‹ Poésies de Sainte-BeuveChapitre 31 sur 39 · A M. PATIN · texte numérisé non relu

A M. PATIN

Je me demande d’eux : Que diraient-ils de nous? ) C’est lui donc : du tombeau réveillé par miracle , Sans trop se rendre compte, il va cherchant oracle Dans ce pays latin qu’à peine il reconnaît.

Il a vu la Sorbonne, et, maint grave bonnet Lui passant en esprit : « Sachons ce qu’on y pense ! » Il a dit, et suivant quelqu’un qui le devance ,

Il est entré tout droit , et nous est arrivé.

Il s’assied, il écoute : « Ohl d’Atys énervé,

De Bérénice en astre , ou dés pleurs d’Ariane , Qu’est-ce donc? se dit-il; la thèse est bienprofaue! » Mais il n’a pas plus tôt ouï deux traits charmans :

« Peste 1 le Welche encore a du bon par momens ! » Il goûte , en souriant , cette pure parole ,

Ce ton juste et senti , non pédant , non frivole , Cette culture enfin d’un agréable esprit,

Qui du travail d’hier chaque jour se nourrit. Comme une plate-bande , une couche exposée Qu’ont pétrie à loisir soleil, pluie et rosée.

L’honnête liberté de cet enseignement,

Cette facilité de tourner décemment,

D’affronter sans effroi, sans lâche complaisance, L’impureté latine et sa rude licence ,

Le frappent : rien qu’à voir le maître ainsi placé ,

Il sent qu’un changement sur le monde a passé.

Catuîle, il l’a peu lu; mais, comme toutes choses, Daus l’ensemble il le sent, d’après les moindres doses. 11 admire comment aux écrits anciens,

Que trop à la légère il traitait dans les siens ,

On peut lire en détail et gloser avec grâce ,

Et tirer maint secret pour un art qui s’efface.

11 se dit que lui-même et son vers si hâté Supporteraient bien peu cette sévérité.

Il repense à Racine, à la forme sacrée,

Égale au sentiment, lui donnant la durée,

Par qui tous les vrais purs sont au même vallon ,

Et qui faisait Catulle aimé de Fénelon.

Ainsi le grand témoin qu’à plaisir je te donne,

Le moqueur excellent se désarme, et s’étonne Qu’on trouve au vieil auteur tant de nouveaux accès, Et qu’on dise toujours aussi net en français.

Les Latins, les Latins, il n’en faut pas médire ; C’est la chaîne, l’anneau, c’est le cachet de cire, Odorant, et par où , bien que si tard venus,

A l’art savant et pur nous sommes retenus.

Quinet en vain s’irrite * et nous parle Ionie ;

Edgar, noble coursier échappé d’Hercynie,

Qui hennit, et qui chante , et bondit à tous crins , Des sommets chevelus trop amoureux, je crains.

11 méprise, il maudit, dans sa chaude invective, Tout ce qui n’atteint pas la Grèce primitive,

Ce qui droit à l’Ida ne va pas d’un vol sûr;

II ne daigne compter Parthénope ou Tibur.

Certes , la Grèce antique est une sainte mère , L’Ionie est divine : heureux tout fils d’Homère Heureux qui, par Sophocle et sou Roi gémissant, S’égare au Cythéron, et tard en redescend!

Et pourtant, des Latins la muse modérée

Renie des deux Mondes , août 1836.

Page 1