A M. PATIN
De plain-pied dans nos mœurs a tout d’abord l’entrée. Sans sortir de soi-même , on goûte ses accords ; Presque entière on l’applique en ses plus beaux trésors ; Et, sous tant de saisons qu’elle a déjà franchies,
Elle garde aisément ses beautés réfléchies.
Combien d’esprits bien nés, mais surchargés d’ailleurs De soins lourds , accahlans , et trop inférieurs ,
Dans les rares momens de reprise facile,
D’Horace sous leur main ou du tendre Virgile Lecteurs toujours épris, ne tiennent que par eux Au cercle délicat des mortels généreux !
La muse des Latins, c’est de la Grèce encore;
Son miel est pris des fleurs que l’autre fît éclore. N’ayant pas eu du ciel , par des dons aussi beaux , Grappes en plein soleil , vendange à pleins coteaux, Cette muse moins prompte et plus industrieuse Travailla le nectar daus sa fraude pieuse,
Le scella dans l’amphore , et là , sans plus l’ouvrir , Jusque sous neuf consuls lui permit de mûrir.
Le nectar, condensant ses vertus enfermées,
A propos redoubla de douceurs consommées ,
Prit une saveur propre , un goût délicieux ,
Digne en tout du festin des pontifes des dieux.
Et ceux qui, du Taygète absens et d’Erymanthe,
Ne peuvent , thyrse en main et couronnés d’acanthe, En pas harmonieux , dès l’aube, y vendanger,
Se rabattent plus bas, à ce prochain verger,
Où l«e maître leur sert la liqueur enrichie Dans sa coupe facile et toujours rafraîchie.
Ne la rejetons point par de brusques dégoûts; Falerne qui se mêle au Chypre le plus doux ,
Il rend I%.joie au cœur! Ne brisons point d’Horace
Le calice fécond de sagesse et de grâce.
Pour plus d’un uoble esprit, du travail accablé, C’est l’antiquité même et sou suc assemblé,
C’est la source du beau, des justes élégances ,
La gaîté du dessert, des champs et des vacances. Virgile , c’est l’accent qui revient émouvoir ,
C’est l’attendrissement du dimanche et du soir I
Mon père ainsi sentait. Si , né dans sa mort même , Ma mémoire n’eut pas son image suprême ,
Il m’a laissé du moins son ame et son esprit,
Et son goût tout entier à chaque marge écrit.
Après des mois d’ennuis et de fatigue ingrate ,
Lui , d’étude amoureux et que la muse flatte ,
S’il a vu le moment qu’il peut enfin ravir ,
Sans oublier jamais son Wrgïïe-elzévir ,
Il sortait; il doublait la prochaine colline ,
Côtoyant le sureau, respirant l’aubépine,
Rêvant aux jeux du sort , au toit qu’il a laissé ,
Au doux nid si nombreux et sitôt dispersé :
Et tout lui déroulait, de plus en plus écloses,
L’ame dans les objets, les larmes dans les choses. Ascagne , Astyanax, hâtant leurs petits pas ,
De loin lui peignaient-ils ce fils qui n’était pas ?..
Il allait, s’oubliant dans les douleurs d’Elise.
Mais, si l’enfant au seuil, ou quelque vieille assise , Venait rompre d’un mot le songe qu’il songeait,
Avec intérêt vrai comme il interrogeait !
Il entrait sous ce chaume, et son humble présence Mettait à chaque accent toute sa bienfaisance.
Ces pleurs que lui tirait l’humaine charité Retombaient sur Didon eu même piété.
Sonnet