magnifique De diamant et de saphir, Qu'eût préféré le monde antique A l'or le plus brillant d'Ophir ;

0 belle et sublime couronne

Que pose sur son large front

Le Saint-Laurent, quand, sur le trône

Que ses lacs immenses lui font,

Il vient, en montrant à la terre Son arc-en-ciel éblouissant, Faire retentir le tonnerre Du Niagara bondissant !

LES MILLE-ÎLES

Mille- Iles î riante merveille, Oasis sur les Ilots dormant, Que l'on prendrait pour la corbeille Qu'apporte la main d'un amant,

Dans vos pittoresques asiles, Trouvant la paix et le bonheur, Je coulerais des jours tranquilles En chantant au fond de mon cœur :

— Ni l'orgueilleuse Andalousie, Ni les rivages de Cadix, Ni le royaume de Murcie, Étincelant comme un rubis,

Ni cette rive poétique Où brillent Florence et Milan, Ni Rome et sa splendeur antique, Ni Naples avec son volcan,

Ni cette mer enchanteresse Où Stamboul élève ses tours, Ni ces vallons pleins de tristesse Où passent les sombres Giaours,

Ni l'Inde et sa riche nature Où resplendit Para-Brahma, Ni ces océans de verdure Que célébrait Kalidasa ;

Ni la terre des Pyramides, Ni tous les trésors de Memphis, Ni le Nil et ses flots rapides Où vient se mirer Osiris,

Ne sauraient jamais me redire Ce que me disent vos échos, Ce que soupire cette lyre Qui chante au milieu des roseaux.

0 patrie I ô rive natale Pleine d'harmonieuses voix !

Chants étrange- que la rafale Nous apporte du fond des bois î

0 souvenirs de la jeunesse,

Frais comme un rayon du printemps 1

0 fleuve, témoin de l'ivresse

De nos jeunes cœurs de vingt ans !

0 vieilles forêts ondoyantes, Teintes du sang de nos aïeux !

0 lacs ! ô plaine> odorantes Dont le parfum s'élève aux cieux î

Bords, où les tombeaux de nos pères Nous racontent le temps ancien, Vous seuls possédez ces voix chères Qui font battre un cœur canadien I

Québec, mai, 1860.

CASTELF1DARD0.

Prenant pour dieu l'argent et pour guide le doute,

Des antiques vertus abandonnant la route

Et foulant à leurs pieds les droits les plus sacrés,

Quand les peuples, courbés sous le vent de leurs crimes,

S'arrêtent, frémissants, au bord des noirs abîmes

Et jettent vers le ciel leurs regards effarés,

Alors, pour ranimer la vertu qui chancelle, De grands cœurs, dévorés de la flamme éternelle Qui donnait aux martyrs les ardeurs de son feu, Pour l'honneur et le droit sacrifiant leur vie, Montrent qu'il est encore, à la terre éblouie, Ici-bas des héros, et dans le ciel un Dieu.

Dans les sombres forêts de la vieille Armorique, Au milieu des dolmens du monde druidique, Avez-vous vu briller le vieux glaive breton ? Avez-vous entendu l'héroïque Vendée, Terre par les martyrs tant de fois fécondée, A l'appel de ses fils bondir comme un lion ?

Triste comme Israël exilé de Sclyme,

Quand Rome a fait entendre une plainte sublime,

A ces récits navrants dont leur âme s'émeut,

Ces enfants des croisés, comme autrefois leurs pères

Allant des Sarrasins braver les cimeterres,

Prennent leur forte épée en criant : Dieu le veut I

POÉSIES

La trompette a sonné l'heure de la bal aille.

Au bruit des lourds canons vomissant la mitraille,

Comme ces paladins que célébrait Tasso,

Ils font étinceler leur glaive formidable,

Et, pendant tout un jour, leur ardeur indomptable

A fait trembler le sol de Castelfidardo.

Enveloppant leur mort dans un linceul de gloire, Ils tombent en léguant leurs grands noms à l'histoire, Comme tombait Roland aux champs de Roncevaux. La victoire, en pleurant, délaisse leurs bannières ; Car la gloire, fidèle à ces âmes guerrières, Refuse de la suivre et garde leurs tombeaux !

Pimodan ! ô héros digne d'une épopée I Homme des temps anciens, dont la puissante épée Pour ceux que l'on opprime a toujours combattu ; Toi, que Rome païenne eût mis au Capitole, Les siècles salûront l'immortelle auréole Qui couronne ton front, ô glorieux vaincu !

Fille des chevaliers, ô vieille et forte race,

Comme aux jours de Bayard, sans reproche et sans peur,

Tu gardes fièrement le drapeau de l'honneur,

Sans craindre les clameurs de la foule qui passe.

Dans cette sombre nuit qui pèse sur nos têtes, Toi seule as retrouvé l'éclat des anciens jours ; Dans les cieux assombris ton nom brille toujours, Aussi grand, aussi pur qu'au temps de tes conquêtes.

Tu n'as pas oublié les leçons immortelles

Que te donnaient les preux aux grands jours des combats,

Page 1