LIVRE PREMIER
Persuadés qu'il voulait révoquer la Lettreimpériale^ les Défenseurs mirent toute la Bohême sous les armes, et appelèrent Mathias à leur secours. Les troupes de Passau prirent la fuite, et l'empereur resta seul au palais de Prague, gardé comme un prisonnier d'État, tandis que Mathias entrait triomphant dans cette ville, aux acclamations d'un peuple ivre de joie.
C'est ainsi que J'infortuné Rodolphe se vit contraint de céder, pendant sa vie, le trône de la Bohême à ce même frère à qui il n'avait pas voulu le laisser même après sa mort. On ne se borna pas à le forcer de proclamer lui-même le triomphe de son ennemi : pour mettre le comble à son humiliation, on exigea que, par un acte solennel, il déliât les Bohémiens, ainsi que les habitants de la Silésie et de la Lusacô, de leur serment de fidélité. Abandonné, trahi par tout le monde, le cœur navré, l'âme déchirée, il se résigna à ce dernier aflront; mais à peine avait-il signé Tacte fatal, qu'il jeta violemment son chapeau par terre, et brisa entre ses dents la plume dont il venait de se servir oour consommer sa propre honte.
Si Rodolphe était incapable, de conserver ses États héréditaires, il l'était plus encore pour faire respecter sa dignité impériale. Plus la main qui tenait le sceptre de l'Empire était faible, plus les partis religieux sentaient le besoin de se surveiller mutuellement, et de ne rien attendre que de leur propre force. Les démarches Tes plus insignifiantes des catholiques étaient aux yeux des protestants des hostilités ouvertes, et les jésuites semblaient prendre à tâche de justifier cette défiance, en continuant à soutenir dans leurs sermons et dans leurs écrits que la paix d*Âugsbourg n'était qu'une convention illégitime. Chaque mesure prise contre les luthériens dans les États héréditaires de la maison d'Autriche donnait l'éveil à toute l'Allemagne protestante; et cette sympathie gêné-
38 HISTOIRE f)E L\ GUERRE DE TRENTE ANS.
ralè, toujours prête à se traduire en action, peut être regardée, à juste titre, comme la cause des succès presque merveilleux de Malhias.
Persuadés que les troubles qui agitaient les posses* sions héréditaires de la maison d'Autriche contribuaient au maintien du traité d'Âugsbourg, les catholiques et les protestants des autres États croyaient de leur intérêt de ne prendre aucune part active à ces troubles. Toutes les questions agitées à la diète germanique étaient restées sans solution, et par Tindolence de Tempereur,
et par le mauvais vouloir des «lecteurs protestants, qui s'obstinaient à refuser leur concours aux ad'aires publiques, tant que leurs réclamations personnelles n'auraient pas reçu satisfaction pleine et entière. Ces réclamations concernaient surtout Tincapacité de Tcmpereur, le mépris des clauses de la paix favorables aux protes. tants, et les usurpations du conseil aulique, qui, sous le règne de Rodolphe, cherchait à étendre sa juridiction aux dépens de celle delà chambre impériale.
Jadis les démêlés des souverains de TËmpire se réglaient i)ar le faustrecht ', et ce n'était qu'après y avoir vainement recouru qu'on réclamait l'intervention de l'empereur, qui, dans les cas peu importants, décidait seul et de sa propre autorité. Dans les circonstances plus graves, il s'associait les juges impériaux attachés à
< Ce moi signifie droit du potng, et pourrait, jusqu'à un certam point du moins, se traduire par le droit du plus fort ; car, d'après le faustrecht, celui qui avoit le poignet assez fort pour manier le glaive de manière à exterminer ses adversaires, avait toujours raison, jion-seulement do fait, mais encore de droit. C'est qu'à cettd époque les lois admettaient les jugements de Dieu, et tout le monde sait que le xweykampf {comh^i à deux ou duel) faisait partie de ces jugements; car alors on était convaincu que Dieu donne toujours la victoire à celui qui la mérite. Ce faustrecht donna naissance aux. fwubriUer (chevaliers brigands) ot aux guerres que les chevaliers se
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sa persoiiiic, et formait ainsi un tribunal souverain! Vei's la fin du xv« siècle, les empereurs avaient été forcés de se démettre de cette justice suprême, en faveur d'une cour régulière connue sous le nom de Chambre impé* riale, qiîi siégeait à Spire. Pour achever de se rendre indépendants, les États de Tempire s'étaient réservé le droit de nommer les membres de cette cour, et d'en examiner les arrêts par des révisions périodiques. Le traité d'Augsbourg accordait aux luthériens leur part de ce privilège de révision ; les deux religions jouissaient donc d'une égaUté apparente, du moins devant cotte chambre impériale, puisque les protestants y trouvaient des juges pour décider de leurs droits.
Les ennemis de la réformation et de la hberté allemande ne tardèrent pas à annuler tout ce que cette institution avait de juste et d'équitable ; et peu à peu les membres de la diète devinrent les justiciables du conseil privé de t'empereur, conseil qui, cependant, n'avait été créé que pour le guider dans l'exercice de SCS prérogatives impériales, personnelles et incontes^ téesy il se composait d'hommes qui, nommés et payés par lui, ne connaissaient d'autres lois que l'intérêt de leur maître et la prééminence de la religion catholique. Ce fut devant ce tribunal, connu sous le nom de conseil aulique\ que l'on porta les démêlés religieux que la Chambre impériale avait seule le droit de juger.
Faut-il alors s'étonner si les sentences de ce con-
faisaient sans cesse entre eux, car tons ces piUages à main armée n'étaient que le fauttrecM exercé sur une grande écheUe. Ce n'est pas ici le moment de dire combien il a fallu d'efforts pour rempjaccr le fauiirecht, qui réglait même les affaires politiques en Allemagno, par une cour de justice, où les souverains siégeaient euxmêmes. La Chambre impériale^ ainsi qu'on vient de le voir, est un€ modification de cette cour souveraine, comme [eeonteà aulique unit par devenir une modification de la Chambre impériale.
I\'ole du traduclewr.
seJl rappelaient péniblement son origine, bl si des juges catholiques, créatures de Tempereur, sacrifiaient la justice aux caprices de leur souverain et aux exigences de Rome? Institué .par et en faveur du bon plaisift le conseil aulique attaquait tous les membres de la diète dans Texercice du plus sacré de leurs droits, celui de rendre la justice; et si les protestants cherchaient à arrêter ces progrès, c'était seulement quand ils y étaient poussés par leur intérêt personnel. Pourquoi les souverains de rAUemagne avaient-ils fait tant d'efforts pour subsituer au faustreeht et à la volonté de l'empereur la juridiction de la Chambre impériale , où chacun d'eux siégeait à côté et comme l'égal du chef de l'Enipire? Et si cette chambre devait cesser d'être la plus haute juridiction de l'Allemagne, ce pays n*aVait-il pas le droit dç regretter les usages barbares du passé?
Mais, à cette époque d'agitation, les idées les plus contradictoires germaient h la fois dans les mêmes lêtea: un reflet de puissance et d'infaillibilité s'attachait encore à tout ce qui émanait de la personne de l'empereur ou de la cour de Rome; et, malgré le contraste ridicule que ce respect superstitieux offrait avec les^droits réels existants des membres de la diète germanique, il se trouva des jurisconsultes assez serviles, pour ériger un pareil sentiment en loi; des agents du despotisme assez hardis pour la proclamer, et des esprits assez faibles pour s'y conformer.
A ces calamités générales se joignaient des circonstances particulières, qui devaient nécessairement exal* ter les craintes des protestants jusqu'à la défiance la plus active. Pendant les persécutions religieuses exercées dans les Pays-Bas par les Espagnols, un grand nombre de prolestants avaient été forcés de fuir, et s'étaient réfugiés à Aix-la-Chapelle, ville impériale et catholique, où ils avaient fait beaucoup de prosélytef'>, même parmi