‹ Poésies de SchillerChapitre 132 sur 258 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Telle était la situation de la Bohème, lorsque Mathlas, déjà maître de la Hongrie , de rAutriche et de la Moravie, se montra devant Kollin, dans le but avoué de s'emparer de la Bohême. Cette tentative hardie mit le comble à la situation critique de Tempereur. Chassé de ses États héréditaires, il n'espérait plus que dans l'appui des États de la Bohême , et cependant il était facile de prévoir qu'il n'obtiendrait cet appui que par des concessions immenses.

Après s'être tenu renfermé dans son palais penuant de longues années, Rodolphe se vit enfin contraint de paraître en public et d'assister à la séance de l'assemblée des États. Le peuple de Prague refusa de croire que cet empereur, invisible depuis si longtemps, vivait encore; et, pour l'en convaincre, on fut forcé d'ouvrir toutes les fenêtres de la galerie par où ce monarque devait passer.

La délibération des états eut le résultat qu'on devait en attendre : fiers de leur importance, les députés déclarèrent qu'ils ne voteraient aucune mesure en faveur de l'empereur, qu'après avoir obtenu de lui des garanties suffisantes pour l'établissement irrévocable de leurs libertés civiles et religieuses. Le temps des vaines pro* messes et des défaites perfides était passé, et Rodolphe se vit contraint de céder aux exigences des représentants devenus les arbitres de son sort. Hais, tout en leur accordant les libertés civiles qu'ils demandaient, il trouva moyen de remettre à une session prochaine les questions plus délicates concernant les privilèges religieux.

La Bohème n'avait obtenu qu'une demi-satisfaction, et cependant elle prit les armes pour son empereur contre Tarchiduc Hathias , et une guerre dénaturée allait sT allumer entre les deux frères. Rodolphe la détourna , non par humanité, mais parce que rien ne lui était plus insupportable que de se voir dans la dépen-

dance des représentants des états, qu*il s'était habitué à dédaigner. Céder à son frère lui panit préférable à cetfô situation; il enlama donc des négociations avec (ui, et obtint un accommodement plus favorable qu'il ne Tavait espéré , puisqu^il ne lui abandonna que ce qu'il ne pouvait lui reprendre : la possession de l'Autriche et de la Hongrie , et le droit de succession au trône de la Bohême. Mais, à peine Rodolphe fuL-il sorti de ce péril, qu'il s'en créa de nouveaux.

Le règlement définitif des libertés religieuses de la Bohème avait été remis à la prochaine réunion des États, qui eut lieu en 1609. Les protestants exigèrent ta libre pratique de leur culte , un consistoire protestant et indépendant , la concession de l'université de Prague, et le droit de choisir parmi eux des hommes qui, abus le titre de Défenseurs des libertés civiles et religieuses de la Bohême, seraient chargés de veiller à leurs intérêts.

La conduite de l'empereur avait clé réglée d'avance par le parti calholique , dont sa timidité le rendait l'esclave , et il refusa obstinément* de faire droit à leurs demandes. Les députés renouvelèrent leurs réclamations en termes formels et presque menaçants. Rodolphe resta inébranlable, et les états se séparèrent. Persuades qu'ils n'avaient plus rien à espérer de l'empereur, ils s'entendirententre eux et convoquèrent une nouvelle assemblée, afin de rendre justice au pays sans l'intervention et en dépit de la couronne. Malgi'é la défense expresse de l'empereur, la séance s'ouvrit; les discussions se poursuivirent presque sous ses yeux et ^ns qu'il pût les arrêter. La crainte lui arracha enfin des concessions qui , en prouvant sa faiblesse, augmentèrent les exigences des états : pour les libertés religieuses seules y il continua à se montrer inflexible.

Indignés de tant d'opiniâtreté unie à tant d'impuissance, les députés établirent enfin, de leur propre au-

ioriié, le Jibre exercice du protestantisme, et refusèrent à Tempereur tout subside d'argent et d*hommes jusqu'à ce qu'il eût sanctionné cette mesure. Ils allcrenl plus loin y et procédèrent à l'élection des Défen&enrs que Rqdolphe n'avait pas voulu leur accorder. Chacun des trois états en nomma dix; et, .pour donner plus d'autorité à ces Défenseurs , ils levèrent une armée dont le comte de Thum prit k commandement sous le titre de général-major.

L'empereur reconnut enfin l'imminence du danger qui le menaçait; l'Espagne elle-même venait de lui conseiller de céder, et il signa la fameuse Lettre impé^ rialey dont les Bohémiens s*étayèrent plus tard pour justifier leur rébellion contre ses successeurs. Par cette Lettre impériale^ la confession de Bohême , qui avait été vainement soumise à la sanction de Maximilien 11, devint en ce royaume Tégale de l'Église catholique. Les Utraquistes obtinrent l'université de Prague ei un consistoire indépendant de l'archevêque de cette ville. La propriété des églises qu'ils avaient élevées leur était nonseulement conservée, mais ils avaient le droit d'en construire de nouvelles et autant que les représentants des états le jugeraient nécessaire. Ce dernier privilège ne tarda pas à devenir le prétexte d'une explosion qui mit en feu l'Europe protestante.

La Lettre impériale avait fait de la Bohême une véritable république ; les représentants des états avaient appris à connaître leur force et les avantages de l'union et de la persévérance. L'empereur n'avait conservé qu'une ombre de souveraineté, tandis que la nation se voyait sans cesse encouragée dans ses prétentions par ces espèces de tribuns établis sous le nom de Défenseurs de ses libertés civiles et religieuses. Ënhar-dis par l'exemple de la Bohème, les autres États héréditaires de la maison d'Autriche se préparèrent à l'imiter,

et l'esprit d'indépendance 8*éveilla dans toyte TAlle* magne.

Attribuant la rapide fortune du protestantisme à la mésintelligence des princes autrichiens, le parti catholique fit tous ses eflorts pour amener une réconciliation complète entre les deux frères ; mais Rodolphe ne par- JonnsL jamais sincèrement à Mathias, qui Tavait si grièvement offensé, et l'idée qu*un jour le sceptre de la Bohême passerait dans ses mains lui causa un chagrin d'autant plus vif, qu'aucune chance de l'avenir ne lui était favorable ; car, dans le cas même où Mathias mourait sans enfants, l'archiduc Ferdinand de Gratz, fils de l'archiduc Charles de Styrie devenait son héritier, et Rodolphe avait une très-grande aversion pour ce prince. Enveloppant dans une seule et même haine et le frère qui s'était révolta contre lui , et le neveu qui devait succéder à ce frère, il conçut le projet de les priver tous deux de la Bohème, et d'assurer cette riche part de son héritage à l'archiduc Léopold, archevêque de Passau, l'un des frères de Ferdinand , et le seul de ses collatéraux qui le lui avait jamais donné d'ombrage.

L' affection que les Bohémiens portaient à Léopold seinblait favoriser ce projet, qui fut inspiré à Rodolphe par une haine aveugle et entièrement opposée aux véritables intérêts de sa dynastie. N'écoutant'que son ressentiment, il rassembla sur le territoire de l'évêché de Passau, un corps d'armée dont la véritable destination resta longtemps un profond mystère. Mais bientôt ces troupes, pressées par le besoin, car il était hors d'état de payer leur solde , portèrent le trouble en Bohème , où elles firent plusieurs excursions à son insu. Les excès de cette soldatesque achevèrent de soulever tous les esprits contre l'empereur, qui s'efforça aussi inutilement d'arrêter les ravages de son armée , que de convaincre les états de l'innocence de ses intentions.

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