LIVRE PREMIER
rement; pour la religion, les artistes, les marchands» les cultivateurs s'enrôlaient à l'envi. Pour Tintérèt de l'État et du prince, les plus légers impôts paraissaient trop lourds aux peuples ; pour la religion, ils sacrifiaient avec joie leur vie et tous les biens de la terre. Des sommes immenses venaient d'elles-mêmes alimenter le trésor public, et les volontaires grossissaient sans cesse les rangs de l'armée. L'exaltation était telle, qu'on s'apercevait à peine des sacrifices qui, dans un moment de calme, eussent été regardés comme impossibles. La peur des auto-^a-fé et des Saint-Barthélémy devint pour le prince d'Orange, pour l'amiral de Coligny, pour la reine Elisabeth d'Angleterre et pour tous les princes de l'Allemagne protestante, une mine où ils trouvèrent des ressources qui, aujourd'hui encore, nous paraissent inconcevables.
La puissance de l'empereur cependant était assez grande pour braver les efforts de l'Allemagne réunie; et la science diplomatique était trop imparfaite encore pour créer ces liens politiques qui, de nos jours, unissent les États les plus éloignés les uns des autres. Chacun d'eux composait alors un tout séparé du grand ensemble des nations, toujours insensible aux souffrances de ses voisins, et souvent même jaloux de leur prospérité ; car la différence des constitutions, du langage et des mœurs, élevait entre les divers peuples européens une barrière insurmontable. C'était à une cause aussi puissante» aussi générale que celle de la réformation, qu'il était réservé de renverser cette barrière. C'est la réformation qui, par un lien nouveau, plusTort que celui de l'esprit national et du patriotisme, réunit d'abord les individus, puis les peuples. Et ce lien, indépendant de tous les intérêts privés, rapprochait ici les nations les plus éloignées, tandis que là, il divisait les habitants du même sol, les membres de la même famille.
C'est ainsi que le calviniste français se sentait plus près du réformé de Genève ou de TAngleteri^.- du protestant de rAUemagne ou de la Hollande, que de son compatriote catholique. Le protestant c^ssa donc, sous le point de vue le plus important, d*être citoyen d'un seul État, d'y consacrer toute son attention, toutes ses sympathies-, son cercle d'idées s'élargit, il lui fut possible de prendre part à la destinée des pays étrangers, d'y voir l'augure de celle qui lui était réservée, et de rattacher ainsi ses intérêts particuliers à l'intérêt général.
Après ce pas immense de l'esprit public, les princes pouvaient, sans crainte, demander à leurs sujets de secourir des coreligionnaires auxquels on était toujours prêt à accorder, à ce titre, ce qu'on leur aurait refusé à celui d'étrangers et même à celui de proches et bons voisins. L'habitant du Palatinat quitta ses foyers pour aller soutenir le Français contre les ennemis de leur croyance commune ; et le Français, devenu l'ennemi de sa propre patrie, parce qu'elle repoussait la religion qu'il avait adoptée, versa son sang pour la liberté hollandaise. I^ Suisse s'arma contre le Suisse, l'Allemand contre l'Allemand ; tous s'empressèrent d'aller mourir sur les bords de la Loire ou de la Seine, afln de régler les droits de succession au trône de France ; et le Danois passa l'Eider, et le Suédois francWt le Beit pour venir briser des fers qui n'enchaînaient que TAIiemagne.
Il est impossible de décider où se seraient arrêtés la réformation et l'esprit d'indépendance des souverains de r£mpire, si la maison d'Autriche ne s'était pas déclarée l'ennemie de l'une et de l'autre ; mais il est certain, du moins, que la guerre acharnée qui éclata en faveur de ce double principe, a été pour les princes de cette maison le seul obstacle insurmontable qui se soit jamais opposé à leur tendance vers la monarchie universelle. Dans