‹ Poésies de Sainte-BeuveChapitre 29 sur 39 · A L’ABBÉ EUSTACHE B · texte numérisé non relu

A L’ABBÉ EUSTACHE B

Chaque ombre à l’horizon rend gloire au sanctuaire ! Et tout cela lui fait, dès ici-bas meilleur ,

Un monde où , par delà, son œil voit l’autre en fleur.

Le sort, ou bien plutôt la sagesse adorée ,

M’a fait ma part plus rude et moins inaltérée.

Ami , j’ai bien ramé , lassé je rame encor ,

Sans espoir et sans fin, depuis mon jeune essor, Depuis ce prompt départ , d’où mes gaîtés naïves Voyaient au ciel prochain jouer toutes les rives.

Ce que j’ai su d’amer , d’infidèle et de faux ,

Et, pour l’avoir trop su , ce que de moins je vaux , Ce qui me tache l’ame, ami, tu le devines,

Rien qu’aux simples clartés des paroles divines.

Oh J combien différent de ces après-midis,

De ces jours où j’allais avec toi , les jeudis,

Où nous allions , tout près, au vallon du Denacre ,

Y cherchant la Tempé que Virgile consacre:

Ou bien à Rupenbert , où nous cueillions les fruits , Ou , vaguement au loin par nos discours conduits , Aux falaises des mers, à l’Océan lui-même, Immense , répondant à l’immense problème !

Nous le posions déjà ce problème lointain ,

Comme au temps des Félix* et des saint Augustin, D’une tendre pensée, à la leur assortie , Recommençant tous deux les entretiens d’Ostie.

Ohl combien différent je repense à ces bords !

Moins différent pourtant qu’il ne semble; et dès lors Plus d’un trait à l’avance eût prédit notre histoire ,

* Se rappeler VOctav'ms de Minutius Félix.

Moi déjà choisissant dans tout ce qu’il faut croire,

Et toujours espérant concilier les flots;

Toi plus ferme à Saint-Pierre , y fondant ton repos.

Je vais donc et j’essaie , et le but me déjoue ,

Et je reprends toujours , et toujours , je t’avoue ,

Il me plaît de reprendre et de tenter ailleurs,

Et de sonder au fond, même au prix des douleurs : D’errer et de muer en mes métamorphoses ;

De savoir plus au long plus d’hommes et de choses, Dussé-je, au bout de tout, ne trouver presque rien : C’est mon mal et ma peine, et mon charme aussi bien. Pardonne , je m’en plains , souvent je m’en dévore, i Etj’en veux mal guérir,. .. plus tard, plus tard encore! ;

Mais , quand je vais ainsi dans ce monde à plaisir , Qu’une épreuve de plus fait faute à mon désir;

Quand je crois avoir su quelque ombre plus obscure ,

Par où se dérobait la maligne nature;

Quand, cent fois, imprudent, à la flamme brûlé,

Je me retrouve encore à ma perte envolé,

Et qu’encore une fois, je reconnais coquettes Nos grands hommes du jour, écrivains et poètes,

Qui , dès qu’ils ont tiré ce qu’ils veulent de vous ,

La louange en tous sens sur les tons les plus doux ,

Vous laissent, vous jugeant la plume trop usée;

Quand j’ai souffert au cœur d’une amitié brisée :

Aussi d’un pur plaisir quand parfois j’ai joui ;

Quand des pays nouveaux et grands, comme aujour* d’hui ,

M’entraînent à les voir , que le Léman limpide Se déroule en un jour 6ous la vapeur rapide:

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Que d’Altorf , ou du pied du Righi commencé ,

Me retournant d’abord , et l’œil sur le passé ,

Je revois de plus haut le vallon du jeune âge ,

Le verger de douze ans, premier pèlerinage;

Quand un rare bonheur se revient révéler,

Et que tout bas on dit ; « A qui donc en parler ? # Alors je sens besoin d’un ami bien fidèle ,

Bien ancieu, bien sûr, qui sache et se rappelle;

Un témoin du départ et des premiers souhaits ,

A qui parler de soi sans le lasser jamais

(Car lui-même c’est nous, car nous sommes lui-même),

Avec qui s’épancher, de confiance extrême,

Jusque dans ces douleurs qu’au lévite prudent L’intime ami blessé fait toucher cependant ;

Je cherche cet ami : les amitiés récentes,

Si vives sur un point, sur l’autre sont absentes;

Et je cherche toujours, toujours plus loin en moi... Tout d’un coup je le nomme..., et cet ami, c’est toi 1

Altorf.

( A bord d’un bateau à vapeur. )

Nous partions sur le lac que le matin caresse ;

A ce soleil levé dans son plus frais souris ,

Les durs sommets des monts, éclairés, attendris , Faisaient un horizon d’Italie ou de Grèce.

Seule avec son enfant , d’un air de quakeresse ,

La jeune Génevoise , aux beaux regards contrits, Semblait voir ces grands lieux dans leur céleste prix. Timidement, d’un mot, près d’elle je m’adresse.

Elle daigna répondre avec des yeux bien doux;

Elle parlait de Dieu , qui , pour d’autres jaloux ,

Est clément pour les uns, et m’indiquait la trace.

Et nous allions ainsi, par ce charmant matin,

Aux suaves blancheurs du plus vague lointain , Sondant l’aube éternelle et causant de la grâce.

Sonnet

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