‹ Poésies de SchillerChapitre 153 sur 258 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

des représentants de ce royaume. Les trois électeurs ecclésiastiques étaient pour lui; la Saxe et le Brandebourg ne s'oppos^ent point à sa nomination, et la ma-* jorité do la diète de Francfort de 1619 le proclama empereur. Mais à peine avait-il saisi le sceptre le plus douteux de ceux qu^il ambitionnait, qu'il perdit celui dont il était le possesseur légitime; car, tandis qa*à Francfort on Télevaii au trône impérial, on lui enlevait à Prague la couronne de la Bohême.

Pendant ce temps, presque tous les Étals héréditaires allemands avaient formé une confédération avec les Bohémiens, qui, après ce renfort, ne mettaient plus de bornes à leur audace. Dans l'assemblée des états du ]7août 1619, les députés déclarèrent à Tunanimité que le nouvel empereur était et avait toujours été leur plus cruel ennemi; qu'il avait livré leur pays aux malversations et aux excès d'une soldatesque étrangère levée pour les asservir; qu'enfin il avait fait de la nation un objet de dérision, en la vendant à l'Espagne par un traité secret. S'appuyant sur tous ces griefs, ils le déclarèrent indigne de la couronne, et procédèrent à l'élection d^un nouveau roi. Sa déchéance avait été prononcée par des protestants; aussi ne songèrent- ils pas à lui donner un successeur catholique. Pour ménager les apparences, quelques voix se prononcèrent en faveur des ducs de Bavière et de Savoie. Les haines et les jalousies qui divisaient les princes protestants retardèrent la nomination définitive, jusqu'au moment où Tactivité et l'adresse des calvinistes triompha des luthériens, qui n'avaient pour eux que l'avantage du nombre.

De tous les prétendants à la couronne de Bohème, rélecteur palatin, Frédéric V, réunissait le plus de chances de succès. Il possédait la confiance et l'estime des Bohémiens, et sa position politique lui permettait de servir à la fois l'intérêt général de la nation et Tin-

térét privé de ses représentants. On pouvait le regarder comme le chef de la réformation en Allemagne, puis^ qu'il était le chef de V Union évangéligue;ei sa qualité de proche parent du duc de Bavière et de gendre du roi d'Angleterre lui permettait de compter sur l'appui de ces deux États. Ces avantages , joints à ses qualités personnelles, car il était actif, bon, et généreux jusqu'à la prodigalité, lui valurent l'unanimité des suffrages des états de la Bohême; et les ferventes prières et les joyeuses acclamations du peuple saluèrent son élection.

Cette électiqn cependant avait été préparée trop longtemps d'avance, et Frédéric lui-même y avait pris une part trop active pour qu'elle pût lui causer quelque surprise. Vue de près, Téclat de cette couronne ('effraya, car elle lui rappela le prix auquel il fallait l'acheter. Comme tous les caractères faibles, il demandait sans cesse des conseils à ses amis, et les repoussait quand ils ^'étaient pas conformes à ses désirs, qu'il n'avait jamais le courage d'avouer hautement. Les électeurs de Saxe et de Bavière, la plupart des souverains allemands» toutes les personnes enfin qui s'intéressaient sincèrement à lui, et qui savaient que ses qualités intellectuelles n'étaient pas en harmonie avec les périls qu'il voulait braver, s'étaient efforcés de l'arrêter sur le bord deTabime. Son beau-père, Jacques d'Angleterre, Tavait averti lui-même que, loin de le seconder dans sop usurpation , qui porterait une atteinte funeste aux droits sacrés des souverains , il contribuerait plutôt à le faire descendre du trône de Bohême. Mais que peut la froide raison contre l'attrait tout-puissant d'une couronne?

Une nation* libre qui, dans la surexcitation de sa force, venait de briser la branche d'une ancienne race royale qui l'avait gouvernée pendant plusieurs siècles, se jette dans ses bras. Pleine de confiance en son cou* rage, cette nation le nomme son chef pour la guider

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sur le cbèmin périlleux de la liberté et de la gloire, et défendre avec elle leur religion commune. Pouvait-il, devait-il trahir cette confiance et abandonner lâchement la cause de la fiberté et de la religion?

Cette même religion, au reste, lui offrait le moyen de triompher de ses ennemis. Les deux tiers des provinces autrichiennes venaient de former une confédération avec les insurgés de la Bohème, et une ligue formidable, partie du fond de la Transylvanie, se préparait à renverser les derniers restes de la puissance de TAutriche.

Quelques instants de réflexions sages et calmes eussent suffi cependant pour lui prouver que la tentative dans laquelle il venait de s'engager lui offrait des périls immenses et fort peu d'avantages réels. Mais les voix qui lui montraient le péril ne s'adressaient qu'à sa raison; celles qui faisaient valoir les avantages parlaient à ses passions, et ces voix étaient les plus nombreuses. Son élévation au trône de la. Bohême ouvrait une vaste arène à l'ambition et à la cupidité de tous ceux qui entouraient sa personne, et préparait à rÉgiise calviniste un triomphe éclatant; aussi ses conseillers s'efTorcèrent-ils de grossir à ses yeux ses ressources et de diminuer celles de ses ennemis. Le prédicateur de sa cour lui présenta les inspirations de son zèle fanatique comme les ordres précis du ciel; les rêveries des astrologues le berçaient de prédictions brillantes , l'amourlui-méme semblait vouloir contribuer à sa perte, car la princesse sa femme, qu'il chérissait tendrement, I li avait reproché d'avoir osé rechercher la main d'une file de roi, puisqu'une couronne lui faisait peur.

c A ta table royale, lui disait-elle, le pain sec me c paraîtra préférable aux plus somptueux banquets que € tu pourrais m'offrir dans ta demeure d'électeur. >

Le couronnement de Frédéric se fit à Prague, avec une pompe sans exemple. Rien ne parut trop magnifique

à la nation, qui, dans cette circonstance, honorait son propre ouvrage. La Silésie, la Moravie et plusieurs provinces voisines envoyèrent des députés poui prêter foi et hommage au souverain qu'elles s'étaient donnée La joie publique touchait à la folie, et le sentiment qu'on exprimait à Frédéric ressemblait à l'adoration. La Suède, le Danemark, Venise, la Hollande et plusieurs États allemands le reconnurent roi légitime de la Bohême; il ne lui restait plus qu'à s'y maintenir.

Toutes les espérances de Frédéric à ce sujet reposaient sur le traité qu'il venait de conclure avec Belhlen €abor. Cet ennemi irréconciliable de rAutriche et de TÉglise de Rome, loin de borner son ambition à la possession de la Transylvanie, qu'avec l'aide des Turcs il avait arrachée à son maître légitime Gabriel Bathori, saisissait toutes les occasions pour s'agrandir aux dépens des États héréditaires de l'empereur; aussi n'avait-il point hésité à s'allier aux révoltés de la Bohème. C'était de concert avec eux qu'on devait attaquer la Hongrie et l'Autriche, et assiéger la ville de Vienne.

Pour mieux cacher à Ferdinand U le motif de ses armements, Bethlen Gabor avait feint de se réconcilier avec lui, il avait même poussé la ruse et la perfidie jusqu'à lui promettre qu'il ferait semblant d'épouser la cause des Bohémiens, afin de les perdre plus sûrement et de lui livrer leur chef. Mais, au lieu de réaliser 'ses promesses^l envahit tout à coup la haute Hongrie avec une armée for^ midable. Précédé par la terreur, il ne laissa derrière lui que ravages et désastres. Pour échapper à l'incendie, au meurtre et au pillage, toutes les villes se soumirent d'avance, et Presbourg le couronna roi de Hongrie.

Réduit à craindre pour la capitale de TAutriche, un des frères de l'empereur, chargé de la défendre, appela le général Boucquoi à son secours. Le départ des Impé* riaux de la Bohême permit aux insurgés de ce royaume

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de venir de nouveau mettre le siège devant Vienne. Secondés par douze mille Transylvaniens, et bientôt après par toute Tarmée victorieuse de Bethlen Gabor, ils ravagèrent les environs de cette ville, fermèrent le Danube, et interceptèrent toutes les communications des assiégés avec le dehors. La famine fut le premier résultat de ces opérations. Ferdinand II, que l'imminence du danger avait ramené dans sa capitale, se vit pour la seconde fois près de sa ruine : mais la rigueur de la saison et le manque de vivres forcèrent les insurges à retourner en Bohême ; un échec éprouvé en Hongrie y rappela Bethlen Gabor, et Ferdinand fut sauvé de nouveau par les chances du hasard.

Par une politique sage et prudente et une activité infatigable, Tempercur sut améliorer sa position en autant de temps qu'il en avait fallu à Frédéric pour gâter la sienne par ses mesures fausses et intempestives.

Les députés de la basse Autriche furent sommés de prêter serment de fidélité à leur nouveau souverain, qui, en ce cas, promettait de leur conserver tous leurs privilèges, et déclarait en même temps coupables de lèse-majesté et do crime de haute trahison tous ceux qui ne répondraient pas à son appel. L'effet de cette mesure fut heureux et prompt. Ainsi raffermi dans une partie de ses États héréditaires, Ferdinand II chercha à s'assurer Tassistance des souverains de l'Empire. Pendant son séjour à la diète de Francfort, il avait réussi à disposer en sa faveur les électeurs ecclésiastiques et le duc Maximilien de Bavière , son ami d'enfance, son condisciple à l'université d'Ingolstadt , et depuis son beau-frère.

Le sort de l'Empereur et celui de Frédéric dépendaient entièrement de la part q^e Y Union évangélique et la Ligue catholique prendraient aux troubles de la Bohème. S'il était du devoir de l'Allemagne protestante

de soutenir Frédéric, rAllemagnc catholique ne pouvait se dispenser de défendre Ferdinand. Aussi Tun s'adressa-t-ii à la Ligue ^ tandis que l'autre mit tout en œuvre pour obtenir l'assistance de Y Union évangélique. Poussé par les liens de famUle, par Taffection personnelle, par le fanatisme religieux et par les conseils des jésuites, Maximilien de Bavière épousa ouvertement les intérêts de son beau-frère; tous les princes ligués imitèrent son exemple , et il se chargea de commander en personne les troupes que la Ligue fournirait, aux frais de l'empereur, contre les rebelles de la Bohême.

Les chefs de VVnion^ loin de chercher à entraver ces négociations, les voyaient avec plaisir, espérant que cet exemple les autoriserait à exiger un concours aussi actif et aussi sincère de la part des leurs. Us cherchèrent même à hâter la reprise des hostilités; car ils savaient que leurs, coreligionnaires ne prenaient jamais les armes qu'après y avoir été forcés. A cet effet , ils sommèrent authentiquement les catholiques, de donner enlin satisfaction complète à tous les anciens griefs qu'ils leur avaient exposés tant de fois, et de fourm'r des garanties pour l'avenir, afin d'asseoir sur des bases solides la liberté religieuse de l'Allemagne.

Cette sommation, rédigée en termes menaçants, fat adressée au duc de Bavière, comme chef du pai*ti catholique* Après cette démarche, ils attendirent sans inquiétude sa réponse, car ils étaient persuadés que leur but était atteint. En effet, si le duc se déclarait pour eux, la Ligue perdait son plus ferme appui; s'il refusait la satis- ' action demandée, le parti protestant ne pouvait se dis- .enser d'un armement général, et la guerre par laquelle .s espéraient assurer leur triomphe devenait inévitable, {ilaximilien n'avait pas besoin de cette provocation pour orendre un parti décisif; acceptant la sommation des

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