LIVRE PREMIER
se reconnurent plus entre eux qu'à leur haine pour les catholiques. Ils n'avaient pour ainsi dire plus rien de commun avecUes protestants qui, cinquante ans plus tôt, avaient fait leur profession de foi à Âugsbourg ; et les causes de ce changement, il ne faut les chercher que dans celte profession de foi. Elle seule les renferme toutes, car elle avait posé des limites aux réformes religieuses, avant que Vexpérience et l'esprit d'examen eussent eu le temps de constater qu'en effet ces réformes ne devaient pas aller plus loin.
Cette première faute priva les protestants d'une partie des avantages qu'ils auraient pu tirer de leur séparation de l'Église romaine. Au lieu de faire de la réforme des nombreux abus qui s'étaient introduits dans cette Église, leur seul et unique point de ralliement, ils l'avaient cherché dans un système religieux nouveau, et déiinitivement arrêté, c'est-à-dire dans la confession d'Àugsbourg, dont ils avaient fait la base de leur traité de paix avec les catholiques. Aussi les protestants ne pouvaient-ils prétendre aux avantages que leur asW rait cette paix, qu'en se renfermant dans les limites qu'ils s'étaient posés eux-mêmes,, par la confession d' Augsbourg. Mais, en se conformant toujours aux formules de cette confession , ils condamnaient Tesprit d'examen à l'immobilité, et réduisaient la réformation à s'arrêter dès son début. Malheureusement les deux cas se présentèrent, et ils eurent les conséquences les plus funestes. Une partie des protestants resta inébranlablement attachée à sa première confession; l'autre s'en écarta dans l'intention de fonder^ aux mêmes conditions, un système nouveau.
Les divisions qui éclatèrent parmi les partisans de la réformation, l'acharnement avec lequel ils se poursuivaient entre eux, devaient nécessairement être pour les catholiques un spectacle aussi utile qu'agréable. En
JhM ,
eflet, n*avaient-ils pas le droit de trouver que rien n*étaii plus ridicule, plus méprisable même que ces protestants qui, après avoir déclaré que la religion réformée par eux était la seule parfaite, se réunissaient aux catholiques pour combattre des protestants, et qui en appelaient, pour décider leurs querelles tbéologiques, à l'Église de Rome, à laquelle ils étaient forcés de reconnaître l'avantage de l'ancienneté et de la majorité?
Ce n'était là, au reste, ni le seul, ni le plus grand des dangers que les protestants se préparaient par leurs que> relies intestines. La paix n'avait été ^aite qu'avec les coreligionnaires de la confession d'Âugsbourg; les catholiques les sommèrent donc de déclarer s'ils accordaient ou refusaient ce titre aux calvinistes et aux autres réformés. Le cas était grave pour les luthériens : accepter tous les schismatiques, c'était mentir à leur con* science ; les repousser, c'était convertir des amis utiles en ennemis dangereux. Le parti qu'ils prirent dans cette extrémité traça, pour ainsi dire, aux jésuites la conduite qu'ils devaient tenir pour enlever aux protestants tout espoir de faire de leur Église l'égale de celle de Rome.
La conviction que de l'égalité du pouvoir des deux partis religieux dépendait la tranquillité de tous, entretenait la vigilance et les dispositions belliqueuses. Chaque démarche du parti adverse était regardée comme une violation des traités, tandis qu'on s'efforçait de faire passer, comme favorables au maintien de ces traités^ les infractions qu'on se permettait soi-même. Les catholiques cependant étaient loin d'agir toujours dans des intentions hostiles : la plupart de leurs démarches leur itaient imposées par le besoin de veiller à leur sûreté; ^r les protestants leur avaient plus d'une fois laissé entrevoir quelle serait leur destinée, s'ils avaient le malheur de succomber. En effet quel ménagement, quelle gêné-'
rosiié pouvaient-ils espérer d'un ennemi qui se montrait toujours plus avide des biens du clergé, et toujours plus aveuglément irrité contre tous ceux qui étaien': restés fidèles au catholicisme ?
Les protestants, de leur côté, ne manquaient pas non plus de justes motifs pour se défier de la bonne foi et de la modération des catholiques. Les traitements cruels que l'on faisait subir à leurs coreligionnail'es de la France, de l'Espagne et des Pays-Bas ; la perfidie dont plusieurs princes catholiques s'étaient rendus coupables en se faisant releverr par le pape, des serments les plus sacrés ; et surtout le principe qu'ils proclamaient hautement : qu*envers un hérétique il iCy avait ni foi ni honr neur à garder^ étaient de^ motifs suffisants pour déshonorer le parti papiste aux yeux des protestants, et pour leur ôter toute conOance aux promesses et même aux serments de ce parti. Afin d'achever de les .convaincre qu'ils ne devaient pas compter sur la durée de la paix, les jésuites proclamèrent par toute l'Allemagne que cette paix n'était pas un traité sérieux, mais une convention momentanée, condamnée et rejetée par la cour de Rome.
Le concile qui, d'après le traité d'Augsbourg, devait décider entre les deux partis religieux, avait eu lieu à Trente. Son but avoué était de rétablir, par des concessions mutuelles, l'unité de l'Église; mais, ainsi que tout le monde s'y était attendu, on ne chercha pas« même en apparence, à opérer ce rapprochement. Les protestants avaient non-seulement été repoussés du concile, mais ils n'y étaient pas même représentés indirectement. L'Église romaine avait seule fourni les juges qui devaient décider entre elle et la confession d'Augsbourg, et la confession d'Augsbourg fut condamnée. Quelle garantie les protestants pouvaient-ils trouver désormais dans un traité obtenu par la force des armes , et que la
décision du concile de Trente venait d'annuler morale ment?
En apparence, du moins, les catholiques se trouvaient donc autorisés à rompre la paix ; et rien ne protégeait plus les prolestants, si ce n'était la crainte qu'inspirait leur valeur et le nombre de leurs soldats. D'autres motifs encore juslifi aient la défîance générale : F Espagne, ce puissant appui de l'Allemagne catholique, soutenait dans les Pays-Bas une gucn'e qui avait attiré le noyau de ses forces sur les frontièccs allemandes; et si un événement quelconque avait mis l'empereur dans la nécessité de réclamer son assistance, de nombreuses troupes espagnoles auraient pu, en peu de jours, se trouver dans le cœur de l'Empire germanique. Au reste, TAllemagne était à cette époque, pour tous les princes européens» une mine à soldats.
Les guerres précédentes y avaient attiré une foule d'hommes d'artnes que la paix d'Augsbourg condamnait à l'inaction et à la misère; l'amour des combats, et plus souvent encore le besoin, les poussait à s'enrôler sous la bannière de quiconque avait le moyen de les payer. C'est ainsi que Philippe II combattait avec des troupes allemandes les Flamands, qui se défendaient avec des auxiliaires de la même nation. Chaque levée de troupes en Allemagne effrayait les deux partis religieux, car elles pouvaient devenir funestes à l'un ou à l'autre; Tapparition d'un agent étranger ou d*un légat extraordinaire du pape, une réunion de princes, ou tout autre événement de cette nature, était et devait être regardé comme un présage de trouble et de malheur.
Cette situation pénible, qui avait réduit l'Allemagne à avoir toujours la main sur l'épée et à trembler au bruit d'une feuille qui tombe, se prolongea pendant près d'un demi-siècle. Durant cette époque critique, les rênes de