LIVRE PREMIER
millions d'individus allait être le résultat de la conduite qu'il tiendrait désormais.
Jamais encore tant d'événements importants n'avaient' dépendu de la volonté d'un seul homme, et jamais aussi l'aveuglement d'un seul homme ne causa tant de désastres et de ravages.
État de l'Europe an commencement de la gnerre de Trente ans. — f àsil! nimité de rélectcur de Saie, Jean-George, et de IVlectenr de Brandebonq; George- Guillaume. — Puissance de Maximilien de Bavière. — Enrahissement dn Palatinat par les troupes espagnoles. — Guerre de partisans dirigée par le comte de Mansfeld et le margrave de Bade. — Bataille de Wimpfcn (l6îr). —Christian de Brunswick. — L'assemblée des Électenrs de Ralisbonne concède le Palatinat K Maximilien. — Intervention dn roi de Danêiriark Christian IV. — Wallenstein donne nnp armée à l'empereur.— Tilly commande les troupes de la Ligue. — Bataille de Lutter (i€W). — 'Wallenstein transporte la guerre sur le territoire danois.— Occupation dn Mecklembourg par les troupes impériales. — Puissance croissante de Wallenstein. — Il est créé duc de Friedland et reçoit le Mecklembourg (l 6 ts).
— Siège de Stralsund.— Paix de Lubcck (lei 9). .—Persécution des protestants dansles États héréditaires. — Éditde restitution (i et»).— Assemblée des Électeurs de Ratisbonne (l 6S0). — Réclamations unanimes contre Wallenstein. — Intervention secrète de Richelieu. — Le capucin Joseph. — Disgrâce de Wallenstein. —Sa retraite fastueuse i Prague. —Griefs de Gustave-Adolphe contre Ferdinand U. — Son alliance secrète avec Richelieu.
— État de la Suède. — Portrait de Gustave- Adolphe. — Ses adieux aux états de Suède. — Son embarquement à Elfsnaben. — Son débarquement en Poméranie. — Prise de possession de Stettin. — Occupation des for» teresses do la Poméranie et du Mecklembourg. — Congrès de Dantzick.
— Cruautés de Torquato Conti. — Les Suédois dans le Brandebourg. — Portrait de Tilly. — Neutralité de la Saxe. — Assemblée des souverains prolestants à Leipzick (l68l). Traité de Bernwald entre Gustave- Adolpke «t Richelieu (l68l). — Siège de Magdcboorg par Tilly. — Prise etdeatruction de Magdebourg. — Causes de l'inaction de Gustave- Adolphe. — L'électeur de Brandebourg livre Spandau aux Suédois. — Invasion dn territoire hessois et du territoire saxon par les Impériaux. — Alliance de l'électeur do Saxe avec Gustave-Adolphe. — Le landgrave de Hesae conclut un traité avec les Suédois. — Bataille de Leipzick (i est). —Fuite de Tilly. — Plan de Gustave- Adolphe.
Le parti que l'empereur Ferdinand II jugea à propos de prendre» donna tout à coup une autre direction à la
HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS. — LIV. DEUX. lOl
guerre, dont il changea le théâtre et les acteurs. Une simple rébellion en Bohême et une expédition pour apaiser celte rébellion se convertirent en une guerre générale, qui dura trente ans. Avant de décrire cette guerre sous sa nouvelle phase, il est indispensable de jeter un regard sur la situation où se trouvait alors TAllemagne et l'Europe tout entière.
Le territoire allemand et les privilèges des membres de la diète étaient fort inégalement partagés entre les protestants et les catholiques. Et cependant, si chacun d'eux avait su profiter de ses avantages, si par une sage politique ^chaque parti avait su entretenir Tharmonie entre ses membres, il serait resté assez fort pour tenir tête à l'autre et maintenir ainsi la paix.
Les catholiques étaient les plus nombreux et les plus favorisés par la constitution de TEmpire; mais les protestants possédaient les plus florissantes villes impériales, la domination de la mer, et les provinces les plus riches et les plus peuplées de TAUemagne, voisines les unes des autres et unies entre elles par le plus puissant des liens, celui de la conformité des croyances religieuses. La noblesse tout entière, et la plupart des souverains vaillants et belliqueux, étaient toujours prêts à se mettre à la tête des troupes nombreuses qu'il leur était facile de lever; et, dans un cas extrême, le parti protestant pouvait compter sur l'assistance de ses coreligionnaires répandus dans tous les États catholiques de TAIlemagne.
Si TEspagne et l^Italie se montraient sans cesse disposées à combattre pour le catholicisme, Venise, la Hollande et TAngleterre ne refusaient jamais à la réformation les subsides dont elle avait besoin; et les États du Nord et la Turquie lui ofTraient le secours de leurs armes. Le Brandebourg, la Saxe et le Palatinat, en opposant leurs voix à celles des trois électeurs ecclésiasti-
ques, pouvaient maintenir l'équilibre à la dicte, et la dignité impériale imposait aux archiducs d'Autriche et aux rois de Bohème, des obligations que les protestants auraient pu exploiter à leur profit, s'ils avaient su en comprendre l'importance. L'épée de V Union évangéligue pouvait forcer celle de la Ligue à rester dans le fourreau; et, dans tous les cas, cette Union était assez forte pour soutenir la guerre avec succès.
Malheureusement les intérêts privés l'emportèrent sur les intérêts généraux. L'époque était grande et de la plus haute importance, mais elle ne produisit que des esprits médiocres. Aussi l'instant le plus décisif s'écoula-t-il sans que rien ne se décidât; car les courageux manquaient de puissance, et les puissants manquaient de courage, de raison et de fermeté.
L'étendue de ses possessions, l'importance de sa voix à la diète, et sa qualité de descendant de l'illustre Maurice de Saxe, placèrent Jean-Georges, électeur de S^ze, à la tête du parti protestant. De lui seul dépendait le triomphe ou la défaite de ce parti ; il le savait, et neise montra que trop sensible aux avantages qu'il pouvait tirer de cette position. L'empereur et V Union évangé-' ligue désiraient avec une ardeur égale de le voir passer dans leur parti, et Jean-Georges voulait entretenir leurs espérances et profiter de leurs craintes, sans jamais se déclarer franchement ni pour l'un ni pour l'autre.
L'enthousiasme chevaleresque et l'exaltation religieuse qui, à cette époque, s'étaient emparés de tous les souverains, et qui les poussaient à exposer leur couronne et leur vie sur un champ de bataille, n'avaient exercé aucune influence sur le caractère calme et sur les idées positives de ce prince. Ne songeant qu'à con* server ses États et à les étendre s'il était possible, il s'attira les reproches de ses contemporains, qui l'accusèrent d'avoir, au plus fort du danger, abandonné
la cause de la rérormation, et «sacrifié le salut de la patrie à ragrandissement de sa maison ; enfin , d^avoir été aussi funeste à son parti que ses plus cmels ennemis, parce qu*il ne lui avaitjamais prêté qu'un appui douteux.
Mais pourquoi les princes ne surent-ils pas profiter de la leçon que leur donnait Texemple de Jean- Georges y Si les adroites combinaisons de sa politique ne purent garantir la Saxe des ravages par lesquels les troupes impériales signalaient leur passage, même dans les pays amis; si l'Allemagne entière s'aperçut que l'empereur se jouait de l'électeur de Saxe, si lui-même fut enfin forcé de le reconnaître, la honte n'en retombe-t-elle pas tout entière sur l'empereur y Au reste, Jean-Georges, guidé par le désir légitime de conserver ses possessions, fut moins coupable que Georges-Guillaume de Brandebourg, à qui la peur seule inspira une conduite aussi déloyale et aussi vacillante.
Et cependant cette conduite, que l'Europe punit de son mépris, eût sauvé l'électeur du Palatinat s'il avait pu s'y résoudre ; mais, confiant dans ses forces dont il ne connaissait pas la portée, égaré par les conseils de la France, ébloui par l'éclat d^une couronne royale, l'infortuné Frédéric V s'était laissé entraîner dans une entreprise au-dessus de son génie et de ses ressources ; et la maison du Palatinat, qui pendant'longtemps encore aurait pu empêcher l'explosion de la guerre, perdit toute son influence, et finit par être partagée en plusieurs petits États.
Ce fut également par le partage de son territoire que s'affaiblit la maison de Hesse, déjà divisée par les opinions religieuses qui séparaient la branche de Hesse-Darmstadt de celle de Hesse-Cassel. La première, dévouée à la confession d'Augsbourg, s'était réfugiée sous les ailes de l'empereur, qui la protégeait aux dépens de la dernière, devenue calviniste.
Hais, tandis que le landgrave Georges de Hesse-
Darmstadt se mettait , à la solde de Ferdinand II, iç /loble Guillaume de Hesse-Cassel, digne descendant de rhéroïque Jean-FrJdéric ^ qui, cent ans auparavant, avait osé défendre les libertés de TAllemagne contre le redoutable Charles-Quint, bravait tous les périls qui l'attendaient sur le chemin de Thonneur et de la loyauté. Inaccessible à la crainte qui courba des prince^ plus puissants que lui sous le sceptre impérial, Guillaume de Hcsse-Cassel offrit le premier le secours de son bias et de ses talents au héros de la Suède, et devint ainsi, pour tous les souverains protestants, un noble exemple que pas un d'eux n'avait osé donner. Il persista jusqu'à la fin' de sa vie, avec une fermeté inébranlable, dans la résolution que son courage lui avait inspirée. Se posant audacieusement sur les frontières de son pays, il accueillit, avec l'ironie du mépiis, les hordes impériales, encore toutes couvertes du sang des victimes du sac .de Magdebourg, et renouvela aiosi la gloire immortelle qu'un grand homme avait léguée à la branche Ernestine de la maison de Hesse.
Infortuné Jean-Frédéric l 6 toi, le plus noble, lé plus généreux des princes! elle se fit longtemps attendre la journée de la vengeance; mais elle parut enfin brillante et glorieuse ! Pour toi le temps revint sur ses pas, et ton âme de héros anima tes neveux. Une vaillante race de princes sortit du fond de la forêt de Thuringe, et leurs belles et sublimes actions cassèrent l'arrêt indigne qui avait fait tomber la couronne électorale de ta noble tête; et, pour apaiser ton ombre si justement irritée, leurs bras indomptables t'immolèrent des milliers de victimes! La force brutale leur enleva tes États, mais tu leur avais légué un bien plus précieux dont aucune puissance humaine n'a pu les priver ; tu leur avais légué tes vertus patriotiques et ton courage chevaleresque. Ce fut pour te venger, toi et l'Allemagne tout entière»
que la liberté leur donnai contre la race des Habsbourg, le plus tranchant de ses glaives; et ce fer sacré et invincible, chacun de tes descendants lui a prêté un éclat nouveau. S'ils ont succombé comme souverains, ils sont raorts en héros et de la plus glorieuse des morts, celle d'un vaillant soldat de la liberté! Pas assez puissants pour combattre les oppresseurs à la tôte de leurs propres armées, ils ont su diriger contre eux des foudres étrangères, et ils- les ont vaincus sous des drapeaux alliés.
Les membres les plus puissants de la diète germanique, dont les intérêts étaient si étroitement liés à l'indépendance de l'Empire, avaient renoncé à défendre cette cause sacrée; elle n'avait plus d'autre ay)pui que celui des petits princes, qui jamais n'en ont retiré aucun avantage personnel. La puissance et les dignités étouffèrent le courage des grands souverains ; l'absence de ces biens dangereux convertit les petits en héros indomptables. Les électeurs de Saxe, de Brandebourg, etc., se retirèrent timidement de la lutte ; les Mansfeld, les princes d'Anhalt et de Weimar, exposèrent leur vie et leur fortune dans des batailles sanglantes. Les ducs de Mecklembourg, de Poméranie, de Lunebourg, de Wurtemberg, et les villes impériales de la haute Allemagne, accoutumés à trembler devant le chef de l'Empire, évitèrent tout conflit avec lui, et se courbèrent en murmurant sous son sceptre de fer.
Maximilien de Bavière était, pour toute l'Allemagne catholique, un protecteur puissant, adroit et courageux. Poursuivant avec une persévérance admirable, pendant toute la durée de la guerre, un seul et même but ; jamais indécis lorsqu'il s'agissait de sacrifier des intérêts d'État à des opinions religieuses, il sut rester indépendant de l'Autriche, qu'il réduisit à travailler à son agrandissement à lui, et à trembler devant son bras protecteur. (Jn tel prince aurait mérité de devoir à une plus noble
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cause, qu'au bon plaisir de Tempereur, les provinces et les dignités qui devinrent la récompense de ses longs efforts. Les autres États catholiques , presque tous ecclésiastiques, dont Topulence excitait Tesprit de rapine des troupes protestantes, n'avaient d'autres ressources que d'intriguer dans les cabinets et de tonner en chaire contre des ennemis qu'ils n'osaient attaquer en rase campagne. Esclaves de l'Autriche et de la Bavière, ils finirent par chercher un refuge à l'ombre de la gloire que Maximilien jetait sur son parti; et ils ne reprirent quelque importance politique, que lorsque ce prince consentit à les réunir tous sous son patronage puissant.
Par des efforts inouïs, Charles-Quint et son fils étaient parvenus à élever l'édifice d'une monarchie gigantesque, dont les ramifications s'étendaient non-seulement sur les Pays-Bas, les Deux-Siciles et le Milanais, mais encore sur les contrées les plus éloignées des Indes orientales et occidentales. Ce vaste empire , si contraire aux lois de la nature, n'offrait aucune clmnco de durée; commençant à chanceler sous le règne de Philippe lU, on le vit menacer ruine sous celui de Philippe IV. Subitement élevé à une grandeur factice par là puissance de l'or qu'il puisait en Amérique, il fut bientôt forcé de reconnaître qu'il n'est de prospérité réelle que celle qui découle de l'agriculture et de l'industrie nationale.
Ses conquêtes dans le nouveau monde n'avaient servi qu'à Tappauvrir, tandis qu'elles enrichissaient les places du commerce de l'Europe ; car les banquiers d'Auvers, de Venise et de Gênes savaient seuls faire valoir l'or arraché des mines du Pérou ; et ce qui était resté à l'Espagne de cet or, qui lui avait coûté l'élite de ses populations, elle l'avait vainement prodigué pour reconquérir la Hollande, abattre l'Angleterre et changer le droit de succession au trône de France. Cependant Torgueil de
la monarchie espagnole survécut à sa grandeur, comme la haine de ses ennemis survécut à sa puissance; et la crainte et l'eiïroi semblaient vouloir occuper l'antre délaissé du lion.
Surveillés de près et sans cesse menacés par les protestants» les ministres de Philippe 111 adoptèrent la politique dangereuse que le père de ce monarque avait suivie; et les catholiques allemands restèrent aussi inébranlables dans leur conflance au pouvoir protecteur de TEspagne que dans leur foi aux miracles opérés par les ossements des martyrs.
Au reste, l'Espagne avait soin de cacher sous des dehors magnifiques les plaies qui minaient son existence, et elle conserva la haute opinion qu'on avait de sa force, parce qu'elle ne modifia jamais le ton d'arrogance qu'elle avait pris pendant ses jours de prospérité, Esclaves dans leur pays, étrangers sur leur trône, les rois d'Espagne n*avaient plus qu'une ombre de souveraineté ; mais ils dictaient encore des lois à leurs parents d'Allemagne, quoique depuis longtemps leur protection ne fût plus en harmonie avec la dé|)endance honteuse, par laquelle les empereurs continuaient à Tacheter.
Si des favoris ambitieux et des moines ignorants, continuaient à s'arroger le droit de décider, derrière les Pyrénées, des destinées de l'Europe, c^est parce que la monarchie espagnole, même sur son déclin, était encore redoutable. Son étendue égalait celle de l'Empire; sa politique, plutôt par habitude que par sagesse, était invariable; ses armées étaient bien disciplinées, et ses généraux étaient habiles et expérimentés; et lorsque le sort des armes cessait de lui être favorable, elle ne craignait pas de se servir du poignard des bandits, et de réduire ses ambassadeurs au rôle d'incendiaires.
Pour se dédommager des pertes qu'elle avait éprouvées en Amérique, elle aspirait à la domination de l'Eu-
rope; et cette domination devenait pour elle un faiC accompli, du moment où elle parvenait à se rattacher aux États héréditaires de l'Autriche, en s*étâblissant dans les pays situés entre les Alpes et la mer Adriatique. Ce vaste et ancien projet avait déjà reçu un commencement d'exécution, car l'Espagne était parvenue à se glisser en Italie, où elle faisait trembler tous les souverains dont elle convoitait les États.
La république de Venise se sentait pressée par le Tyrol autrichien et par le Milanais des Espagnols; et la Savoie joignait à ces deux voisinages redoutables celui de la France, non moins menaçant. La situation du pape était plus critique encore, car les vice-rois de Naples et de Milan le gardaient pour ainsi dire à vue; et cette surveillance gênante explique la politique équivoque qui, depuis Charles-Quint, fut celle de tous les papes. La double personne qu'ils représentent les mettait dans la nécessité de louvoyer sans cesse entre deux systèmes politiques entièrement opposés. Le successeur de saint Pierre ne pouvait se dispenser de voir dans les princes espagnols ses fîls les plus fidèles et les plus constants défenseurs de TÉglise; mais, pour le souverain des États romains^ ces mômes princes étaient de mauvais voisins et des adversaires dangereux. Si, en sa qualité de pontife, la destruction des protestants et le triomphe de la maison d'Autriche devaient être son plus cher désir, il devait s'applaudir, comme souverain, des succès des protestants, qui mettaient ses ennemis hors d'état de lai nuire.
L'un ou ^aut^e de ces deux systèmes dominait totK jours à la cour de Rome, selon les penchants personnels des papes vers les hitérèts spirituels ou temporels. Mais, en général, cette cour suivait les impulsions que lui donnaient les périls du moment; conduite trèsnaturelle, car la crainte de perdre un avantage que Ton
possède est toujours plus forte que le désir de reconquérir celui qu'on a perdu depuis longtemps. Cette vérité explique assez clairement, sans doute, comment les représentants du Christ ont pu s'unir à l'Autriche pour assurer la perte des hérétiques, et seconder en même temps ces hérétiques pour assurer la perte de rAutriche*
La tâche de l'historien se borne à saisir et à suivre les fils mystérieux qui ont dirigé la destinée des peuples; il ne lui est pas donné de deviner ce qui aurait pu résulter d'une combinaison dilTérente. Qui oserait dire quel eût été le sort de la réformation et de la liberté de l'Allemagne, si les intérêts du chef de l'Église catholique et du souverain de Rome eussent été les mêmes f
En perdant le grand Henri, la France avait perdu son éclat et son poids dans la balance de l'équilibre européen. Une régence orageuse détruisait successivement tout ce qu'il avait fait d'utile et de glorieux. Les trésors péniblement amassés par la sage économie de Sully et la prudente ^raison de Henri IV, furent dissipés en peu d'années par des ministres qui devaient leurs charges non à leur mérite, mais à la faveur et à l'intrigue. Sans cesse occupés à défendre leur pouvoir contre les factions intérieures, ils ne songeaient pas à mettre la main sur te vaisseau de la politique européenne. Les mêmes causes qui armaient les Allemands contre les Allemands, soulevaient les Français contre les Français ; et Louis XIII a'arriva à sa majorité que pour déclarer la guerre à sa mère et à ses sujets protestants.
La politique sage et éclairée de Henri IV, avait su maintenir dans les limites de la justice cette partie importante de la population française ; l'imprudence et le fanatisme de Louis XIII lui offrit un prétexté pour recourir, de nouveau aux armes ; aussi vit-on les pro« testants redevenir en peu de mois une puissance. Commandés par des chefs adroits et courageux» ils par-
vinrent à former un État au milieu de l'État existant, et choisirent la ville forte de la Rochelle pour centre de cet empire naissant. Louis XIII n'avait ni as'sez d'adresse pour étouffer dès son origine , par une sage tolérance, cette guerre civile, ni assez de force pour la soutenir avec bonheur; il ne lui resta donc d'autre ressource que de reconnaître son impuissance, en achetant la soumission des rebelles par des sommes considérables.
La politique lui faisait un devoir de soutenir les Bohémiens contre l'Autriche, et il resta spectateur inactif de la perte de ce peuple, s'estimant trop heureux d'avoir pu empêcher les calvinistes de son royaume de secourir leurs coreligionnaires d'au delà du Rhin. Un grand homme placé sur le trône de France aurait su contraindre les protestants de son royaume à obéir aux lois de leur pays, tout en combattant pour la liberté de leurs frères d'Allemagne; mais Henri IV ji'existait plus, et ce n'était qu'avec Richelieu qu'une partie de ses vues élevées devait revivre dans le cabinet freaçais.
Tandis que l'influence et la gloire de la France diminuaient chaque jour, la Hollande, devenue libre enfin, achevait l'édifice de sa grandeur ; il ne s'était pas encore évanoui le courage dont les princes d'Orange avaient su enflammer cette nation marchande, au point qu'elle se transforma en un peuple de héros qui, pour reconquérir son indépendance, s'était engagé dans une guerre sanglante contre l'Espagne. Ces nouveaux républicains n'avaient point oublié que leurs frères d'Aile» magne tes avaient secourus, et ils désiraient d'autant plus vivement de les voir devenir aussi libres qu'ils l'étaient eux-mêmes, que l'indépendance de l'Allemagne était une garantie infaillible de l'indépendance de la Hollande. Cependant une république réduite A bataille
encore pour son existence^ et dont tous les efforts suffisaient à peine pour contenir Pennemi toujours campé sur son territoire, ne pouvait^ sans imprudence, disposer d'une partie de ses forces pour suivre les inspirations de sa politique généreuse en secondant ses voisins.
L'Angleterre, quoique récemment agrandie par son union avec TÉcosse, avait perdu, sous le faible roi Jac- • ques, Téclat et l'importance que le génie supérieur d'Elisabeth avait su lui donner. Persuadée que la sécurité de ses États dépendait du sort du protestantisme, cette reine prudente s'était imposé la loi de protéger tout mouvement contraire aux intérêts de l'Autriche. Son successeur manquait de pénétration pour comprendre et apprécier cette conduite, et de force pour l'imilen L'économe Elisabeth n'avait pas craint de prodiguer ses trésors pour secourir les Pays-Bas contre l'Espagne, et Henri IV contre la Ligne. Jacques abandonna son gendre, sa fille et ses petils-tils, au bon plaisir d'un vainqueur impitoyable.
Pendant que ce roi mal inspiré épuisait son érudition pour chercher dans le ciel l'origine de la majesté royale, il perdit son autorité sur la terre. Ses efforts d'éloquence pour prouver les droits illimités de la royauté, n'avaient servi qu*à rappeler à la nation anglaise ses droits à elle ; et, par une prodigalité dépla* cée, il s'était privé de la plus précieuse de ses prérogatives, celle de réduire la liberté au silence en se passant du parlement. La terreur instinctive que lui inspirait la vue d'une épée le faisait reculer devant la guerre la plus juste; sa faiblesse le rendait le jouet de son favori Buckingham, et sa présomption vaniteuse le faisait tomber dans les pièges grossiers que lui tendait la perfidie du cabinet espagnol.
Tandis qu'on consommait la ruine de son gendre, et que les princes allemands se partageaient Théntage
de ses petits- fils, ce monarque inepte savourait avec délices l'encens que TAutriche et l'Espagne lui prodiguaient, afin de détourner son attention de ces graves événements. C*eâl dans ce même but que l'Espagne lui montra une bru à Madrid, et ce père» si risiblement crédule, arma lui-même son fils aventureux pour rezéciition bouffonne qui devait lui assurer la possession de l'illustre fiancée espagnole ; mais la fiancée espagnole disparut pour le fils de Jacques !«', comme la couronne de la Bohême et celle de Télectoratdu Palatinat avaient disparu pour son gendre,
La mort vint enfin délivrer ce pauvre roi de la nécessité de terminer son règne par une guerre, qui n^était devenue indispensable que parce qu'il n'avait pas eu le courage de faire croire du moins qu'il la soutiendrait si l'honneur lui en faisait un devoir. La tempête révolutionnaire, excitée par les fautes de son gouvernement, força son malheureux fils à rester étranger aux événement» de l'Europe, pour ne s'occuper que des factions qui déchiraient ses États, et dont il finit par devenir lui-même la plus déplorable victime.
A cette même époque, deux monarques égaux en pouvoir, en ambition et non en mérite,^ attirèrent l'attention et l'estime du monde sur le nord de l'Europe. Sous le long et sage règne de Christian IV, le Danemark était devenu une puissance : une marine aussi distinguée par sa valeur que par son instruction; des troupes intrépides et exercées, des finances florissantes et des alliances sagement combinées, assuraient sa prospérité au dedans, et son influence au dehors. La Suède avait été arrachée à rescla\age par Gustave Wasa, et une constitution libérale lui avait fait prendre un rang distingué parmi les peuples dignes d'occuper une place honorable dans l'histoire.
C'était à Gustave- Adolphe qu'il était réservé (l'acbe-
▼er i'œuvre dont son illustre aïeul avait posé les bases fondamentales. Réduits à ne former qu'une seule et même monarchie, la Suède et le Danemark s*étaient mutuellement épuisés dans cette union, qub la force brutale seule avait pu opérer; la réformation les sépara violemment, et cette séparation fut pour les deux pays le signal d'une ère nouvelle. Devenus les plus solides appuis de l'Église réformée et les gardiens des mêmes mers, la conformité de leurs intérêts aurait dû les unir contre leurs ennemis contmuns; mais les haines et les antipathies qui avaient séparé la monarchie continuèrent à diviser les deux nations, devenues indc|)endantes l'une de l'autre.
Les rois de Danemark ne renonçaient pas sincèrement à leurs prétentions sur le royaume de Suède, et les Suédois ne pouvaient oublier les maux qu'ils avaient soufferts sous la domination danoise. La proximité des frontières, la jalousie inquiète des rois, les collisions commerciales sur les mers du Nord, alimentaient sans cesse, et les haines nationales, et les querelles politiques. Gustave Wasa, le restaurateur du royaume de Suède, avait cherché à consolider son ouvrage en l'appuyant sur les réformes religieuses. Une loi d'État écartait les catholiques de tous les emplois publics, et interdisait aux souverains toute démarche contraire aux doctrines de Luther.
Malgré cette défense, Jean, second fils et second successeur de Gustave Wasa, embrassa le catholicisme, et son fils Sigismond, qui joignait à la couronne de Suède celle de Pologne, travailla presque ouvertement à la ruine de la constitution de la Suède et de la religion réfermée. Soutenus par Charles, duc de Sudermanie, troisième fils de Gustave Wasa, les états de Suède oppo-* sèrent aux projets de Sigismond une résistance vigoureuse; qui dégénéra bientôt en une guerre civile entre
iO.
l'oncle et le neveu, la nation et le roi. Chargé de gouverner le royaume pendant Tabsence de Sigismond, le duc Charles de Sudermanie avait profité du long séjow de ce roi en Pologne pour se frayer le chemin du trône.
Les fausses mesures par lesquelles Sigismond cherchait à détourner ce danger augmentèrent le juste ressentiment des états, et repdirent le duc Charles toujours plus cher à la nation. Une assemblée générale, solennellement convoquée, déclara Sigismond déchu du trône» et y éleva le duc Charles de Sudermanie, en dépit de la clause de la constitution de Gustave Wasa, qui prenait « le droit d*atnesse pour base de la succession à la couronne. Le nouveau roi régna sous le nom de Charles IX, et son fils, Gustave-Adolphe, lui succéda; mais les partisans de Sigismond feignirent de ne voir en lui que le fils d'un usurpateur, et refusèrent de le reconnaître.
S'il est vrai que les obligations entre les souverains et les sujets sont réciproques, si les peuples sont quelque chose de plus qu'un immeuble dont on hérite sans autre condition que celle qu'imposent les lois qui règlent les héritages, il doit être permis à une nation entière, lorsqu'elle agit unanimement, de déposer un roi par^jure pour le remplacer par celui qu'elle a reconnu plus digne de ce poste élevé.
Gustave-Adolphe- n'avait pas encore atteint sa dixseptième année lorsqu'il perdit son père ; et cependant les états, devinant sans doute son génie précoce, le déclarèrent majeur. Le jeune roi commença son règne, pendant lequel il fit marcher son peuple de victoire en victoire, par une glorieuse victoire sur lui-même. Éperdûment amoureux de la jeune comtesse de Brahe, fille d'un de ses sujets, il s'était flatté de la possibilité do Télever avec lui sur le trône • les raisons d'État l'emportèrent spr l'amour, et bientôt son cœur, trop noble pour ne demander i la vie que les paisibles jouissances da
bonheur domestique, n^eùt plus d'autre passion que celles qui font les héros et les grands rois.
En inquiétant sans cesse les frontières de la Suède, Christian IV avait plus d'une fois surpris d'importantes places fortes, et poussé ses excursions bien avant dans l'intérieur du pays. Par de sages concessions, GusUve- Adolphe acheta la paix avec son voisin, et put ainsi di* rîger toutes ses forces contre le czar de Moscovie. Ce ne fut point pour acquérir la gloire équivoque des conque* rants, qui prodiguent le sang de leurs sujets pour augmenter leur renommée, qu'il poursuivit la guerre dans laquelle il s'était engagé avec la Russie, mais parce que cette guerre étafit juste : elle fut heureuse, et agrandit la Suède de ses plus belles provinces orientales.
Pendant ce temps, le roi de Pologne, Sigrsmond, transportant sur le fils la haine qu'il avait vouée au père, n'épargna ni ruses ni argent pour ébranler la fidélité de ses sujets, refroidir le zèle de* ses amis et exciter l'ardeur de ses ennemis. Rien, pas même les quaUtés éminentes du jeune monarque et le dévouement enthousiaste du peuple dont il était l'idole, ne purent faire renoncer Sigismond à l'espoir de remonter sur un trône perdu à jamais. Il persista à refuser avec dédain toutes les offres de réconciliation qui lui furent faites; et Gustave- Adolphe, malgré ses dispositions pacifiques, se vit forcé de continuer une longue guerre, qui lui valut la conquête de la Livonie et de la Pologne prussienne.
Quoique sans cesse vainqueur, il fut toujours le premier à offrir la paix, que Sigismond refusa toujours. Son titre de roi catholique, disputant la couronne à un prince protestant, lui donnait des droits à l'amitié de l'Espagne et de l'Autriche; et sa double parenté avec Tempereur lui permettait de compter sur 6a protection. La certitude que ces appuis puissants n^ pouvaient lui manquer fut sans doute la première cause
de ses dispositions belliqueuses, que les cours de Vienne et de Madrid entretenaient avec un soin perfide.
Cette guerre suédo-polonaise coïncide avec le commencement de la guerre de Trente ans, sur laquelle die exerça une grande influence. Tandis que reippereor, toujours triomphant, s'avançait à grands pas vers la domination absolue de TÂllemagne, Sigismond perdait les unes après les autres les places les plus importantes de la Livonie, de la Courlande et de la Prusse. Ces pertes nombreuses augmentèrent son aversion pour la paix; son aveugle confiance en la loyauté de l'empereur ne loi permettait pas de voir que ce monarque ne le poussait à la guerre que pour occuper, aux dépens de la Pologne, le héros de la Suède.
Ferdinand II avait, en eiïet, déjà deviné que Gustave- Adolphe seul pourrait mettre obstacle à la réalisation de son projet d'asservir l'Allemagne, et de couronner ce grand œuvre par la conquête du Nord, ^uisé par ses guerres intestines. Le génie supérieur de Gustave- Adolphe déjoua les perfides combinaisons de Ferai» nand II. La lutte que depuis huit ans il soutenait contre la Pologne avait perfectionné ses talents militaires, et façonné ses troupes à la tactique nouvelle, qui, plus tard, devait leur faire opérer les prodiges dont TEarope entière fut stupéfaite.
Qu'on nous pardonne cette longue digression sur la situation où se trouvaiient alors les principaux États eu» ropéens; elle nous a paru indispensable à l'inteHigenoe de l'histoire de la guerre de Trente ans, dont nous allons maintenant décrire toutes les phases.
Après la victoire de la montagne Blanche, l'empereur était rentré rapidement et presque sans obstacles dâna la possession pleine et entière de tous ses États héréditaires. I^es con^scations exercées en Bohème et en Moravie lui avaient valu plus de quarante millions de
florins. Cette somme eât été plus que suffisante pour couvrir tous les frais de la guerre; mais, au lieu de remployer à cet usage, Ferdinand 11 la prodigua à ses favoris . et surtout aux jésuites , dont rien ne pouvait satisfaire l'insatiable cupidité. Le duc Maximilien de Bavière, qui pour le secourir avait trahi les intérêts d'un proche parent, était d'autant plus fondé à compter sur une indemnité complète, qu'avant de prendre les armes il lui avait fait signer la promesse de le récompenser généreusenient de tous ses frais et de toutes les pertes auxquelles son assistance aurait pu Texposer. Ferdinand II comprenait les devoirs que cette promesse lui imposait, mais il voulait l'accomplir aux dépens d'un prince vaincu, et qu'il était facile d'accuser d'un crime qui, en apparence du moins, justifierait toutes les violences qu'on pourrait se permettre contre lui. Ce fut dans ce but qu'il continua à poursuivre Frédéric V, dont il destinait les dépouilles à Maximilien de Bavière, et qu'il entama une guerre nouvelle pour payer les frais de l'ancienne.
Une considération plus puissante encore acheva de fortifier l'empereur dans la résolution^funeste qu'il avait prise. Les victoires qu'il venait d'obtenir l'avaient rendu assez puissant pour réveiller en lui le désir d'accomplir, dans toute son étendue, le vœu par lequel il s'était engagé à proclamer Notre-Dame de Lorette généralissime de son armée, et à propager son culte en dépit de tous les dangers qui pourraient en résulter pour luimême. L'oppression des protestants se rattachait nécessairement à ce vœu ; et si en Bohème il les avait pour* suivis dans son intérêt personnel, il pouvait désormais continuer la guerre contre les hérétiques, pour remplir ce qu'il appelait sa sublime vocation.
En faisant passer les États du Palatinat dans la maison de Bavière, il s'acquittait, sans qu'il lui en coûtât
rien, envers un allié puissant et redoutable, et se procurait en même temps, et le cruel plaisir d*anéantir un ennemi abhorré, et la pieuse satisfaction d'accomplir une partie du vœu qui devait lui donner de nouveaux droits à la couronne céleste. Aussi la perte de Frédéric V avait-elle été arrêtée depuis longtemps dans le cabinet impérial; mais on n*osa y travailler ouvertement que lorsque le sort se fut prononcé contre lui.
Une décision de l'empereur, dépourvue de toutes les formes que la constitution de TEmpire rendait indispensables, déclara rélecteur du Palatinat, et trois autres princes allemands qui avaient combattu pour lui, coupables de lèse-majesté et de violation de la paix publique. Cette décision les privait en même temps de tous leurs Ëtats et dignités, et'les mettait au ban de TEmpire ; et pour achever cette violation flagrante de toutes les lois, il en confia Texécution à la Bavière, à l'Espagne et à la Ligue.
Si VVnion évangélique avait été digne du nom qu'elle portait, et de la cause qu'elle s'était engagée à défendre, Frédéric V n'aurait rien eu à redouter de la sentence prononcée contre lui ; mais cettô sentence effraya tellement tous les princes protestants, qu'ils cherchèrent à éviter un sort semblable , en abandonnant leur ancien chef au bon plaisir de l'empereur, et en rompant V Union évangélique y avec la promesse solennelle de ne jamais chercher à la rétablir.
Tandis que les princes allemands délaissaient honteusement rélecteur du Palatinat, et que la Bohême, la Silésie et la Moravie se courbaient de nouveau sous le joug impérial, un seul homme, sans autre fortune que son épée, sans autre espoir que les chances du hasard, sans autre appui que son courage, osa braver les armes victorieuses de Ferdinand IL Cet homme était le comte Ernest de Mansfeld. Abandonn'é à ses propres forces
après la bataille de la montagne Blanche, il s'était enfermé dans la ville de Pilscn ; et, sans savoir si Frédéric V lui saurait gré de son opiniâtreté, il s'y maintint jusqu'au moment où ses soldats, exaspérés par le manque de vivres et d'argent, vendirent la place à l'ennemi. Loin de se laisser abattre par ce revers, on le vit bientôt après reparaître dans le haut Palalinat, où il enrôla les troupes que VVnion venait de congédier, et plus de vingt mille combattants se rangèrent sous ses drapeaux.
Cette armée, qui n'avait d'autres moyens d'existence que le pillage ^t la rapine, inspirait une vive terreur à tous les Étajs voisins, et surtout aux évéques, qui tremblaient pour leurs personnes et pour leurs trésors. Maximilien, qui, en sa qualité d'exécuteur du ban de l'Empire, venait d'entrer dans le haut Palatinat, força cette armée à quitter le pays, et chargea le général comte de Tilly de la poursuivre; mais Mansfcld lui échappa par une ruse adroite, envahit le bas Palatinat, et imposa aux évoques des bords du Rhin une double rançon, d'abord pour eux, puis pour ceux de la Franconie, où il n'avait pu pénétrer.
Pendant que l'armée impériale bavaroise inondait la Bohême , le général espagnol Âmbroise Spinola était entré dans le bas Palatinat. D'après le traité d'Ulm, VVnion avait le droit de défendre cette contrée; mais elle avait usé de ce droit avec tant de négligence et de maladresse, qu'au moment de sa dissolution, les Espagnols en occupaient déjà presque toutes les villes et le? places fortes. Le général Corduba, qui avait remplacé le général Spinola dans le bas Palatinat, leva brusquement le siège de Frankenthal pour aller au-devant de Mansfeld ; mais celui-ci évita le combat, passa le Rhin, et entra en Alsace, où il dévasta les campagnes, et imposa aux villes des contributions exorbitantes^ qu'elles se hâtèrent de lui payer, comme l'unique
120 HISTOIRE DE LA GUBlinB DE THEKTE ANS.
moyen de se racheter de Tincendie el du pillage. Après cette expédition, qui rétablit ses finances et ranima le courage de ses soldats, Mansfeld repassa le Rhin, et vint menacer à son tour les Espagnols du bas Palatinat.
Tant qu'un pareil guerrier combattait pour lui, Frédéric ne pouvait se croire perdu sans ressources; au reste, l'excès de son infortune venait enfin de réveiller le zèle trop longtemps endormi de ses amis. L'envahissement du Palatinat par des troupes étrangères avait décidé le roi d'Angleterre à envoyer des soldats et de l'argent au comte de Mansfeld ; il engagea même le roi de Danemarii à embrasser la cause de Frédéric V. Cette cause, au reste, oflrait d'autant plus de chances de succès, que la trêve entre la Hollande et l'Espagne, touchant à sa fin, mettait cette dernière puissance dans l'impossibilité de seconder plus longtemps l'ambition démesurée de l'empereur.
Un événement plus important encore semblait annoncer à Frédéric un prochain changement de fortune. Bethlen Gabor venait d'envahir de nouveau la Hongrie, et les généraux Dampierre et Boucquoi, envoyés contre lui par l'empereur, avaient trouvé la mort, l'un à la bataille de Presbourg, l'autre au siège de Neuhausel. Bethlen Gabor triomphant continuait à s'avancer vers les frontières de PAutriche, où le vieux comte de Thum et plusieurs autres seigneurs bohémiens, échappés à la vengeance impériale, vinrent lui ofirir l'appui de leurs bras et de leur haine.
En ce moment, une attaque sérieuse de la part des^ protestants eût ébranlé la fortune de Ferdinand II et rétabli celle dé Frédéric Y; mais, par une fatalité inconcevable, les Bohémiens et les Allemands étaient tou* jours réduits à déposer les armes quand Bethlen Gabor entrait en campagne, et ils ne se trouvaient en état de reparaître sur le théâtre de la guerre, que lorsque le
belliqueux Transylvanien avait épuisé toutes ses ressources, et qu'il se voyait contraint à réparer ses forces par un repos momentané.
Encouragé par Tespoir d'un nouvel avenir, Frédéric V rejoignit, à l'aide d'un déguisement^ le corps d*armée du comte de Mansfeld, qui luttait avec succès dans le bas Palatinat contre le général Tilly. Cette démarche lui valut plusieurs témoignages d'un dévouement enthou* siaste. Le margrave de Bade leva des troupes dont personne ne connaissait la véritable destination, abdiqua en faveur de son fils, afin de soustraire, en cas de dé« faite, ses États à la vengeance de Tempereur, et vint avec son corps d'firmée se joindre au comte de Mansfeld.
De son côté, le duc de Wurtemberg fit des armements extraordinaires, et avoua hautement Tinlention de défendre la cause de Frédéric, qui profita de ,ces dispositions favorables pour s'efTorcer de réorganiser YUnion évangélique. Justement effrayé de ces préparatifs menaçants, le général Tilly appela les troupes espagnoles à son secours ; sa bonne étoile voulut que, pendant qu'il cherchait ainsi à augmenter ses forces, Mansfeld se séparât du margrave de Bade, qui, -abandonné à ses seules ressources, fut battu par les Bavarois, en 1622, près de Wimpfen.
Un guerrier aventureux, sans fortune, et dont la naissance légitime était contestée par sa propre famille , s'était fait le défenseur du gendre d'un roi, un instant roi lui-même, et que pas un de ses parents n'avait osé soutenir; un souverain renonça à ses États, où 11 régnait paisiblement, pour se faire le champion de ce priiice, qui lui'était étranger ; et quand il désespéra de la cause dont il s'était si généreusement chargé, un troisième preux, pauvre en États, mais riche en aïeux héroïques, le duc Christian de Brunsv^ick, administrateur do Hal-
berstadt» s'arma pour la défendre.
Jeune et présomptueux, ce prince ne voyait dans cette entreprise téméraire que Toccasion d'acquérir un grand nom aux dépens du clergé catholique, auquel il avait voué une haine chevaleresque. Persuadé qu'à l'exemple du comte de Mansfeld il possédait le secret d'entretenir une armée sans argent et sans crédit, il réunit dans la basse Saxe des troupes nombreuses, levées au nom de Frédéric V et de la liberté allemande. Les vases d'or et d'argent qu'il enleva aux églises furent corîvertis en monnaies sur lesquelles il fit graver ces moti : Ami de Dieu et ennemi de la calotte; et ses actions répondaient à celte devise.
Son armée, comme toutes cerres de l'époque, ressemblait plutôt à une horde de brigands qu'à des troupes disciplinées. Pillant et ravageant tout sur son passage» il se rendit dans les provinces du haut Rhin ; mais les amis et les ennemis, qu'il avait eu Tim prudence de rançonner, le chassèrent de' cette contrée. Forcé de se replier près de Mayence, il chercha à passer le Mein, gardé par le général Tilly, et ce ne fut qu'en sacrifiant la moitié de son armée qu'il put opérer ce passage et rejoindre le comte de Mansfeld. Tous deux, vivement poursuivis par Tilly, se jetèrent de nouveau en Alsace, où ils désolèrent les contrées qui avaient eu le bonheur d'échapper à leur première invasion.
Tandis que Frédéric V suivait en proscrit, et presque en mendiant, les hordes vagabondes qui le proclamaient leur souverain, ses amis travaillaient à le réconcilier avec l'empereur. Ce monarque, prudent jusqu'à la perfidie, feignit de les écouter avec bienveillance, dans le seul but de réduire leur zèle à de^stériles n^ocialions» Le roi Jacques seconda comme toujours et sans le vouloir, la ruse de Ferdinand II, qui avait exigé qu'avant de recevoir son pardon, Frédéric déposât les armes. Trouvant celt^ prétention fort juste, il coûtnû-
gnit son gendre à congédier le comte de Mansfeld et le duc Christian dp Brunswick, et à se rendre en Hollande pour y attendre les effets de la clémence impériale.
Le parti désespéré que Frédéric venait de prendre, n*embarrassa les deux chefs qui Pavaient si vaillamment défendu, que parce que désormais leur armée se trouvait sans drapeau. Us ne s'étaient point armés pour Frédéric, sa retraite du théâtre de la lutte ne pouvait les désarmer. La guerre était leur unique but, et ils ne voyaient qu'un accesscire dans le parti pour ou contre lequel ils devaient combattre. Après quelques essais infructueux pour entrer au service de l'empereur, ils se retirèrent en Lorraine, où les excès qu'ils commirent portèrent la terreur jusque dans l'intérieur de la France. Les Hollandais, serrés de près par le général Spinda, les appelèrent enfin à leur secours. Se mettant aussitôt en route , ils défirent à Fleurus, dans une bataille sanglante, lès troupes espagnoles qui voulaient leur barrer le passage, et arrivèrent en Hollande assez tôt pour faire lever le siège de Berg-op-Zoom
L'indiscipline et les déprédations de tes troupes vagabondes fatiguèrent tellement les Hollandais, qu'ils profitèrent du premier moment de calme pour se débarrasser de ces auxiliaires dangereux. Le comte de Mansfeld conduisit ses soldats dans la riche province de rOst- Frise, aOn de les préparer, par le repos et l'abondance, à de nouveaux exploits. Le duc Christian de Brunswick, devenu amoureux de la duchesse palatine, qu*il avait vue en Hollande, et, par conséquent, plus que jamais disposé à défendre sa cause, retourna dans la basse Saxe, portant un gant de la princesse attaché à son chapeau, et sur ses enseignes cette devise chevaleresque : Tout pour Dieu et pour elle.
Les États héréditaires de TAutriche étaient débar-
rassés enfin des ennemis qui s'en étaient emparés; V Union évangëlique avait encore une fois cessé d'exister; le margrave de Bade, le duc Christian et le comte de Mansfeld, ne pouvaient plus tenir la campagne ; le Palatinat était au pouvoir des troupes chargées d'exécuter l'arrêt qui irfettait ce pays et son souverain au ban de TËinpire. La Bavière avait conquis Manheim et Heidelberg; une garnison espagnole occupait Franckenlhal, et Frédéric V, réfugié dans un coin de la Hollande, y attendait avec résignation la permission honteuse d'apaiser, par une génuflexion, la colère d'un vainqueur impitoyable. Son sort devait se décider à Ratisbonne, dans une assemblée d'électeurs convoqués à ce sujet; mais dans le cabinet impérial son arrêt était prononcé depuis longtemps.
Persuadé qu'une iniquité cesse d'être dangereuse quand on l'accomplit dans toutes ses conséquences, Ferdinand insinua aux électeurs que Frédéric, ayant été légitimement dépossédé de ses États, ne pouvait plus y rentrer, et qu'un prince sans États et sans peuple ne pouvait conserver la couronne électorale. Puis il leur rappela toutes les circonstances de la conduite de Frédéric et celle de Maximilien de Bavière, afin de les convaincre que, si le parti catholique avait tout à redouter de la vengeance et des haines religieuses du premier, il pouvait compter sur le zèle et le dévouement du second. De là, il tira la conséquence qu'il était aussi juste que politique de récompenser l'un et de mettre l'autre dans l'impossibilité de nuire, en octroyant le Palalinat à la Bavière, mesuré qui avait en outre l'avantage immense d'assurer à la religion catholique la majorité dans le conseil électoral.
Ces considérations décidèrent les électeurs ecclésiastiques à soutenir les projets de l'empereur. Du côté protestant, la voix de l'électeur de Saxe avait seule
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quelque importance. Défenseur*né de la réformation et de la liberté allemande , il était de son devoir de les protéger contre l'Église romaine et contre l'emperçur; mais pouvait-il contester au chef de TEmpire un droit sur lequel lui-même fondait la tranquille possession de sa couronne d'électeur • î Quant à la queslton religieuse, il ne s'agissait pas pour lui, en ce moment, de l'avenir de la réformation, mfis de décider à laquelle des deux religions, celle de Calvin ou celle du pape, qu'il détestait également, il accorderait la préférence. Dans cette position critique, il n'écouta que les haines et les intérêts privés, et conseilla en secret à l'empereur de disposer du Palatinat selon son bon plaisir, et en dépit des représentations que les convenances de sa position pourraient le forcer de lui adresser dans l'assemblée des électeurs. Si plus tard il refusa de ratifler les décisions de Ferdinand II, c'est que ce mOharque l'avait irrité en chassant les ministres protestants de la Bohême. Mais * cette opposition ne fut pas de longue durée, et la concession du Palatinat à la Bavière lui parut un acte Irèslégitime, à dater du jour où on lui accorda la Lusace à titre de solde d'une indemnité de guerre, qu'il avait
' Schiller fait ici allusion à la mafiiére dont l'électoral de Saxe est passé de la branche Ërnestine, qai est l'ainée de cette maison, à la branche Albertine, à laquelle appartenait Jean-Georges. Jean- Frédéric, surnommé le Magnanime, électeur de Saxe, de la branche Emestine, s'était fait le chef de la ligue de Schmalkalde contre l'empereur Charles-Quint, en faveur des libertés de l'Allemagne Après avoir soutenu une longue guerre contre- cet empereur, il perdit la bataille de Muhlberg, où il fut fait prisonnier, le 24 avril 1547. À la suite de cette défaite, Charles-Quint le déposa de son ëlectorat, et en revôtit Maurice de Saxe, de la branche Albertine. Jean-Georges* qui descendait en ligne directe de Maurice, n'avait donc d'autres droits à l'électoral de Saxe, que ceux que lui donnait l'acte arbitraire de l'empereur Charles-Quint.
(IfoU du TraducU)
évaluée à la somme énorme de six: millions de reichsthalers.
Ce fut en dédaignant les protestations de toute l'Allemagne réformée et en violant la conslilution de TEmpire, à laquelle il avait juré fidélité, que Ferdinand II s'acquitta envers Maximitien, par la concession du Palatinat. L'assemblée des électeurs de Ratisbonue, qui prononça cet arrôt, chercha cependant à l'adoucir en y ajoutant une clause en termes fort ambigus, par laquelle les descendants de Frédéric pourraient un jour faire valoir leurs droits à cet électorat. L'infortuné Frédéric n'en était pas moins chassé pour toujours, et sans môme avoir pu paraître et se défendre devant le tribunal suprême qui l'avait condamné sans l'entendre : iniquité que des juges ordinaires n'oseraient se permettre envers le plus humble des vassaux, le plus vil des malfaiteurs.
Irrité par tant d'injustice et par la rupture du mariage qu'on lui avait fait^spérer pour son fils avec une princesse espagnole, le roi Jacques prit enfin vivement le parti de son gendre. La France aussi se réveilla de son long sommeil, car une révolution de cabinet venait de placer le cardinal de Richelieu à la tête des affaires. La conduite du gouverneur de Milan, qui s'était emparé de la Valteline comme d'un point de ralliement entre l'Espagne et les États héréditaires de l'Autriche^ ranima les anciennes craintes de TEurope, et avec elles les vues politiques de Henri IV.
Le mariage du prince de Galles avec Henriette de France, facilita entre ces deux royaumes une alliance, dont la Hollande, le Danemark et plusieurs petits États d'Italie ne tardèrent pas à faire partie. Le but de cette union était de reprendre la Valteline à l'Espagne» et de contraindre l'Autriche à rétablir dans ses États Télecteur du Palàtinat.
La première partie de ce projet reçut seule un commencement (Inexécution; car le roi Jacques mourut, et Charles I" fut trop sérieusement occupé chez lui pour s'intéresser aux affaires de l'Empire; la Savoie et Venise trouvèrent des défaites pour se dispenser de tenir leurs engagements; Richelieu crut qu'il fallait soumettre les huguenots de la France à leur roi, avant de soulfenir les protestants de TÂllemagne contre leur empereur ; et toutes les brillantes espérances que l'ailiance française et anglaise avait fait naître s'évanouirent comme une vaine fumée.
Le comte de Mansfeld, toujours inoccupé, stationnait dans les provinces du bas Rhin; et après quelques expéditions malheureuses , le duc Christian de Brunswick avait été forcé d'évacuer entièrement le territoire de l'Empire; et Belhlen Gabor avait de nouveau pénétré jusque dans la Moravie. Mais cette invasion ne trouva pas plus d'appui de la part des protestants de l'Allemagne que toutes celles qui l'avaient précédée : elle se termina par une réconciliation cogiplète entre l'empereur et le souverain de la Transylvanie.
Vunioîk évangélique n'existait plus; tous les princes protestants avaient déposé les armes, et le général Tilly stationnait sur le territoire des protestants, sous le vain prétexte de surveiller le duc Christian de Brunswick. Ce prince cependant avait déjà été complètement défait dans la basse Saxe; la ville de Lippstadt, le siège de sa charge d'administrateur de Halberstadt, avait été forcée de capituler, et le défaut d'argent venait de le contraindre à licencier ses troupes. Les mêmes causes réduisirent Mansfeld à prendre le même pafti. Pourquoi alors l'armée de Tilly, qui n*avait plus d'ennemis à combat* ire, continuait-elle à tenir la campagne?
Jl est difficile de démêler la vérité au milieu des clameurs passionnées de l'esprit de parti; ce n'est que par
un examen consciencieux de la situation de TEmpiFe, qu'on peut découvrir la véritable cause de l'agitation et de rinquiétude qui s'étaient emparées de tous les esprits.
L'empereur et la Ligue continuaient à rester, armés, tandis que les protestants étaient hors d*état de se défendre; et lors même que Ferdinand II n'aurait pas eu d'abord l'idée d*abuser de ses victoires» elle ne pouvait manquer de lui être suggérée par la faiblesse et la désunion de ses ennemis. Les traités surannés qui protégeaient la réformation ne pouvaient arrêter un monarque qui devait tout à la religion catholique, et qui regardait comme juste et saint tout ce qui était favorable à celte religion.
La haute Allemagne était vaincue, la basse seule luttait encore contre l'absolutisme impérial ; les protestants s'y trouvaient en majorité, et l'Église romaine y avait perdu la plupart de ses établissements : l'instant était propice pour les lui faire restituer. Les États de presque tous les princes protestants ne se composaient que de biens enlevés jadis au clergé; en les rendant à leurs anciens maîtres, l'empereur servait nonseulement l'Église catholique , mais achevait la ruine de ses ennemis.
L'imminence du danger fit enfin comprendre aux protestants la nécessité de songer à leur conservation. La basse Saxe s'arma avec autant dé mystère que de promptitude, et devint le dépôt des provisions de guerre du parti protestant, qui traita en même temps avec Venise, la Hollande et l'Angleterre, pour en obtenir des subsides et délibérer à l'avance sur le choix du souverain qu'ils se donneraient pour chef. Les rois de Suède et de Danemark , alliés naturels de la basse Saxe, craignaient que l'empereur, en s'emparant de ce pays, ne devint pour eux un voisin dangereux sur les côtes de la mer du Nord. Le double intérêt de leun
Étais et de leur religion leur faisait donc un devoir d'arrêter leis progrès de Ferdinand dans la basse Allemagne, dont Christian IV, en sa qualité de duc de Holstein, était un des souverains.
Des motifs plus puissants encore autorisèrent Gus-^ tave-Adolphe, à vouloir faire partie de la nouvelle alliance des protestants. Aussi les deux rois sollicitérent-ils à Tenvi l'honneur de défendre la basse Saxe contre la formidable puissance autrichienne : chacun d'eux ofirit à cet effet une armée nombreuse, qu'il se proposait de commander en personne.
Déjà Gustave-Adolphe, par ses campagnes contre la Russie et la Pologne, était devenu célèbre sur toutes les côtes de la Baltique; ce qui donnait un très-grand poids à son alliance dans la politique des protestants alle*^ mands. Mais cette môme gloire avait excité l'envie du vieux roi de Danemark, qui fit tous ses efforts pour rester seul chargé d'une entreprise, de laquelle il se promettait une moisson de lauriers assez riche pour éclipser la renommée du jeune héros de la Suède.
1^ cabinet anglais fut chargé de juger leurs prétentions, et Christian IV l'emporta sur son rival, parce que sa position lui permit d'offrir des conditions plus favo* râbles. En effet, si une bataille perdue le forçait à une retraite momentanée, il pouvait se ralUer dans le Hols* tein et le Jutland, qui faisaient partie de ses État^; tandis que Gustave-Adolphe, qui ne possédait rien en Allemagne, s'était vu forcé d'exiger la concession de quelques planes fortes où, en cas de revers, il pût assurer un refuge à ses troupes.
Plus que jamais empressé d'ouvrir la campagne, le roi de Danemark réunit en peu de temps une armée de soixante mille hommes, avec laquelle il entra dans la basse Saxe. L'administrateur de Magdebourg et les ducs de Mecklembourg et de Brunswick se joignirent à lui.
Ce renfort enflamma tellement son courage, qu'il se vanta hautement de terminer la guerre par une seule bataille. Son langage avec la cour de Vienne était cependant plein de modération; car il voulait la con vaincre qu'il n'était entré en basse Saxe que pour y maintenir Tordre et la tranquillité.
Ferdinand ne fut pas dupe de ces fausses démonstratio/is de paix; et après avoir vainement employé les représentations et les menaces pour engager Clirislian à désarmer, il commença lui-même les hostilités. Le général Tilly s'avança sur la rive gauche du Weser, et s'empara de tous les passages jusqu'à Munden : après avoir inutilement attaqué Nienbourg, Bt cherché à pas* ser le fleuve, il répandit ses troupes dans la principauté de Kalemberg. Le roi de Danemark déploya son armée sur la rive droite du Weser, où elle occupait tout le territoire de Brunswick. En divisant ainsi ses forces, il s'était mis dans la nécessité d'éviter avec autant de soin un combat décisif, que le général Tilly en mettait pour l'y contraindre.
Jusqu'à ce moment Tempei^ur n'avait combattu qu'avec les armes de la Bavière et de la Ligue y à l'exception de quelques troupes espagnoles qui étaient venues de Flandre dans le bas PalaUnat. Maximilien de Bavière dirigeait seul toutes les opérations de la guerre, et Tilly était xin générai bavarois.
Sauvé et défendu par la Bavière et par la Ligue^ Ferdinand devait tout à leur bonne volonté à son égard : cette dépendance s'accordait d'autant plus mal avec ses projets do conquêtes, qu'il ne pouvait espérer de s'y voir soutenu par la Ligue, qu'à la condition qu'elle recueillerait le fruit de ces conquêtes, et ne voudrait par* tager avec l'eitipereur que la haine générale dont il ne pouvait manquer de devenir l'objet.
Pour éciia[)p6r à une si fâcheuse position, il ne lui
restait qu'un seul moyen, celui de lever et d'entretenir, à ses frais une nombreuse et vaillante armée; mais les guerres précédentes avaient tellement épuisé ses États héréditaires, que de no.uveaux sacrifices leur devenaient absolument impossibles. Rien ne pouvait donc lui être plus agréable que rofTre inattendue par laquelle le comte de Wallenstein vint le surprendre.
Ce seigneur, le plus riche de la Bohême, avait servi la maison d'Autriche depuis sa plus tendre jeunesse, et donné des preuves de valeur et de talent dans diverses campagnes. Colonel à la bataille de la montagne Blanche, et bientôt après général major, il justifia cet avancement rapide en chassant de la Moravie les troupes hongroises qui s'en étaient emparées. L'empereur l'avait récompensé de ce service par une partie des do« maines confisqués sur les rebelles de la Bohême.
Devenu ainsi possesseur d'une fortune immense, son ambition démesurée, sa confiance dans sa bonne étoile , et surtout l'étude profonde qu'il avait faite de la situation de TEurope et du caractère de ses souverains, lui suggérèrent le projet audacieux de recruter et d'équiper une armée à ses frais; de se charger même de son entretien, à la seule condition qu'il lui serait permis de la porter jusqu^â cinquante mille hommes. Cette proposition fut regardée comme le rêve extravagant d'une tête exaltée; Ferdinand cependant l'encouragea, car lui seul comprit qu'elle serait encore très-avantageuse lors même qu'elle ne se réaliserait qu'en partie.
On accorda donc au comte de Wallenstein, pour ses premiers essais, quelques districts de la Bohême, avec la permission de créer lui-même les charges d'officiers. En moins de deux mois, vingt mille hommes étaient sous ses ordres; il quitta avec eux les frontières de l'Autriche, et lorsqu'il parut à l'entrée de la basse Saxe,
son armée se montait à trente mille combattants. Pour opérer cette création merveilleuse, l'empereur n'avait donné que son nom.
La voix de Wallenstein, l'espoir d'gn avancement rapide, Tattrait du butin , avaient attiré de tous les points de l'Allemagne, non-seulement des aventuriers obscurs, mais des princes souverains étaient venus avec des régiments' entiers se ranger sous le drapeau autrichien. Pour la première fois depuis le commencement de cette guerre, une armée impériale parut enfin sur le territoire de l'Empire : apparition terrible pour les protestants, et fort peu réjouissante pour les catholiques.
Wallenstein avait reçu l'ordre de joindre son armée i celle de la LiguCy et d'attaquer le roi de DanemaiiL de concert avec Tilly ; mais il était trop jaloux de la gloire de ce général, pour lui fournir ainsi le moyen de la rendre plus éclatante encore; et, tout en appuyant ses opérations sur le plan de campagne du général en chef de la Ligue^ il persista dans la résolution qu'il avait prise d'agir toujours sans sa coopération.
N'ayant point à sa disposition les ressources légales au moyen desquelles Tilly entretenait son armée» il se vit contraint de conduire la sienne dans les provinces que la guerre n'avait pas encore épuisées, telles que les territoires de Ualberstadt et de Magdebourg. En péné» trant jusqu'à Dessau, il se rendit maître de l'Elbe et des pays situés sur les deux rives, d'où il pouvait prendre les Danois en queue et se frayer une route pour entrer dans leurs États.
Christian IV, ainsi enfermé entre les deux années ennemies, ne s'aveugla point sur les dangers de sa position. Pour les diminuer, il décida le duc Christian de Brunswick, administrateur de Halberstadt, à se joindre à lui, et releva l'influence de Mansfeld en le déclarant
LITHE DEUXIÈME. 133
son allié. Ce vaillant chef de parti Iç récompensa de ce service en occupant Wallenstein sur les bords de l'Elbe » il poussa même Taudace jusqu'à s^approcher du pont de Dessau et à élever ses batteries en face des batleries impériales. Assailli de tous côtés, il succomba sous le nombre, après avoir laissé plus de trois mille morts sur le champ de bataille.
Malgré cette défaite, il parvint à conduire le reste de son armée dans la marche de Brandebourg, où il recruta de nouvelles troupes. Redevenu formidable, il entra tout à coup dans la Silésie, avec l'intention bien arrêtée de pénétrer par cette province en Hongrie, afin de se joindre à Belhlen Gabor, et de porter ainsi la guerre dans le cœur des provinces héréditaires de 1* Autriche.
Devinant ce dessein si pernicieux pour lui , Ferdinand expédia en h&te à Wallenstein l'ordre de ne plus songer au roi de Danemark et de tourner toutes ses forces contre Hansfèld, afin de l'empêcher de traverser la Silésié. Cette division des forces ennemies permit à Christian IV, d'envoyer une partie de ses troupes en Westphalie, où elles s'emparèrent des évèchés de Munster et d'Osnabruck. En vain Tilly avaitil cherché à le prévenir; une tentative d'invasion sur le territoire de la Ligue, par le duc Christian, Tavait mis dans la nécessité d'abandonner la Westphalie aux Danois.
Trop bon général pour ne pas comprendre que par là il venait de faciliter au landgrave de Hesse-Cassel le moyen de se réunir à l'armée danoise, il chercha à rendre cette réunion impossible en s'emparant de toutes les places fortes de la Werra et du Fould, y compris la ville de Munden, située à l'entrée des montagnes de la Hesse, où ces deux rivières se confondent avec le Weser. Bientôt après il prit Gottingue, la clef du Brunswick et de la Hesse*
Déjà un sort semblable altendait Nordheini, quand le roi de Danemark se porta au secours de cette ville, la mit en état de soutenir un long siège, et chercha de nouveau à se frayer un passage pour entrer sur le territoire de la Ligue. Tilly le poursuivit à marches forcées, et le rejoignit près de Duderstadt. N'osant se mesurer avec un ennemi dont il connaissait la supériorité, et qui comptait dans ses rangs plusieurs régiments de Wallenstein, il chercha à lui échapper par une retraite adroite; mais Tilly Tavaitsibien entouré, qu'après trois jours d'escarmouches et de luttes insigniGantes, il se vit contraint de livrer bataille près du village de Dutter, non loin du Barenberg.
Les Danois attaquèrent avec beaucoup d*iatrépidité; trois fois Tennemi, plus nombreux , pins aguerri et mieux armé, les repoussa, et trois fois le courageux, Christian IV les ramena au combat. La victoire se déclara enfin pour Tilly. Les Danois perdirent soixante drapeaux ou étendards, toute leur artillerie, leurs bagages et leurs munitions, quatre mille soldats et une foule de vaillants officiers. Quelques régiments d*infanterie, qui s'étaient réfugiés dans le village de Lutter, déposèrent les armes, et furent faits prisonniers. Le roi, qui s'était échappé avec une partie de sa cavalerie, ne tarda pas à se rallier; mais Tilly le poursuivit à outrance et le fit reculer jusque dans les environs de Brème.
Quoique découragé partant de défaites, Christian lY voulait du moins continuer la guerre défensive et empêcher Tennemi de passer TElbe. Dans ce but, il jeta des garnisons dans toutes les places fortes, et se réduisit ainsi à rester inactif avec les débris de son armée, tandis que les détachements qu'il avait éparpilles de tous côtés devinrent la proie du général de la LiguCy quise rendit maître du Weser, passa TElbe, et s'étendit
BUT tout le Brandebourg. A la même époque, Wallenstein pénélra dans 'le Holstein , et transporta ainsi la guerre sur le territoire du roi de Danemark. Ce succès le consola de n'avoir pu arrêter la marche de Mansfcld, qui, toujours plus grand que la fortune, dont les caprices lui étaient si souvent contraires, avait traversé la Silésie et atteint la Hongrie, où il s*était joint à Bcthlen Gabor.
Séduit par les promesses de rAnglclerre et de l'Ailemagne protestante, le prince transylvanien avait de nouveau rompu la paix avec rAutriclie ; mais, au lieu des subsides et des soldats attendus, Mansfeld vint lui demander de l'argent pour solder ses troupes, et des renforts pour chasser de la Hongrie l'armcc impériale, qu'il avait attirée sur ses pas. Peu satisfait d'un pareil auxiliaire, Bethlen Gabor lui déclara qu'il n'entreprendrait rien avant qu'il eût réussi à se procurer de l'argent. A cet effet, il lui conseilla de s'adresser à la république de Venise, et se hâta d'en, finir avec l'cmipereur, ainsi qu'ik en avait l'habitude, par un traité de paix, qu'il se promettait d'avance de rompre à la première occasion favorable.
Séparé de TAUemagne et hors d'état de se soutenir en Hongrie, Mansfeld licencia ses soldats, vendit leurs armes et les munitions de guerre, et partit pour Venise avec une suite peu nombreuse. Tant de revers n'avaient point abattu son courage, et son génie actif lui suggéra des projets vastes et glorieux, mais inutiles, car il tou-* chait au terme de sa carrière. L'adversité, qui Tavait si cruellement poursuivi pendant sa vie , lui creusa une tombe en Dalmatie, près de Zara, où la mort vint le surprendre, en 1626. Le duc Christian de Brunswick, son compagnon d*armes, l'avait précédé au tombeau de quelques mois seulement. C'est ainsi que finirent ces deux hommes dignes de l'immortalité, et que la posté*
rite bénirait s'ils avaient combattu les vices de leur époque avec le courage et la fermeté qu'ils déployèrent pour lutter contre les chances du hasard.
Si, dès son début dans cette guerre, le roi de Danemark n'avait pu tenir tête au général Tilly, que pouvaitil espérer maintenant qu'il n'avait plus à opposer, à deux grands généraux, que les débris d'une arméevaincue et démoralisée ?
Après avoir chassé les Danois des bords du Weser, de l'Elbe et du Havel, Tarmée impériale se précipita sur le Brandebourg, le Mecklembourg, le Holstein et le Schleswig. Wallenstein, qui commandait cette armée, avait décidé le général de la Ligue à passer l'Elbe pour surveiller les Hollandais. Par cette ruse adroite, qui le dispensait de la nécessité, si pénible pour lui, de seconder les plans d'un autre, il s'était assuré le moyen de terminer seul la guerre contre le roi de Danemark, et de recueillir ainsi le fruit des victoires remportées par Tilly. Bientôt ce roi chassé de*toutes les places fortes de ses États allemands, Glukstadt seule exceptée, se vit entièrement délaissé. L'Angleterre daigna à peine lui adresser quelques vagues consolations, et tous ses alliés de la basse Saxe étaient devenus victimes de la fureur des vainqueurs. Immédiatement après la bataille de Lutter, le landgrave de Hesse-Cassel avait été contraint par le général Tilly de renoncer à l'alliance danoise, et l'apparition subite de Wallenstein devant Berlin, força rélecteur de Brandebourg à reconnaître la légitimité des droits de Maximilien de Bavière sur le Palatinat. Le Mecklembourg aussi fut occupé par des troupes impériales, et ses deux ducs mis au ban de l'Empire, comme partisans du roi de Danemark.
Défendre les libertés civiles et religieuses de l'Allemagne contre le fanatisme et le pouvoir absolu , était devenu un crime qu'aucun châtiment ne semblait pou-
Toir punir assez sévèrement. Ces excès de l'ambition et de l'injustice n'étaient cependant que le prélude de calamités plus grandes, qui ne tardèrent pas à mettre le comble aux malheurs de l'Empire.
L'Allemagne venait enfin de deviner par quel moyen Wallenstein était parvenu à réaliser l'offre qu'il avait faite à l'empereur. La premijère idée de ce projet pernicieux lui avait été suggérée par l'exemple de Mansfeld : le disciple perfectionna la conception du maUre. Partant du principe, que la guerre doit vivre de la guerre^ le comte de Mansfeld et le duc Christian de Brunswick, avaient entretenu leurs soldats aux dépens des pays où ils se trouvaient, procédé par lequel ils les avaient exposés non-seulement à mériter le titre, mais à supporter tous les inconvénients de la vie de brigands. Semblables à des voleurs de grands chemins, de pareilles troupes, toujours surveillées et poursuivies par les amis de l'ordre et de la tranquillité publique, ne pouvaient agir qu'à Tombre du mystère ou de la ruse, et se trouvaient sans cesse forcées à se tenir sur la défensive.
Malgré tous ces obstacles, Mansfeld et Christian avaient obtenu de brillants succès. Que ne devait pas espérer le chef qui parviendrait à lever une armée, assez nombreuse pour pénétrer et se maintenir dans les provinces les plus riches, et qui, en se couvrant du nom de l'empereur, se serait assuré du droit dMmpunité ? Pouvait-il y avoir une position plus élevée que celle de l'homme de génie qui, sous l'égide de la plus haute autorité de TEmpire et à la tète d'une armée formidable, exécuterait dans ces vastes dimensions le projet que deux aventuriers avaient essayé de réaliser avec une poignée de soldats, et sous leur seule responsabilité?
Wallenstein avait senti qu*il était cet homme de ^génie, et il ne tarda pas à le prouver à l'Europe.
It.
Plus SCS troupes devenaient nombreuses, moins il avait besoin de s'occuper de leur entretien; car avec elles augmentait la terreur qu*il inspirait, et qui lui livrait d^avance la clef de toutes les provinces allemandes. Les actes de violence, quand ils sont soutenus par la force, sont toujours sûrs de l'impunité. Au reste, quand Wallenstein les exerçait contre les ennemis de Tempereur, ils avaient quelque apparence de -justice ; la nécessité lui servait d^excuse auprès des amis que leur faiblesse contraignait à les supporter sans se plaindre. L'oppression qui pesait tantôt sur un souverain et tantôt sur un autre les empêcha non-seulement de se liguer entre eux, mais elle eut encore l'avantage de les affaiblir au point, que bientôt la résistance leur devint entièrement impossible.
C'est ainsi que rAllemagne entière se convertit en un immense dépôt de vivres et de munitions, où les troupes impériales puisaient sans cesse au gré de Jeurs besoins. De véhémentes réclamations contre cet abus révoltant assiégeaient le trône impérial; mais Wallenstein, loin de s'en effrayer, y vit la preuve que les membres de la diète comprenaient leur impuissance, puisque au lieu de recourir aux armes ils pétitionnaient* D'un autre côté, il remarquait avec plaisir qu'une partie de la haine générale qu'il avait soulevée contre lui commençait à rejaillir sur Ferdinand, parce qu'il refusait de faire droit aux plaintes qu'on lui adressait contre son général. Au reste, il ne tarda pas à se sentir tellement fort à la tête de son armée formidable, qu'il aurait pu impunément se dispenser d'obéir à l'empereur, lors même qu'il lui aurait ordonné de tenir une autre conduite que celle qu'il jugeait favorable à ses propres intérêts.
Les ennemis de l'Autriche et de la Ligue étaient tellement épuisés, qu'une paix prochaine Semblait plus
que probable, et cependant Waliensteîn continuait à augmenter son armée, qui déjà se montait à plus de cent mille hommes. Autorisé à créer des ofGciers de tout grade, y compris celui de colonel, un immense état-major Tentourait constamment, et il étalait un luxe et une prodigalité royale ; ses moindres dons n'étaient jamais au-dessous de mille ilorins , et des sommes immenses étaient régulièrement envoyées à la cour de ViennCi pour payer les agents secrets chargés d*y maintenir son crédit et son influence. Ces dépenses énormes s'effectuaient sans imposer à Tempereur le plus léger sacrifice; les contributions de guerre, levées sur les amis comme sur les ennemis, suffisaient pour faire face à tout.
S*il faut en croire certains rapports, exagérés peutêtre, CCS contributions, que Walicnslein imposa aux souverains de TAllemagne, pendant les sept années qu'il fut à la tête des armées impériales , s'élevaient à plus de 60 milliards de reichsthalers (240 milliards de francs environ), sans compter les frais occasionnés par l'obligation de nourrir, d'équiper et de remonter les troupes qui passaient sur leur territoire.
L'abondance qui régnait dans son camp, augmenta l'empressement avec lequel on venait de tous côtés se ranger sous son drapeau ; et l'éclat et la prospérité de son armée s'augmentaient à mesure que les provinces qui lui servaient de nourrices, tombaient dans la misère et l'esclavage. Les malédictions des peuples et les cris de douleur des princes glissaient sur son cœur ambitieux et dur. Pour Tinstant, du moins, il avait atteint son but : ses soldats l'adoraient, et l'énormité de ses forfaits le mettait à même d*en mépriser les conséquences, car il était parvenu à se rendre redoutable à tous les souverains de l'Europe.
On ne pourrait, sans injustice, faire peser sur Fcrdi-
nand toute la responsabilité des crimes de ses troupes et de leur général. S'il avait pu prévoir qu'en acceptant l'offre de Wallenslein, il l'autorisait à rançonner les peuples selon son bon plaisir, il eût reculé sans doute devant un acte aussr dangereux pour lui que funeste pour rÂtlemagnc/D'un autre côté, si Wallenslein exerçait ses ravages au nom de Fempereur, il se servait aussi de ce nom pour abaisser les membres de la diète, briser les rouages de la constitution, etr renverser celte hiérarchie si sagement combinée, qui distribuait le pouvoir en parties égales, depuis le plus petit électeur jusqu'au chef de TEmpire. IJ est vrai qu'en faisant ainsi de Tautorité impériale la seule puissance de l'Aileitiagne, il agissait moins dans l'intérêt de son maître que dans le sien, car il savait qu'il grandissait avec l'autorité dont il s'était fait le créateur et Tagent,
Ébloui de la hauteur où son général l'avait élevé, Ferdinand ne comprit pas qu'il serait forcé d'en descendre, dès que la main qui 1 y avait porté refuserait de le soutenir. Dans l'excès de sa reconnaissance, il créa l'auteur de sa fortune, duc de Friedland. Cette récompense n'était pour l'ambitieux Wallenstein qu'une faveur insignifiante , et il exigea , pour garantie des sommes qu'il prétendait avoir avancées au gouvernement, la concession du Mecklembourg, dont il venait de faire la conquête. Les voix du conseil .impérial qu'il n'avait pas daigné acheter s'élevèrent contre cette prétention inouïe ; et TEspagne, qu'il ne cessait d'offenser par ses manières hautaines, s'y opposa ouvertement. Malgré cette opposition, ses partisans l'emportèrent, et un décret impérial de 1628 déposséda les héritiers d'une des i^las anciennes maisons princières de TAllemagne, pour accorder ses dépouilles à l'agent, au serviteur, ou plutôt à Tinstrument indispensable des ambitieux et criminels desseins, de Ferdinand IL
Âpres ce suocès, Wallenstein prit le litre de généralissime des années impériales de terre et de mer, s'empara de la yille de Wismar, afin de prendre pied sur la mer Baltique, et contraignit la Pologne et les villes anséatiques à lui fournir des vaisseaux, avec lesquels il se proposait d^atlaquer les Danois dans leur pays, j'erdinand ne pouvait manquer d'approuver un projet qui favorisait son espoir d'arriver au pouvoir absolu, puisque ce projet tendait à séparer la basse Saxe des États du Nord, et à entourer l'Empire, depuis l'Adriatique jusqu'au Sund, d'une suite non interrompue de provinces autrichiennes.
Wallenstein cependant , n'avait conçu ce plan que dans son intérêt à lui. En se consolidant sur la mer Baltique, il travaillait h acquérir une puissance rêvée depuis longtemps, et qui devait le rendre assez indépendant pour se passer de l'égide impériale. En tout cas, la possession de Stralsund lui était indispensable. Ce port, aussi vaste que sûr, et d'où il était facile d'aborder les côtes de la Suède et du Danemark, pouvait, en cas de guerre avec ces deux pays, devenir pour lui une place d'armes, un magasin précieux.
Jusqu'ici cependant cette ville, la sixième de la hanse, placée sous la protection du duc de Poméranie, n'avait pris aucune part à la guerre; mais sa neutralité et les privilèges qui lui avaient été légalement accordés, ne purent arrêter les audacieuses entreprises de Wallenstein. Les magistrats refusèrent avec une fermeté inébranlable de recevoir une garnison impériale; et la demande d'accorder au moins aux troupes autrichiennes un libre passage , éprouva le même sort. Outré de ce double refus, qui lui ôtait le moyen de s'emparer de la ville par la ruse, le duc de Friedland se disposa à Tassiéger.
La Suède et le Danemark étaient également intéressés
1 42 HISTOIRE DE LA GtERBE DE TRENTE ANS.
au maintien de la neutralité de Stralsund, d*où dépen* dait la libre navigation du Belt. Au reste, par Te trailé de Copenhague, de 1628, ils s'étaient promis mutuellement de réunir leurs forces pour défendre cette ville el la Baltique, contre tout souverain étranger qui voudrait 8*en rendre maître. Cette fois du moins les raisons d*État l'emportèrent sur leurs jalousies privées. Christian IV envoya une forte garnison à Stralsund, et vint visiter cette ville, afin d'exciter par sa présence le courage de ses habitants, tandis que la flotte danoise coulait à fond les vaisseaux que Sigismond, roi de Pologne, venait de fournir à l'empereur. Mais la ville de Lubeck avait re* fusé les siens ; et le généralissime des armées de terre et de mer ne possédait plus un seul navire.
Vouloir s'emparer d'un port de mer, parfaitement fortifié et défendu par une (lotte )3t une vaillante garnison, sans avoir même une barque à sa disposition, est sans contredit une desentreprises les plus aventureuses el les plus bizarres que puissent signaler les annales de rhîstoiie.
Wallenstein n'avait encore jamais éprouvé de revers ; il se croyait appelé à faire l'impossible et à vaincra jusqu'aux obstacles que lui opposait la nature. Libre du côté de la mer, Stralsund recevait sans aucune difficulté les vivres, les munitions el les renforts dont elle avait besoin. Le duc de Friedland ne s'obstina pas moins à la bloquer du côté de la terre. Ne pouvant opposer que des bravades aux railleries que les assiégés se' permettaient à son égard, il leur fit dire qu*i7 prendrait leur ville, lors même qu'elle serait attachée au ciel par des chaînes de fer. Ferdinand, qui sentit tout ce qu'il y avait d'extravagant dans cette entreprise, profila d'une proposition acceptable que Stralsund venait de lui faire, pour ordonner à son général de lever le siège. Mais, loin d'obéir à cet ordre, il continua à harceler la garnison par des assauts perpétuels. '
Ces luttes meurtrières épuisèrent tellement les ressources de Christian IV, que bientôt il se vit hors d'état d'envoyer de nouvelles troupes à Stralsund, et forcé de souffrir que cette ville appelât le roi de Suède à son secours. Alors le commandant danois quitta la place, qu'un général suédois vint défendre à §on tour et avec beaucoup plus de bonheur. Pour la première fois l'étoile de Wallenstein pâlit, el son orgueil fut forcé de céder à la nécessité. Le siège de Stralsund hii avait coûté plus de douze .mille hommes, et n'avait eu d'autre résultat que de forcer cette ville à se jeter dans les bras de la Suède, et à frayer ainsi à Gastave- Âdolphe la route qui devait le conduire en Allemagne/
Jusque-là les armes de la Ligue et de l'empercui avaient été constamment victorieuses, et Christian IT vaincu en Allemagne avait été obligé de se réfugier dan.* les lies dont se compose ses États ; mais le cours des événements changea brusquement sur les bords de la Baltique. Le manque total de vaisseaux avait empoché les vainqueurs de poursuivre leurs conquêtes; ils pouvaient même s'attendre à se les voir enlever, depuis qu'un traité ofteAsif et défensif unissait les deux monarques du Nord. Rompre ce traité et s'assurer l'assistance du roi de Danemark était donc le seul moyen possible de se maintenir sur les rives de la Baltique, et d'entreprendre une descente en Suède avec quelque chance de succès.
La cramté de l'intervention des puissances étrangères, et surtout l'orage qui commençait à gronder de nouveau dans tous les États protestants de l'Allemagne, firent pencher l'empereur vers la paix ; et Wallenstein le seconda dans les démarches qu'il Qt à ce sujet. Il était loin cependant de désirer une tranquillité qui, des régions éclatantes de la gloire, le rejetteraient dans le cercle obscur de la vie privée ; mais il voulait transporter la
guerre sur un autre terrain, et augmenter Tirritalion générale des esprits par une paix partielle.
L'amitié du roi de Danemark, dont, en sa qualité de duc de Mecklembourg, il était devenu le voisin, lui promettait dlmmenses avantages pour Tayenir qu*il rêvait; aussi n*hésita-t*il pas à s*acquérir des droits à sa bienveillance, au détriment des intérêts de son maître. Malgré le traité de Copenhague, qui défendait au Danemark d'accepter les offres de l'Autriche sans le consentement de la Suède, Christian IV, séduit par les avances de Wallenstein, consentit à faire la paix. Le congrès qui se tint à Lubeck, en 1629, régla toutes les clauses de cette paix, par laquelle l'empereur rendit au Danemark les provinces qu'il lui avait enlevées. Les plénipotentiaires de la Suède, chargés d'intercéder en faveur des ducs dépossédés du Mecklembourg, n'obtinrent aucune satisfaction ; le duc de Friedland les traita avec hauteur et mépris ; il les insulta même publiquement.
Si par cette paix Christian IV rentra dans ses pro* vinces, il avait été forcé de promettre qu'il ne se mêlerait à l'avenir des affaires d'Allemagne, qu'autant que son titre de duc de Holstein l'y autoriserait; qu'il n'inquiéterait, sous aucun prétexte, les possessions ecclésiastiques de la basse Saxe, et qu'il abandonnerait pour toujours la causé des ducs de Mecklembourg. Ces deux malheureux princes avaient été entraînés à la guerre par lui, et cependant cette considération ne Tempêcha pas de les sacrifier sans scrupule, pour acheter la bienveillance de leur ennemi commun. La réint^ration de Frédéric V dans son électorat avait été un des principaux motirs qui avaient apmé Christian IV; et ce prince ne fut pas mieux traité que les ducs de Mecklembourg, car, dans une des clauses de la paix de Lubeck, le Danemark reconnaissait Maximilien de Bavière comme légitime possesseur du Palatinat. Ce fut par ces hon-
teuses concessions que le roi de Danemark se retira du théâtre de la guerre.
La tranquillité de TEmpire dépendait une seconde fois de Ferdinand II, car il pouvait faire de la paix de Lubeck une paix générale. Les cris et les [)laintes des malheureux, qui demandaient un terme aux maux que la cruauté des soldats et la cupidité des chefs leur faisaient supporter, s'élevaient de toutes parts. L'AUemiignc, dévastée par les hordes vagabondes du comte de Mansfeld et du duc Christian de Brunswick; appau* vrie, affamée par les armées de Tilly et de Wallenstein ; l'Allemagne couverte de sang, de ruines et de cendres ; l'Allemagne agonisante demandait grâce à ses maîtres inhumains, et ces maîtres eux-mêmes soupiraient après la paix.
L'empereur aussi la désirait, parce qu'il ne pouvait plus faire face aux dépenses énormes de la guerre qu'il soutenait en Italie contre la France. Malheureusement il était difficile, il était presque impossible d'accorder les deux partis religieux sur les conditions de la paix. Les catholiques ne voulaient pas avoir combattu pendant si longtemps sans gagner quelque chose, et les protestants ne voulaient rien perdre. Au lieu de tenir sagement la balance, Ferdinand la fit 'pencher du côté des catholiques, et précipita de nouveau l'Empire au milieu des horreurs d'une guerre désastreuse et sanglante.
Depuis la pacification de la Bohême, il avait commencé la contre-réformation. D'abord prudent et réservé, parce qu'il était faible, les victoires de Tilly et de Wallenstein n'avaient pas tardé à le rendre hardi. Tous les protestants de ses États héréditaires reçurent l'ordre de renoncer à' leur religion ou à leur pairie ; alternative cruelle qui souleva une partie de la population de l'Autriche. Dans le Palatinat, il fit sup-
ri
primer entièrement le culte calviniste; et tous les ministres de ce culte furent bannis, de l'université de Heidelberg. Ce triomphe augmenta les prétentions et les exigences des catholiques. A la réunion des électeurs qui se tint à Hulhausen, ils demandèrent, comme un juste dédommagement des maux que la guerre leur avait fait éprouver, la restitution des églises, des évêchés, des chapitres, des abbayes et des couvents, dont les protestants s'étaient emparés depuis la paix d'Augsbourg.
Un catholique aussi zélé que Ferdinand II ne pouvait rien trouver d'exagéré dans cette demande ; mais il était trop bon politique pour ne pas sentir que l'instant n'était pas encore venu de se permettre une démarche aussi décisive. Tous les souverains protestants de l'Empire avaient eu une part plus ou moins grande dani cette usurpation des biens de l'Église. Si aucune clause du traité d'Augsbourg ne contestait la légitimité de ces conquêtes, aucune aussi ne l'accordait d'une manière positive; mais les prolestants pouvaient faire valoir en leur faveur une possession de près d'un siècle, sanctionnée par le silence de quatre empereurs. Cette possession était pour eux de la plus haute importance, non-seulement par rapport aux avantages matériels .qui y étaient attachés, mais parce qu'en les rendant aux catholiques, ces derniers devenaient les maîtres absolus à la diète,
Ferdinand craignait donc avec raison, de réunir contre lui tout le parti de la réformation protégé par l'électeur de Saxe, en exigeant ouvertement la restitution des biens de TÉglise ; et il voulut s'assurer, par des essais partiels, de l'eiïet que pourrait produire une mesure générale. Dans ce but, il fit ordonner à plusieurs villes impériales et au duc de Wurtemberg, de rendre au clergé tous les domaines qu'ils lui avaient enlevés. En Saxe, il se montra plus hardi encore. Les chanoine-
luthériens des évëchés de Magdebourg d de Halberstadt» avaient remplacé dans ces villes, les anciens évëque» catholiques par des évèques de leur culte.
Le premier de ces évêchés était devenuvacant par la déposition de Christian Guillaume, prince de la maison de Brandebourg, et le second paria mort du duc Christian de Brunswick; les territoires de l'un et de Vautre, excepté la ville de Magdebourg, étaient provisoirement occupés par les troupes de Wallensteih. Ferdinand profita de ce concours de circonstances favorables pour établir à Halberstadty non-seulement unévêquc catholique» mais un prince de sa maison.
Voulant éviter un sort semblable, Magdebourg s'empressa d'élire le flls de Télecleur de Saxe, en remplacement de révoque dépossédé. Mais le pape, s*arrogéant le droit d'intervenir dans ce conflit des deux religions, annula Télection du clergé protestant, en fa* veur du prince autrichien, qui se trouva ainsi possesseur des évêchés de Halberstadt et de Magdebourg. Le parti catholique lui-même ne pût s'empêcher de voir, dans ce triomphe de l'empereur, une preuve nouvelle que son zèle pour l'Église de Bome ne lui faisait pas oublier les intérêts de sa maison.
La paix de Lubeck avait fait disparaître tous les dangers que les catholiques pouvaient redouter du côté du nord de l'Europe; l'Allemagne protestante» vaincue plus encore par les traités que par les armes, paraissait hors d'état d'opposer la plus légère résistance à tout ce qu'on pourrait entreprendre pour achever de Tabattre; la Ligne renouvelait ses réclamations d'un ton plus impc* rietîx, et Ferdinand, persuadé que l'instant était venu où il pouvait, sans danger, rendre aux catholiques la justice qu'il croyait leur devoir, signa enfin le célèbre et funeste édit de 1629, connu sous le nom à'Édit de restitution.
Dans le préambule de cet acte, qu'avant sa publication il avait soumis à l'approbation des quatre électeurs catholiques, il s'arrogea le droit, en vertu de tinfaillibilitë de son plein pouvoir impérial^ de décider en juge souverain, entre les deux partis religieux, et de déterminer le véritable sens des clauses du traité d'Augsbourg, « qui, disait-il, par la fausse interpréta- € tion qu'on lui avait donnée jusque-là, avait causé tant c de maux et de désastres, s Pour justifier par une apparence de légalité un droit aussi exorbitant, il s'appuya sur l'exemple de ses prédécesseurs, qui se l'étaient tous attribué, et sur l'adhésion de plusieurs membres protestants de la diète.
L'él'^cteur de Saxe avait eu en effet l'imprudence d'accorder à Ferdinand II un pareil privilège; VÉdii de restitution lui fit connaître trop tard retendue du mal que sa complaisance pour la maison d'Autriche allait attirer sur l'Allemagne protestante. Près d'un siècle de luttes et de querelles avait prouvé jusqu'à l'évidence, que le traité d'Augsbourg était susceptible d'interprétations contradictoires; mais ce défaut de clarté ne pouvait, en aucune façon, autoriser l'empereur à se charger d'un rôle diamétralement opposé à l'esprit de ce traité ; car, en se faisant l'arbitre suprême entre les membres protestants et les membres catholiques de !â diète, lui, chef de l'Empire et prince catholique, devenait juge dans sa propre cause. Cet abus révoltant ne pouvait manquer de réduire la liberté de l'Allemagne à un mot vide de sens.
Fort du droit qu'il venait enfin de s'attribuer ouvertement, Ferdinand déclara que toutes les confiscations opérées par les prolestants, depuis le jour de la signature de la paix d'Augsbourg, sur les biens médiats ou immédiats de l'Église catholique, étaient une violatior de cette paix, et que, par conséquent, elles étaient consi*
dérées comme nulles et non avenues. Dans le même acte il ajouta que le traité d'Augsbourg n'imposait aux souverains calholiques envers leurs sujets protestants d'autre obligation que de leur permettre d*émigrcr. Conformément à cette décision, tous les détenteurs des biens de TÉglise roniaine, c'est-à-dire tous les membres protestants de la diète, sans aucune exception, furent som- 'mes, sous peine d*être mis au ban de l'Empire, de se dessaisir sans délai de ces biens entre les mains des commissaires impériaux qui seraient nommés à cet ciïet.
Ce célèbre Édit de restitution enleva aux souverains de PAUemagne protestante deux archevêchés, douze évéchés, et un nombre presque incalculable d'abbayes et de couvents* Ce coup terrible cependant les eflraya moins encore que Tavenir qu'il leur présageait ; car dèe ce moment, ils furent forcés de reconnaître que l'empereur et la Ligue avaient juré la ruine de la réformation, et avec elle celle de toutes les libertés germaniques. En dépit des réclamations et des clameurs qui s'élevèrent de toutes parts, on procéda à la nomination des commissaires impériaux, et l'on mit une armée à leur disposition, afin de leur assurer une prompte obéissance.
La ville» qui avait (]onné son nom au traité dont Ferdinand Il venait de se faire l'interprète, devait ressentir la première les funestes effets de cette interprétation. Augsbourg fut rendu à son évêque catholique, qui signala son installation par lafermeture de toutes les églises protestantes de son diocèse. A la même époque, le duc de Wurtemberg fut obligé de rendre les abbayes, couvents et monastères dont il s'était emparé. Pas un prmcc protestant ne songea à repousser la force par la force ; l'empereur leur avait inspiré une telle terreur, q^ii'ils s'empressèrent à l'envi de mériter sa bienveillance par une prompte soumission. Le parti catholique, sûr de sa victoire, se lassa enfin de tant d'actes de'violence; il lui
150 HiSTOIKE DE LA GOERRE DE TRE^CTE ANS.
parut préférable d'achever son triomphe par des mo}ien& pacifiques, et il accorda une année pour Tentière cxécu« tion de XÉdit de restitution. Ce délai sauva la réforma* tien, car, avant qu'il fût écoulé, le succès des armes suédoises avait complètement changé la situation des protestants de rAUemagne.
Pour achever de pacifier l'Allemagne, et mettre on terme aux réclamations et aux plaintes, qui étaient presque aussi nombreuses de la part des catholiques que de celles des protestants, Ferdinand convoqua une assemblée d'Électeurs. Ellç se réunit à Ratisbonne, en 1630, et l'empereur reconnut qu41 s'était vainement flatte d'avoir satisfait les princes de la Ligue^ et surtout leur chef, par VÉdit de restitution et par la jonction de l'électorat du Palatinat à celui de la Bavière. Les excès de son généralissime l'avaient rendu s^ispect à ses meilleurs amis, et effacé le souvenir de tout ce qu'il avait fait pour eux. D'un autre côté , Wallenstein éclipsait par ses brillants succès les services de la Bavière et même ceux de la Ligue; et par son caractère hautain il humiliait sans cesse tous les princes de YEm^ pire.
L'orgueilleux Maximilien surtout, accoutumé à se regarder comme l'arbitre des destinées de l'Allemagne et de celles de Tempereur, haïssait en Wallenstein on rival .'dangereux^ et accusait Ferdinand de sacrifier, à son ambition personnelle, et au nouveau venu qui servait cette ambition, les intérêts d'un ancien ami dont les importants services l'avaient sauvé d'une ruine certaine. Poussé par la jalousie et la défiance, il s'était allié au cabinet français, et la plupart des princes de la Ligue avaient imité son exemple, non-seulement pour échapper à l'oppression du duc de Friedland, mais encore pour mettre un frein aux projets d'agrandissement de Tempereur, dont la conduite avait fait deviner
trop clairement qu'il voulait renverser, à son profit, la constitution germanique.
LesSwréclamations unanimes contre Wallenstein, qu'on accusait de toutes les calamités qui désolaient TAUemagne, firent enfin comprendre à l'empereur que ces calamités commençaient à devenir intolérables, et il diminua reffectif de son armée de dix-huit mille cavaliers, qui, bientôt après, entrèrent au service de la Suède. Eu prouvant ainsi qu'il n'était pas insensible aux plaintes qu'on lui adressait, il autorisa, pour ainsi dire, l'électeur de Bavière à se montrer plus exigeant. En effet le triomphe de ce prince, était incomplet, tant que le duc de Friedland conserverait le commandement en chef, et il demanda sa destitution. La cour d'Espagne et tous les souverains que ce général avait blessés par ses dédains ou ruinés par ses victoires, appuyèrent cette demande avec une instance et une chaleur dont Ferdinand fut ébranlé d'abord ; mais bientôt il ne Vit plus dans les haines passionnées soulevées contre son généralissime, que la preuve de son mérite et de son importance.
De son côté, Wallenstein, instruit des intrigues que Ton ourdissait contre lui, ne négligea rien pour convaincre l'empereur que Maximilien ne cherchait à l'éloigner du commandement que pour empêcher la maison d'Autriche de conserver la puissance et rautorilé dont elle jouissait, depuis qu'elle avait une armée à elle et qu^elle s'était rendue indépendante de la Ligue et de la Bavière. Il parut même à l'assemblée des Électeurs de Ratisbonne, où par son luxe* effréné, il éclipsa jusqu'à la cour impériale, et mit ainsi le comble à la haine et aux jalousies des princes d^ l'Empire; et ils demandèrent son renvoi avec plus d'insistance que jamais.
Ferdinand, qui connaissait toute l'importance du sacrifice qu'on voulait lui imposer, hésitait toujours ; par malheur il avait plus que jamais besoin du concours
de tous les Électeurs, car il cherchait à assurer à son fils Ferdinand, que déjà il avait fait élire roi de Hongrie, la succession au trône iini)érial.
La France aussi avait envoyé des plénipotentiaires à l'assemblée des Électeurs de Ratisbonne, dans le but de détourner lagu'erre dans laquelle elle craignait de se trouver engagée, à Toccasion de la succession du duc Vincent de Mantoue et de Montferrat, qui venait de mourir sans enfants. Son plus proche parent, le duc Charles de Nevers, s*était emparé de ces deux principautés, sans rendre foi et hommage à l'empereur, qui en était le s^gneur suzerain. Comptant sur l'appui de la France et de Venise, il avait même refusé de laisser occuper ces pays par des commissaires impériaux, jusqu'au moment où ses droits à leur possession seraient légalement reconnus.
Toujours inquiète pour son duché de Milan, l'Espagne voyait à regret un vassal français prêt à devenir son voisin. Pour éviter cet inconvénient, et agrandir, s'il était possible, ses possessions italiennes, elle avait mis tout en œuvre afin d'exciter la colère de Ferdinand contre le duc Charles de Nevers. En dépit des efTort%du pape Urbain VIII, pour écarter la guerre de son voisinage, une armée autrichienne avait paru au delà des Alpes, et pris d^assaut la ville de Mantoue. Depuis ce moment l'Italie joignait ses malédiclions à celles que l'Allemagne donnait à son empereur ; et, du sein même du sacré collège, des vœux ardents pour le bonheur des armes protestantes commençaient à monter vers le ciel.
Eflrayé des clameurs générales excitées par son expédition de Mantoue, harcelé par les Électeurs, qui appuyaient les réclamations de la France, Ferdinand II promit enfin d'accorder l'investiture au duc Charles de Nevers. Le cardinal de Richelieu savait qu'il devait ce succès à l'intervention de Maximilien , et il chercha & lui en témoigner sa reconnaissance par un autre ser-
vice. Ses négociations avec Tempereur, au sujet de Mantoue, lui avaient fourni le moyen de l'entourer d'intrigues, qui devaient faire tourner contre ce monarque toutes les décisions de rassemblée des Électeurs. Pour mieux atteindre ce but, il avait adjoint aux plénipotentiaires de la France un agent fort insignifiant en apparence, mais qui possédait toutes les qualités nécessaires pour exécuter ses secrets desseins. Cet homme était le célèbre père Joseph, confident et instrument du cardinal de Richelieu. • .
Le rusé capucin commença, ainsi qu'il en avait reçu Tordre, par travailler à la ruine de Wallenstein, afin de priver l'armée impériale du seul chef capable de lutter avec quelque avantage contre Gustave-Adolphe, qui se disposait à attaquer la maison d'Autriche. Les impérieuses réclamations de l'Espagne et de Télectour de Bavièfe n'avaient pu décider Ferdinand à sacrifier son généralissime, mais il n'eut pas la force de résister au père Joseph. Ce moine lui rappelait sans cesse que, puisqu'il voulait assurer la nomination de son successeur au trône impérial , il devait avant tout se rendre les Électeurs favorables, en leur accordant ce qu'ils désiraient le plus au monde, la destitution- de Wallenstein, qu*il restait d'ailleurs toujours le maitre de rappeler plus tard.
L'empereur saisit ce moyen avec empressement, sans songer qb'il cachait une perfidie. Au reste, comment aurait-il pu faire des'réflexions sur les conseils donnés par un moine, dont la voix était pour lui aussi sainte que celle de Dieu ? D'après le témoignage de son confesseur, rien sur la terre ne lui paraissait plus sacré qu'un prêtre; et il disait fort souvent que s'«7 /w* arrivait de rencontrer à la fois sur son chemin un moine et un angCy le moine aufait son premier salut.
Pour le récompenser de sa confiance illimitée, le père
Joseph le contrecarra si adroitement, qu'il le fit échouer dans l'accomplissement du plus cher de ses projets; celui d'assurer à son fils, le roi de Hongrie, la survivance de la couronne impériale. Si , dans le traité de Ratisbonne, la France s'engagea à observer la plus stricte neutralité envers tous les ennemis dé l'empereur, Richelieu n'en continua pas moins à pousser Gustave-Adolphe à la guerre, et à lui offrir l'alliance de son maître.
Quand la ruse du père Joseph eut produit Teffet qu'il en avait attendu, il Taccusa d'avoir outre-passé ses instructions , et, pour donner plus de poids à ce reproche, il le condamna à rentrer dans son monastère.
Ferdinand reconnut trop tard qu'on s^était joué de lui. Un méchant capucin, disait-il , m*a désarmé avec son rosaire, ci il a trouvé moyen de fourrer dans son étroit capuchon six couronnes d'électeur.
Ce fut ainsi que la ruse et Fa perfidie trio^iphèrent de l'empereur, à une époque où on le croyait tout-puissant, et où matériellement il l'était en effet. Après avoir licencié dix-huit mille cavaliers, et s'être privé d'un général dont le nom seul valait une armée, il quitta Ratisbonne sans avoir pu réaliser le vœu en faveur duquel il avait fait tous ces sacrifices. Le coup terrible que Haximilien et le père' Joseph venaient de lui porter, devait être bientôt suivi par des défaites plus cruelles : celles que les armes suédoises lui préparaient sur le champ de bataille. Ijsl guerre entre la Suède et l'Autriche avait été décidée à cette même assemblée des Électeurs de Ratisbonne, où la France était parvenue à aplanir les difficultés survenues à l'occasion du duché de Mantoue; et où les princes protestants et les plénipotentiaires de l'Angleterre en avaient vainement appelé à la clémence du chef de l'Empire, pour adoucir le sort des ducs de Mecklembourg et obtenir du moins
une^nsion alimentaire pour Tinfortuné palatin Frédéric V.
Au moment où.Fempereur destitua le duc de Friedland, ce général était maître d*une armée de plus de cent mille hommes, dont tous les officiers étaient ses créatures, et dont chaque soldat voyait en lui le souverain arbitre de sa destinée. Tout le monde connaissait l'ambition démesurée, Torgueil inflexible qui le rendaient incapable de supporter une humiliation sans chercher à en tirer vengeance; et Ton comprit que s*il avait été difficile d'amener l'empereur à prononcer un arrêt flétrissant contre un tel homme, il était plus difficile encore de faire exécuter cet arrêt. Deux de ses aniis, qu'on étail parvenu à gagner à force de ruses et de récompenses, s'étaient chargés enfin de lui signifier la décision de Ferdinand, en l'adoucissant par des protestationç et des promesses brillantes.
Lorsqu'ils se présentèrent devant Wallenstein, il connaissait déjà le but de leur mission , et il avait eu le temps de se préparer à les recevoir. Son air était calme et serein, mais le désespoir et la fureur bouillonnaient au fond de son âme. « L'empereur est trahi, leur «c dit-il ; je le plains et je lui pardonne. La facilité < avec laquelle il me sacrifie à la jalousie de la Ba- « vière m'afflige, mais je consens à obéir. »
Après ces paroles hautaines , il les congédia en les oomblant de présents magnifiques. Puis il écrivit à Ferdinand une lettre fort respectueuse, daus laquelle il le pria de ne pas lui retirer son auguste bienveillance, et de lui conserver les dignités qu'il avait acquises en le défendant.
L'arrêt qui le frappait était venu le surprendre dans un moment où la résistance n'eût servi qu'à assurer sa perte, àes immenses domaines, tous situés en Bohême «l en Moravie, pouvaient être facilement confisqués par
156 HISTOIRB DE Li GUERKE DE TRENTE ANS.
Tempereur, et cette mesure aurait à jamais paralysé le principal ressort de son crédit et de son pouvoir. C'était donc à Tavenir qu*il fallait confier sa vengeance; la raison lui conseillait cette conduite, qui d'ailleurs lui avait été suggérée par les prophéties d'un astrologue italien nommé Seni. Ce charlatan, qui seul exerçait sur cet esprit indomptable un pouvoir sans limites, prétendait avoir lu dans les astres que la brillante carrière de son maître n'était point terminée, et qu'il ne tarderait pas à s^élever plus haut qu*il ne l'avait jamais été. Pour prédire qu'un ennemi tel que Custave-Adolphe rendrait bientôt indispensable un général tel que Wallenstein, il n'était pas nécessaire d'interroger la marche des corps célestes.
A peine la destitution du général fut-elle annoncée à Tarmée, qu'elle manifesta hautement son indignation. Beaucoup d'ofQçiers quittèrent sur-le-champ le drapeau de l'Autriche; tous les autres suivirent le duc de Friedland sur ses terres, où il leur fit des pensions considérables, afin d'être toujours sûr de les retrouver dès qu'il aurait besoin de leurs bras et de leurs talents. En rentrant dans la vie privée, il s'y entoura d'une pompe royale, dans l'espoir, sans doute, de livrer à la risée de l'Euroi^e l'arrêt qui l'avait fait descendiedu sommet des dignités où il s'était élevé par son génie.
Six portiques conduisaient au palais qu'il habitait à Prague, et pour agrandir la cour de ce palais, il fil abattre plus de cent maisons, qu'il paya bien au delà de leur valeur ; des demeures tout aussi magniGques s'élevèrent comme par enchantement sur ses divers domaines. Les fils des plus illustres familles ambitionnaient l'honneur de le servir, et plus d'un chambellan remit à Fempereur sa clef d'or, pour aller remplir les mêmes fonctions auprès du duc de Friedland. Les plus célèbres professeurs de Tépoque dirigeaient l'éducation
de soixante pages qui faisaient partie de sa cour. Cinquante gardes du corps veillaient sans cesse dans ses antichambres. Ses dîners ordinaires se composaient de cent services; et son maître d'hôtel était un des plus grands seigneurs de TEmpire.
Lorsqu'il se rendait d'un de ses châteaux à un autre, cent chariots à six chevaux transportaient ses gens et ses bagages, et sa cour le suivait dans soixante carrosses à quatre chevaux, entourés de cinquante chevaux de main. La richesse des livrées, des équipages et des ameublements, répondait à cette magnificence. Six barons de TEmpire et autant de chevaliers étaient attachés à sa personne , afin de faire exécuter à l'instant même ses moindres ordres. Douze patrouilles à cheval écartaient continuellement toute espèce de bruit du palais qu'il habitait. Aucune voiture ne pouvait approcher de celui de Prague, dont il avait fait fermer les rues adjacentes par des chaînes de fer. Autour de lui tout était muet et silencieux comme lui-même; sombre, taciturne, impénétrable, il. était plus avare de ses paroles que de son or; et le peu de mots qui sortaient de ses lèvres étaient toujours prononcés d*un ton sec et dur. Jamais personne ne l'avait vu rire; tout entier à ses vastes desseins, les séductions des sens n'exercèrent jamais aucun empire sur lui.
Craignant de confier ses projets, même à ses amis les plus zélés, il s'occupait seul de sa correspondance presque européenne, et il écrivait de sa main les notes, les observations et les plans que lui suggérait la marche des événements. Son extérieur portait l'empreinte de son caractère; sa taille était élevée, mais sèche; son teint jaunâtre, ses cheveux rouges et courts, ses yeux petits, mais étincelants. Une sévérité repoussante siégeait sur son front, et sa prodigalité seule pouvait retenir auprès de lui la foule de ses serviteurs tremblants.
Ce fut dans cette orgueilleuse retraite et dans une muette activité que le duc de Friedland attendit Theure de la vengeance çt de son retour au pouvoir. L'ingrati- * tude de Ferdinand II avait aflfranchi son ambition du seul frein qui pouvait la maintenir : aussi Téclat de sa vie privée trahissait-il le vol audacieux de ses espé^ rances. Plus prodigue qu^un puissant monarque, il semblait déjà occuper en réalité le poste suprême auquel il voulait s'élever.
La disgrâce de Wallenstein, et surtout le débarquement de Gustave-Adolphe sur le territoire allemand, rendaient indispensable la nomination d*un nouveau généralissime chargé en même temps du commandement des troupes impériales et de celles de la Ligue, afin de prévenir un conflit inévitable entre deux chefs. Maxi* milien ambitionnait ce poste pour lui ; Ferdinand le destinait à son (ils le roi de Hongrie. Dans l'impossibilité de satisfaire ces deux prétentions opposées, on eut recours à un terme moyen; Ton Ht passer le comte de Tilly du service de la Bavière à celui de TAutriche, avec le titre et le pouvoir de généralissime de l'armée impériale et de celle de la Ligue.
Après le départ de Wallenstein, l'armée impériale ne se composait plus que de 40,000 hommes ; mais celle de la Ligue était presque aussi nombreuse, et commandée par des officiers expérimentés. Le souvenir des victoires qu'elle avait remportées lui prêtait une grande force morale ; aussi voyait-on , sans aucune inquiétude , les préparatifs hostiles de la Suède. Le parti catholique se croyait d'autant plus fort qu'il était le maître de la Poméranie et du Mecklembourg, les deux seules provinces par lesquelles les Suédois auraient pu pénétrer dans l'intérieur de l'Empire.
Depuis que le roi de Danemark avait vainement essayé de refouler le pouvoir impérial dans ses limites
naturelles, Gustave- Adolphe était devenu le dernier espoir des libertés germaniques. Son propre intérêt Tobligeait à défendre ces libertés ; Tinsulte faite et ses plénipotentiaires, lors du traité de Lubeck, Tautorisait à commencer la guerre, et son mérite personnel faisait espérer qu^il la terminerait avec autant de gloire que de bonheur.
Depuis longtemps l'orgueil de Tempereur et Tarrogance de Wallenstein ne cessaient de lui<>donner des sujets de mécontentement. Des troupes impériales étaient venues au secours du roi de Pologne contre la Suède; et lorsqu'il demanda satisfaction de ce manque de foi, le duc de Friedland lui fit faire cette réponse in* sultante : « Puisque l'empereur a trop de soldats, il fauC c bien qu'il en prête à ses bons amis lorsqu'ils en ont c besoin. »
Au congrès de Lubeck, ce même général avait opposé à la résistance courageuse des plénipotentiaires de Gustave-Adolphe, des menaces dignes du chef d'une horde de sauvages. L'oubli du droit des nations avait été poussé envers la Suède, jusqu'à insulter son dra* peau et 'à intercepter les dépèches que le roi envoyait en Transylvanie. Ferdinand lui-même proclamait hautement la légitimité des prétentions de Sigismond, et refusait à Gustave-Adolphe le titre de roi.
Tant d'oflenses personnelles, jointes à de hautes considérations politiques, ne pouvaient manquer d'influencer les résolutions d'un prince d'autant plus jaloux de son titre de roi, qu'on cherchait à le lui contester; d'un prince dont le noble orgueil s'était enflammé à l'idée de devenir le sauveur de la liberté allemande, et qui aimait la guerre avec passion, comme le seul élément où son génie pouvait se développer et paraître dans tout son éclat. Mais sa haute raison lui détendait de s'exposer aux chances d'une guerre nouvelle, avant d'avoir conclu
avec la Pologne, sinon une paix durable, dû moins une longue trêve ; et ce dernier résultat, il ne tarda pas à l'obtenir, grâce à Vactivité infatigable du cardinal de Richelieu.
Ce grand homme d*Élat, dirigeant d'une main le gouvernail du vaisseau de la politique européenne, et contenant de Tautre Tarrogancc de la noblesse française et la fureur des factions intestines, poursuivait avec une admirable persévérance le projet d'arrêter la maison d'Autriche sur la route d^envahfssement où elle s'avançait avec tant d'audace. Mais ce projet rencontrait des obstacles toujours renaissants dans V esprit de Vépoque^ puissance que les plus grands génies même ne sauraient braver impunément.
Ministre d'un roi catholique et prince de l'Église romaine, le cardinal ne pouvait s'allier ouvertement, avec les ennemis de cette Église, contre une puissance qui cachait ]ses vues ambitieuses sous le manteau révéré de la religion. Il ne lui restait donc, pour réaliser les combinaisons de son esprit éclairé, que celui des négociations mystérieuses, confiées à des agents assez dévoués pour se résigner d'avance à être désavoués si les circonstances venaient à l'exiger.
C'était par de semblables moyens qu'il avait cherché à empêcher le roi de Danemark à conclure la paix avec l'empereur ; n'ayant pu atteindre ce but, il prit le parti de s'adresser à Gustave-Adolphe. Le baron de Charnasse, que le cardinal ministre avait envoyé à cet effet dans la Pologne prussienne, occupée par Sigismond et par les Suédois, visita tantôt l'un, tantôt l'autre de ces deux monarques, et réussit enfin à faire signor à Sigismond une trêve de six ans, qui assura à Gustave- Adolphe la tranquille possession de toutes ses conquêtes, et le mit en état de tourner enfin ses armes victorieuses contre l'empereur. Pour achever de le décider à cMîlte
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guerre, le baron de Charnasse lui offrit l'appui de son maitre et des subsides considérables ; mais, tout en appréciant l'importance de ces offres, le roi hésita à les accepter, car il craignait de se forger une chaîne qui pourrait l'arrêter au milieu de ses triomphes, et de se rendre suspect aux protestants en s* alliant à une puis* sance catholique.
La guerre à laquelle' Gustave-Adolphe venait de se déterminer était juste et nécessaire, et la situation générale de l'Kurope l'autorisait à croire qu'elle serait heureuse. Le nom de l'empereur cependant faisait trembler toute l'Allemagne, qui croyait sa puissance invincible et ses ressources inépuisables. Certes, c'était plus qu'il n'en fallait pour arrêter tout autre que Gustave- Adolphe; mais ce héros connaissait aussi Fimportsmce de ses moyens à lui, et il savait ce que valent le courag«î et le génie. Son armée était peu nombreuse, mais parfaitement disciplinée ; et les campagnes de la Pologne l'avaient endurcie contre la rigueur des saisons et façonnée à la victoire.
La Suède, quoique pauvre en hommes et en argent, épuisée par une guerre de huit ans, avait tant d'admiration pour son roi et de confiance en ses talents, qu'il pouvait, dans toutes les éventualités possibles, compter sur l'appui des états, tandis que l'Allemagne avait voué à Ferdinand H une haine égale à la terreur qu'il lui inspirait. Lés princes protestants n'attendaient que l'arrivée d'un libérateur pour secouer ouvertement le joug du despotisme impérial ; et les souverains catholiques eux-mêmes espéraient, avec un plaisir secret, que le héros de la Suède pourrait mettre un frein aux empiétements de la maison d* Autriche sur les droits des autres membres de la diète germanique. Dans de pareilles circonstances, il importait surtout à Gustave -Adolphe de signaler son début, par une victoire. C'était en effet
le seul moyen de décider des princes qui hésitaient encore entre lui et l'empereur, d'affermir le courage de ses partisans déclarés, d'augmenter les enrôlements volontaires sous son drapeau, et de se procurer le moyen de faire face aux dépenser d'une pareille expédition.
Les villes hanséatiques avaient réussi, quoique avec peine, à écarter de leurs murs' les désastres qui désolaient toutes les provinces allemandes ; et il était probable que, pour prévenir la ruine totale des libertés de l'Empire, ces cités opulentes ne refuseraient pas de s'imposer quelques légers sacrifices. En tout cas, vue de près, la situation de l'armée impériale, si brillante au . premier aspect, était fort précaire : pour l'anéantir, il suffisait de la contraindre à abandonner les provinces qu'elle occupait, puisqu'elle n'avait d'autres moyens d'existence que ceux qu'elle tirait de ces provinces.
D'un autre côlé, Ferdinand avait eu l'imprudence de diviser ses forces en envoyant des troupes nombreuses en Italie et dans les Pays-Bas, L'Espagne, plus que jamais occupée en Flandre et aflaiblie par la perte de sa flotte américaine, était hors d'état de soutenir l'empereur, même dans les cas les plus urgents ; tandis que l'Angleterre promettait au roi de Suède les secours les plus efBcaces, et que la France, qui venait enfin de faire la paix avec elle-même, renouvelait officiellement les offres qu'elle lui avait faites en secret.
La prudence faisait un devoir à Gustave-Adolphe de s'assurer l'appui des puissances étrangères ; mais ce ne fut qu'en lui-même qu'il puisa son génie supérieur, son courage héroïque, et sa noble confiance en la bonté de sa cause. Il n'était pas seulement le premier capitaine de son époque, mais encore le plus vaillant soldat de l'armée qu'il avait formée. Familiarisé avec la tao tique des Grecs et des Romains, il créa une stratégie
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DOUTelle, dont les^plus grands généraux des temps modernes se sont servis avec bonheur. Pour faciliter les mouvements de la cavalerie /il rendit les escadrons moins nombreux, et plaça les bataillons à des distances plus éloignées.
A cette époque, une armée rangée en bataille ne formait qu'une seule ligne ; il plaça la sienne sur deux, afin que, la première venant à se replier, la seconde pût la soutenir. Pour se dispenser d'entretenir une trop nombreuse cavalerie, il plaça des fantassins cmtre les cavaliers, manœuvre qui décida souvent la victoire, et fit comprendre à l'Europe tous les avantages qu'on pouvait tirer de l'infanterie, trop négligée jusque-là.
Aussi jaloux des bonnes mœurs de ses soldats que de leur gloire militaire, il punissait sévèrement le sacrilège, le pillage, le duel, le jeu et toute espèce d'excès. La sobriété et la tempérance faisaient partie des lois de son code militaire; aussi ne voyait-on sous les tentes suédoises, sans en excepter celle du roi, ni or, ni argent, ni mets recherchés, ni liqueurs enivrantes. Soir et matin, chaque régiment s'assemblait autour de son aumônier et répétait avec lui une courte prière : le roi lui-même donnait l'exemple ; car une piété douce et éclairée échauffait son âme héroïque.
Mais s'il avait su repousser cette incrédulité brutale qui trop souvent affranchit les méchants du seul lien capable de mettre un frein à leurs criminels désirs, il était loin de cette bigoterie honteuse par laquelle des hommes, tels que Ferdinand II , se réduisent devant la Divinité à la vile condition d'un vermisseau, dans Tespeir d'acquérir ainsi le droit de ramper fièrement sur l'humanité tout entière.
Au milieu de l'enivrement de sa brillante fortune, Gustave- Adolphe sut rester homme et chrétien, comme dans l'exercice de sa piété il resta héros et roi. Loin de
chercher à se soustraire aux fatigues et aux privations de la guerre, il s*y soumettait comme le dernier de ses soldats. Son regard d'aigle perçait les nuages de poudre et de fumée qui enveloppaient les champs de bataille; son génie dirigeait et prévoyait tous les mouvements : oubliant que la mort moissonnait au hasard autour de lui, et que sa qualité de chef suprême lui faisait un devoir de la prudence, le poste le plus périlleux était toujours le sien. Aussi mourut-il, par malheur pour son paya et pour son parti, de la mort d*un simple soldat.
Mais quelle influence l'exemple d'un pareil chef ne devait-il pas exercer sur l'armée? Sous son drapeau, le lâche même devenait vaillant; car il savait qu'il marchait à la victoire , et qu'aucun acte de courage n'échappait aux regards du général. Fière d'un tel roi, qui l'immortalisait par le reflet de sa gloire, la nation entière s'anim^ d'un noble enthousiasme ; le paysan de la Finlande et de la Gothie s'estimait heureux de pouvoir contribuer au succès de la guerre, mr les dons volontaires que sa pauvreté lui permettait d'oflrir; et pour la même cause le soldat versait jusqu'à la dernière goutte de son sang. L'impulsion que le génie d'un seul homme avait donnée à tout un peuple survécût à cet homme ; et la Suède, longtemps après la mort de son roi, n^archa sur la noble route qu'il lui avait tracée.
Les états suédois n'avaient aucun doute sur la justice et la nécessité de la guerre dans laquelle Gustave-Adolphe allait engager son pays; mais les opinions se divisaient à rinflni sur la manière de la faire. Le courageux chancelier Oxenstiern lui-même trouvait qu'il serait imprudent d'attaquer ouvertement une puissance despotique, qui disposait à son gré de toutes les ressources de l'Allemagne, tandis que le roi de Suède, était pauvre, dépendant de la volonté de son peuple, et trop consciencieux pour violer la constitution qui le soumettait à celte
volonté. La pénétration audacieuse du héros triompha sans peine de la prévoyance craintive de l'homme d'Étal.
« Si nous attendons l'ennemi en Suède, disait Gus- « tàve-Adolphe à son sénat, tout est perdu, à moins que « notre premier connbat ne soit un triomphe éclatant : c et qui nous répond qu'il le sera? La mer est vaste, et c rétendue de nos côtes immense ; comment survoilier c tous les mouvements de la flotte ennemie? Si elle nous « échappe, si elle parvient surtout à obtenir quelque « avantage sur la nôtre, il n'est plus au pouvoir humain c d'empêcher un débarquement sur le territoire sué- « dois. Attachons-nous à conserver Straisund : tant que c ce port nous sera ouvert, nous serons les maîtres sur « la Baltique , et nous aurons des communications fa- « elles avec l'Allemagne. Mais pour conserver cette ville « il faut la protéger, et pour la protéger il ne faut pas c nous barricader en Suède ; il faut envoyer une armée € en Poméraaie, et de là en Allemagne, où un premier c succès nous ouvrira une longue suite de victoires. € Cessez donc de me parler d'une guerre défensive qui c nous priverait de tous nos avantages. Je ne souffrirai « jamais qu'un seul drapeau ennemi puisse se déployer « sur la terre suédoise : si le sol allemand trahissait € meâ espérances, alors seulement il serait temps de « ne plus songer qu'à garantir notre pays d'une inva- « sion étrangère. »
Dès ce moment, son projet d'aller attaquer Ferdinand II, au sein môme de l'empire germanique, ne renc^ontra plus d'obstacles, et les préparatifs se Grent avec autant d'activité que de sagesse. Pour mettre la Suède à l'abri des dangers qu'elle pouvait redouter de la part de ses voisins, Gustave-Adolphe s'assura l'amitié du roi de Ds.nemark, dans une longue conférence qu'il eut avec lui à Markarood. Du côté de la Russie, il doubla les
garnisons chargées de garder les frontières. Quant à la Pologne, elle ne lui causait aucune inquiétude; car il savait qu'il lui serait facile de la contenir du côté de rAllemagne, et de la forcer ainsi à respecter la trêve si elle cherchait à la rompre.
Les dispositions de la Hollande et de toutes les aotres puissances de TEurope lui étaient parfaitement connues: il savait que si aucune n'osait encore s'allier franchement à lui, aucune aussi ne lui serait hostile; et que pour le seconder ouvertement les souverains protestants n'attendaient que son arrivée sur leur tecritoire. Déjà les villes de Hambourg et de Lubeck lui avaient offert des avances considérables, et pris rengagement d'accepter en payement les produits des mines de cuivre de la Suède. Un agent aussi adroit que fidèle fut expédié au souverain de la Transylvanie, afin d'avertir cet ancien ennemi de l'Autriche, qu'il était temps de rentrer en campagne.
Une activité incessante régnait dans les chantiers et dans les arsenaux, tant pour réparer et armer les vaisseaux que pour en construire de nouveaux; les magasins se remplissaient de munitions et de vivres; l'argent affluait dans les caisses de TÉtat; des recruteurs suédois parcouraient les Pays-Bas et l'Allemagne; et en moins de trois mois trente vaisseaux se trouvèrent prêts t mettre à la voile. Une armée de quinz^jnille hommes était sous les armes et deux cents bateaux de transport se disposaient à la recevoir.
Ces forces étaient sans doute bien inférieures à celles de l'ennemi ; mais des armements plus considérables eussent été [trop disproportionnés aux^ressources de la Suède, et Gustave-Adolphe tenait à prouver à son peuple que si son génie avait conçu un projet téméraire, sa raison ne rejetait aucune des mesures de prudence qui pouvaient en assurer le succès. Au reste ces trou-
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pes, qu'il regardait comme le noyau de Tarmée plus considérable qu'il se proposait de lever en Allemagne , remplaçaient « par le courage, l'expérience et la discipline, ce qui leur manquait en nombre.
Le chancelier Oxenstiern, qui était en même temps un général distingué, venait de se rendre en Prusse avec dix mille hommes, afin de tenir )a Pologne en respect. Les corps de réserve restés en Suède exerçaient les recrues, et avertissaient en même temps les puissances voisines que si, au mépris de leurs promesses, elles tentaient d'envahir le pays, elles ne le trouveraient pas sans défense.
Ne croyant pas encore avoir assez fait pour la sécurité de ses sujets, en parant ainsi d'avance à toutes les éventualités possibles, Gustave-Adolphe régla les affaires du gouvernement avec une sollicitude paternelle. Malgré l'amour sincère qui l'unissait à la reine, il savait qu'elle ne possédait pas les qualités nécessaires à une régente. Ce poste, au reste, lui parut trop important pour le confier à une seule tète ; il en partagea les fonctions entre les sénateurs du royaume et le comte palatin Jean-Casimir, son beau-frère.
Après avoir terminé tous ces préparatifs et réglé ses affaires privées comme aurait pu le faire un mourant, il se rendit, le 20 mai 1630, à l'assemblée des états, pour leur donner ses dernières instructions et leur faire ses adieux solennels. Il entra dans la salle, tenant sur ses bras sa .fille Christine, alors âgée de quatre ans , et qui dès le berceau avait été proclamée son héritière. Après l*avoir présentée au sénat et aux représentants des états comme leur future souveraine, il les engagea à lui prêter serment de fidélité, afin d'éviter toute contestatioii dans le cas où le ciel l'aurait prédestiné à ne plus revoir son pays. Après cette cérémonie, il fit lecture d'un acte rédige par Ii\i-mème, et contenant ses dernières volontés
sur les mesures à prendre pendant la minorité de Christine. L*idée qu^en elïet il serait possible que Gustave- Adolphe pût payer de sa vie la guerre qu*il allait entreprendre avait tellement ému toute l'assemblée, qu'elle fondit en larmes; le roi lui-même eut besoin de se recueillir pendant plusieurs minutes avant de pouvoir repiendre la parole. -
< Je ne me suis pas légèrement engagé, dit-il, dans c la guerre périlleuse qui m'appelle loin de vous; et je « prends le ciel à témoin que ce n'est ni pour ma satis- « faction ni pour mon intérêt personnel que je vais € combattre. L'empereur m'a cruellement offensé dans « la personne de mes ambassadeurs; il a soutenu mes « ennemis et persécuté mes amis, mes frères, et il « allongé le bras pour m'arracher ma couronne. Prêts « à succomber sous le poids de l'oppression qui les « accable, les souverains allemands nous demandent c aide et protection ; et, si Dieu le veut, nous leur don- « nerons aide et protection. Je connais tous les dangers « qui vont de nouveau menacer ma vie : je ne les ai « jamais craints; mais sans doute je ne leur échapperai c( pas toujours. Jusqu*ici la puissance divine m'a mirac culeusement protégé ; je n*en finirai . pas moins par c mourir en défendant mon pays. Je vous conGe à b « garde du ciel. Soyez justes, soyez consciencieux ; que « toutes vos actions soient exemptes de reproclie, el « nousoious retrouverons dans l'éternité.
tt C'est à vous, mes sénateurs, que je m'adresse avant c tout. Que Dieu vous éclaire et vous remplisse de c sagesse, afin que vous puissiez gouverner pour le mieux « mon cher royaume. Quant à vous, ma vaillante no- « blesse, je vous recommande à la protection divine : « continuez à vous montrer les dignes descendants de c ces Goths héroïques, dont le courage indomptable c précipita jadis la vieille Home dans la poussière! Scr-
c vi|eurs de l'Église, je vous exhorte à la paix et à la tt modération : soyez, les modèles des vertus que vous x( prêchez, et n'abusez jamais de l'influence que votre c ministère vous donne sur le cœur de mes sujets. Et « vous, députés des bourgeois et des paysans, puisse le a ciel bénir toujours votre industrie et vos travaux ; que . c de riches récoltes remplissent vos greniers et vous « procurent en abondance tous les biens de la vie» c J^adresse des vœux ardents au ciel pour vous qui c m'entendez et pour ceux que vous représentez. Recevez c tous mes tendres adieux; je vous les fais peut-être « pour l'cternité ! »
Ce discours fut plus d'une fois interrompu par les sanglots des sénateurs et des représentants des états.
L'embarquement eut lieu à Eifsnabe, oti tout le peuple suédois était accouru pour être témoin de ce grand et touchant spectacle. Les émotions les plus opposées agitaient cette foule innombrable ; les uns ne voyaient que les dangers de l'expédition téméraire qui s'apprêtait sous leurs yeux, tandis que la pensée des autres s'arrêtait sur l'homme qui avait osé s'y engager, et sur la gloire réservée à ses nobles compagnons d'armes. Parmi ces derniers on distinguait Gustave Horn, te rhingrave Othon Louis, Henry Mathias, comte de Thurn, Ortenburg^ Baudissen, Banner, Teufel, Toit, Mutsenfahl, Falkenberg, Kniphausen et plusieurs autres, qui tous se sont immortalisés pendant cette guerre.
Retenue par des vents contraires, la flotte no put mettre ^ la voile qu'au mois de juin : le 24 du même mois, elle toucha Tîle de Rugen et les côtes de la Poméranie. Gustave-Adolphe descendit le premier à terre, se mit à gcnbux à la tête de son armée, et remercia le ciel de l'heureuse traversée qu'il venait de faire. A peine instruites de ce débarquement, les troupes impériales stationnées dans les îles de Wollin et d'Usedom prirent la
fuite, et Tannée suédoise s'avança avec la rapidité de Féclair vers Stettin, afin de s'emparer de cette ville avant que les Impériaux pussent la secourir.
Depuis longtemps le duc de Poméranie, Bogisla XIV, trop âgé Gt trop faible surtout pour songer à une résis- .tance ouverte contre l'empereur, gémissait en secret des excès que les soldats de ce monarque se permettaient dans ses États. L'apparition des Suédois, loin de lui inspirer du courage, augmenta ses craintes et ses incertitudes; car il ne pouvait ni accepter ni refuser leur protection sans se faire un ennemi de Fepdinand II, ou de Gustave-Adolphe. Ce dernier, campé sous les canons de Stettin, somma la ville de recevoir une garnison suédoise. Bogisla se rendit lui-même au camp pour protester contre cette sommation. Le roi s'efforça de le convaincre qu'il n'était pas. venu en ennemi, mais en ami :
< J'ai déclaré la guerre à l'empereur, lui dit^il, mais « non à TAllemagne, encore moins au duché de Pomë- « ranie. Mon intention, au contraire, est de veiller sur «< ce duché comme sur un dépôt sacré; et à la 6n de la c campagne je vous le rendrai plus florissant qu'il ne « Ta jamais été. Jetez les yeux sur les ravages qiys les c Impériaux ont exercés dans vos États, et suivez les c traces de mon passage à travers l'île d'Usedom, il a vous sera alors facile de choisir entre l'amitié de Tem- « pereur et la mienne ; mais surtout ne me réduisez pas « à employer la violence pour mettre un terme à vos « irrésolutions.. »
La position de Bogisla était pénible : d'un cdté le roi de Suède, campé sous les murs de Stettin avec une armée menaçante ; de l'autre, l'empereur, dont Ik terrible vengeance avait déjà réduit plus d'un prince à l'état déplorable de fugitif sans ressources et sans asile. Le danger présent l'emporta sur celui qui ne se montrait
encore que dans l'avenir ; les portes de Sletlin s'ouvrirent, et Gustave-Adolphe prit possession de cette ville. Bogisla chercha à se justifier auprès de la cour de Vienne, en assurant qu'il n*avait cédé qu'à la force. Cette précaution cependant ne lui parut pas suffisante pour le garanti^ de la haine impériale, et il conclut avec son nouveau protecteur un traité par' lequel ce dernier s'engageait à le défendre contre l'Autriche. De son côté, Gustave 'Adolphe s'assurait par ce traité une place d'armes pourvson armée, des communications faciles avec la Suède» la libre navigation sur l'Oder, et un premier allié sur le territoire allemand.
Les hostilités que les troupes impériales s'étaient permises en Prusse contre les Suédois étaient plus que suffisantes pour dispenser leur roi d'ouvrir la campagne par une déclaration de guerre formelle ; mais il envoya à toutes les cours d'Europe un manifeste dans lequel il exposait les motifs qui l'avaient forcé de recourir aux armes. Pendant qu'il s'avançait dans la Poméranie, les officiers et les soldats qui avaient servi sous le comte de Mansfeld, sous le duc Christian de Brunswick, sous le roi de Danemark et sous le duc de Friediandi venaient en foule s'enrôler dans son armée.
A Vienne cependant tout resta inactif et tranquille* Une longue suite de succès avait tellement gonflé l'or* gueil de la maison d'Autriche, qu'elle ne ressentit que du dédain pour un prince sortant d'un coin obscur de l'Europe avec une poignée de soldats, et dont on attribuait la renommée qu'il s'était acquise à la faiblesse et à l'inhabileté des ennemis contre lesquels il avait lutté jusque-là. Wallenstein avait accrédité à dessein cette opinion peu favorable sur le compte du roi de Suède, qu'il s'était vanté de chasser de r Allemagne à coups de v€i*g^s.
Les succès rapides de Gustave -Adolphe en Pomé-
rallie, loin de le leur faire voir sous son véritable point de vue, fotirnissaient des aliments nouveaux aux railleries des courtisans, qui ne le désignaient que sous le nom de Majesté de neige; ils soutenaient que le froid du Nord l'avait conservé juspe-là, maisqu*il se fondrait eti eau à mesure qu'il s'avancerait sous le climat plus doux de rAUemagne." Les électeurs , encore réunis à Ratisbonne, affectaient un profond mépris pour les réclamations qu'il leur adressait, et poussaient la soumission aux volontés impériales jusqu'à lui jrefuser le titre de roi. Mais, tandis qu'à Vienne et à Ratisbonne on ne voyait en lui qu'un objet de dérision , il traversa en vainqueur la Poméranie et le Mecklembourg , après s'être emparé de toutes les places fortes. Ce fut alors seulement, que l'empereur jugea à propos d'entamer des négociations pour renvoyer cet aventurier d'où il était venu. Un congrès s'ouvrit à cet effet à Dantzig; mais l'empereur s^y montra si exigeant et si dédaigneux envers Gustave-Adolphe, auquel il refusait toujours Je litre de roi, que le congrès se sépara sans avoir rien arrêté. L'irritation des deux partis, excitée par un échange de dépêches passionnées, était à son comble, et les chances de la guerre continuèrent à être favorables ti Gustave- Adolphe.
Le général Torquato Conti, qui commandait les troupes impériales en Poméranie, avait vainement essayé de reprendre Steltin et les autres forteresses : batta sur tous les points, il se vengea de ses nombreuses défaites sur les Poméraniens, que, dans son insatiable avarice, il n'avait jamais cessé de rançonner sans pitié. Sous prétexte de couper les vivres aux Suédois, il pillait et ravageait les campagnes; et avant de quitter les places fortes qu'il ne pouvait plus défendre, il les li>Tait aux flammes, afin de ne laisser à l'ennemi qu'un amas de ruines et de cendres. Ces cruautés donnèrent plus de
prix à la modération et à Thumanilé des troupes suédoises, qui payaient généreusement tout ce qu'elles prenaient, et ne se permettaient jamais le moindre excès ; aussi les recovaitpon avec des trans|K)rts de joie, tandis qu'on égorgeait sans pitié tous les soldats de l'empereur dont on pouvait s'emparer. La plus grande partie de la jeunesse poméranienne s'enrôla sous le drapeau de Gustave-Adolphe, et les représentants des états lui votèrent à Tunanimité une contribution volontaire de cent mille florins.
Torqualo Conti, quoique avare et féroce, n'en était pas moins un bon général; aussi ne négligea-t-il rien pour arrêter les succès des Suédois. Établissant son camp non loin de Stettin, sur les rives de l'Oder, il chercha à se rendre maître de la navigation de ce fleuve, qui assurait à la ville des communications faciles avec l'intérieur de l'Allemagne. Caché derrière ses retranchements, il sut éviter une bataille, afin de donner au général Tilly le temps de s'unir à lui, et d'attaquer ensemble un ennemi devenu si redoutable, qu'il ne pouvait plus se flatter de le vaincre seul. En attendant, il profita de l*absence momentanée du roi pour essayer de surprendre Stettin; mais les Suédois,, toujours prêts au combat, le repoussèrent, et il fut forcé de se retirer, après avoir perdu une partie de ses soldats et de ses munitions.
Cet heureux début des armes de Gustave-Adolphe tenait peut-être autant à la fortune qu'à ses talents; car tbut semblait s'être préparé d'avance pour le favoriser. La retraite de Wallenstein avait dépouillé les Impériaux du prestige que le nom de ce général leur avait prêté, et il ne restait plus que le souvenir de leiir conduite indigne. En Poméramie, surtout, ce souvenir était si récent que le peuple s'empressa de profiter de la présence des Suédois pour se venger de ses odieux oppresseurs. Poursuivie, traquée de tous côtés, Tarmée impériale
174 mSTOIRB DE LA GUBRRB DB TRENTE ANS.
n'avait plus ni vivres ni asiles. Cette cruelle extrémité acheva de relâcher les liens de la discipline; la désertion devint chaque jour plus forte, et les maladies contagieuses» engendrées par le froid et la faim» décimèrent les régiments restés fidèles. Quelques mois de repos auraient pu sauver le reste de cette malheureuse armée; mais elle était poursuivie par un ennemi pour lequel rAUemagne n*avait point d'hiver. Au reste, Gustave-Adolphe avait fait faire des fourrures de peau de mouton à tous ses soldats, afin qu-ils pussent sans danger tenir la campagne, même par les plus fortes gelées. Lorsque te général impérial lui fit demander une trêve, pendant laquelle les deux armées se retireraient dans des quartiers d*hiver, il ne put obtenir que cette réponse désespérante :
« Les Suédois sont soldats en hiver comme en été, et c ils n'ont pas envie d'achever la ruine du pays en c s'y faisant nourrir pour rien : en tout cas les Impéc riaux sont les maîtres de se reposer; quant à nous, « nous ne restons pas oisifs. 3
Peu après ce dernier échec, Torquato Conti déposa le commandement, qui ne lui offrait plus ni gloire à acquérir ni argent à extorquer; et Gustave-Adolphe poursuivit ses conquêtes avec une ardeur, toujours croissante. Greifenhagen, place importante sur les bords de l'Oder, fut prise d'assaut, et les villes de Garz et Pyritz se rendirent, sans combat. Greiswalde, Demmin et Kolberg, les seules places de la Poméranie qui restaient encore aux Impériaux, ne tardèrent pas à tomber au pouvoir dés Suédois, ainsi que les bagages et Tartillerie des restes de l'armée de Torquato Conti, qui s'enfuit par la marche de Brandebourg.
La prise de Ribnitz et de Damgard venait d'ouvrir à Gustave-Adolphe l'entrée du duché de Mecklembourg, où il s'était fait précéder par une proclamation da|i8 la-
quelle il engageait les habitants de ce duché à rentrer sous la domination de leurs souverains légitimes, et à chasser tout ce qui appartenait au parti de Wallenstein. Une ruse qui fit retomber Rostock au pouvoir des Im- }^riaux Tempêcha de s* avancer davantage , car il était trop bon général pour diviser ses forces dans un moment aussi décisif.
Avant ces événements, les ducs de Mecklembourg, dépossédés p^s l'empereur, avaient eu recours à Tinter-
. vention de la diète de Francfort; et» voulant mériter leur réintégration par une soumission complète, ils avaient refusé l'assistance de la Suède. L'orgueilleux dédain que Ferdinand II avait opposé à leur humble et îu3te réclamation, les avait poussés enfin à embrasser le parti de Gustave-Adolphe et à lever des troupes, dont ils confièrent le commandement au duc François-Charles de Lauenbourg. Dès son début, ce nouveau chef s'était emparé de plusieurs places fortes situées sur l'Elbe; mais elles lui avaient été enlevées presque aussitôt par le général impérial Pappenheim. Ce général expérimenté lui avait coupé si étroitement la retraite, qu'il s'était bientôt vu forcé de se rendre à discrétion avec toute son armée. Cette défaite avait enlevé aux ducs de Mecklembourg tout espoir de ressaisir leurs États, et c^élait aux armes victorieuses de la Suède qu'il était réservé de leur faire rendre cette justice éclatante.
La marche de Brandebourg, où les Impériaux s'étaient
• réfugiés, devint le théâtre de leurs cruautés. Peu satisfaits des contributions exorbitantes qu'ils levaient sur les bourgeois, chargés en outre de les loger et de les nourrir, ces barbares pillaient et ravageaient les villes et les campagnes, égorgeaient tout ce qui cherchait à résister, et déshonoraient les femmes jusqu'au pied des autels. Et toutes ces atrocités se commettaient non sur un territoire ennemi, mai& dans le pays d'un allié que.
malgré tous les excès que ses soldats s'y permettaient, l'empereur n'en regardait pas moins comme obligé à prendre les armes pour lui contre les Suédois.
La conduite des Impériaux indigna jusqu'à leur propre généra], le comte de Scliaumburg, qui, honteux de se voir réduit au rôle de chef d'une horde de brigands, démanda à déposer le commandement.
Délaissé par l'empereur, qui ne daigna pas même répondre à ses pressantes réclamations,. l'électeur de Brandebourg prit enfin le parti d'opposer la violence à l'injustice, en ordonnant à ses sujets d*égorger, sans pitié, tous les soldats impériaux surpris en flagrant délit de pillage, de viol, de meurtre et d'incendie. Il fallait que le mal fût arrivé à un bien haut degré, pour qu'un souverain autorisât ses sujets, par un édit authentique, à se faire justice de leurs propres mains.
Les Suédois avaient poursuivi les Impériaux dans la marche de Brandebourg, où ils auraient assiégé Francfort-su r-rOder, si l'électeur, malgré son juste ressentiment contre Ferdinand, ne lui était pas resté fidèle, en leur refusant le passage qu'ils demandaient par la forteresse de Kustrin. La prudence défendait à Gustaye- Adolphe de s'emparer de cette place par la force, et de s'avancer davantage avant de s'en être rendu maître; il prit donc le parti de revenir sur ses pas pour achever la conquête de la Poméranie.
Le feld-maréchal Tilly profila de cette retraite pour venir au secours du Brandebourg. Le vainqueur de Mansfeld, de Christian de Brunswick, du margrave de Bade et du roi de Danemark, le plus grand général de son époque, et le seul qui n'avait jamais encore perdu une bataille, devait trouver enfin dans le roi de Suède un adversaire digne de lui.
Issu d'une noble famille de Luttich, ses talents militaires s'étaient développés dans la guerre des Pays-Bas.
seule école où pouvaient alors se former les grands capitaines. L'empereur Rodolphe II n*avaitpas tardé à lui ouvrir» -en Hongrie, une carrière qu'il parcourut avec tant d*éclat, qu'on le vit monter rapidement de grade en grade, jusqu'au moment où Maximilien de Bavière. le nomma général en chef de son armée , poste dont il s'acquitta avec tant de succès, qu'on peut le regarder comme le créateur de la puissance bavaroise.
Après la guerre de la Bohême, il devint généralis' sime de la Ligue y et la destitution de Wallenstcin lui valut le commandement en chef de toutes les armées impériales. Aussi sévère pour le soldat, aussi cruel envers l'ennemi , et d'un caractère aussi sombre que Wallenstein, il le surpassait en orgueil et en soif des richesses. Son fanatisme aveugle et sanguinaire l'avait rendu l'eflroi des protestants. Au reste, sa vue seule suffisait pour inspirer la terreur : il était petit et maigre; ses joues étaient creuses et pâles; son nez fort long, son front large et sillonné de rides ; ses pommettes saillantes, et les formes anguleuses de son visage, qui se terminait par un menton pointu, donnaient à son extérieur quelque chose de bizarre et de repoussant. Son costume habituel se composait d'un pourpoint en satin vert clair, à manches fendues ; un petit chapeau retroussé et surmonté d'une large plume d'autruche, d'un rouge éclatant, et qui lui retombait jusque sur le milieu du dos, lui servait de coiffure. En le voyant, il était impossible de ne pas se rappeler le duc d'Albe, ce bourreau des Flamands, et chccune de ses actions complétait cette ressemblance.
Tel était le vieux guerrier qui devait se mesurer avec le héros du Nord, qu'au reste il était loin de dédaigner, ainsi que le prouve l'opinion qu'il avait exprimée sur son compte aux électeurs réunis à la diète de Uatisbonne.
« Le roi de Suède , leur avait-il dft, est un ennemi c aussi sage que vaillant. Quoique eneore à la fleur de « Tâge, il a déjà acquis une longue expérience dans c l'art de la guerre; toutes les mesures qa*il prend sont c admirables. Ses ressources vous paraissent faibles ? c Songez qu*il en trouvera d'inépuisables dans Tamour « enthousiaste de ses sujets et dans le dévouement sans t bornes des états. Son armée, quoique composée de c Suédois, d'Allemands, de Livoniens, de Finlandais, n, d'Anglais et d'Écossais, ne forme qu'un seul corps par « la discipline sévère à laquelle il a su les soumettre, c Croyez-moi, ne rien perdre contre un tel adversaire c serait déjà un beau succès. »
Averti, par les progrès de Gustave-Adolphe en Ponxéranie et dans le Brandebourg, qu'il était temps de lui opposer une résistance sérieuse, Tilly réunit en hâte les troupes stationnées dans les diverses parties de i'Allemagne; mais, malgré son activité, ces pays, déjà épuisés par les guerres précédentes, ne pouvaient lui fournir aussi promptement qu'il le désirait, les vivres et les munitions dont il avait besoin ; et ce ne fut que vers le milieu de l'hiver qu'il parut enfin devant Francfori-surroder.
Après avoir renouvelé la garnison de cette place, dont il confia la défense au général Schaumburg , il se disposait à se rendre en Poméranie, dans l'intention de secourir Demmin et Kolberg ; mais déjà la première de ces villes, fort mal défendue par le duc Savely, s'était rendue, et la seconde venait de capituler après avoir soutenu un siège de cinq mois. En apprenant ces nou* velles, il acquit en même temps la certitude que tous les passages qui conduisaient en Poméranie étaient parfaitement gardés, et que Gustave - Adolphe avait tellement fortifié son camp, qu'il l'avait rendu impre* nable. Forcé de renoncer à son projet d'engager une
guerre offensive, il se retira sur les bords de l'Elbe, où il ne tarda pas à mettre le siège devant Magdcbourg.
Immédiatement après le i départ de Tilty, Gustave- Adolphe leva le camp, et se dirigea à marches forcées vers Francfort-sur-rOder. Cette ville mal fortifiée était défendue par huit mille hommes aguerris, dernier reste des bandes effrénées qui 'avaient ravagé la Poméranie et le Brandebourg* Après un siège de trois jours, les Suédois la prirent d*assaut; la garnison cependant avait deux fois battu la «hamade, mais on n'avait voulu lui accorder aucune capitulation, car on avait de terribles représailles à exercer.
Dès son arrivée dans le nouveau Brandebourg, le général Tilly avait surpris et fait passer au fil de Tépéè une garnison suédoise. Le souvenir de cette cruauté était encore frais dans la mémoire de Gustave-Âdoiphe et des siens; et ils répondaient à chaque soldat impérial qui, à la prise de Francfort, demandait quartier : Oui^ le quartier du nouveau Brandebourg ! et an même instant il recevait le coup mortel. Plusieurs milliers de soldats furent ainsi massacrés ; d'autres périrent dans TOder en cherchant à se sauver à la nage; le reste s*enfuit en Silésie. Toutes les munitions de guerre tombèrent au pouvoir des Suédois, dont l'exaspération était telle, que le roi ne put se dispenser de leur accorder trois heures de pillage.
Tant de rapides succès réveillèrent les espérances des princes protestants, et pourtant l'empereur ne cessait de les irriter en continuant à faire exécuter VÉdit de restitution et de s'aliéner tous les membres des états, en leur imposant des obligations outrées. S'il s'était d'abord engagé sur la route de l'arbitraire dans l'ivresse de ses succès en Bohème, il était maintenant forcé d'y persister, car les dangers que l'arbitraire attire sur celui qui Texerce, ne lui permettent plus de chercher à les
détourner par d'autres mesures que par des mesures arbitraires. Mais dans un État aussi sagement organisé que rélait alors Fempire germanique, l'action ouverte du despotisme et du bon plaisir ne pouvait manquer de conduire à un bouleversement total.
Attaqué dans ses privilèges par la violation de la constitution de FEmpire, chaque membre de la diète comprit qu'il ne lui restait plus qu'à défendre ses droits les armes à la main ; et l'électeur de Saxe, Jean-Georges, reconnut enfin qu'il avait été dupe de la politique perfide de Ferdinand II. Ce monarque, aureste, l'avait personnellement offensé en privant son fils de l'archevêché de Magdebourg; et le feld-maréchal d'Ârnheim, ministre et favori de l'électeur, ne négligea rien pour entretenir le ressentiment de son maître, moins pour le servir que pour punir l'empereur de son ingratitude envers Wallenslein, dont ce ministre était un des amis les plus dévoués.
Avec l'appui franc et sincère des protestants, Gustave- Adolphe était désormais invincible; mais l'exemple de la Saxe pouvait seul lui faire obtenir- cet appui. Le sort de la cause impériale dépendait donc en ce moment de Jean-Georges; aussi son ministre lui conseilla-t-il de menacer l'empereur d'une alliance avec les Suédois, afin de lui arracher les concessions qu'il refusait de loi accorder comme une récompense de ses services. Le projet d'Arnheim , auquel il ne manquait pour réussir qu'une tète plus forte que la sienne, ne consistait pas à s'unir réellement aux Suédois, mais à mettre l'électeur de Saxe à la tête du parti protestant, et à créer ainsi une troisième puissance qui, placée entre la Suède et TAotriche, deviendrait l'arbitre des destinées de l'Allemagne.
Jean-Georges était d'autant plus flatté de ce projet, qu'il ne voulait ni accepter le patronage de Gustâve-Adolpbe, ni supporter plus longtemps la tyrannie de Ferdinand*
ftfalheurcii^enient pour lui, la nature lui avait refusé les qualités nécessaires au premier rôle, et sa vanité ne lui permit pas de se contenter du second. Ne voyant jamais que ses intérêts personnels, il entama des négociations avec rélecteur de Brandebourg, qui, par des motifs semblables aux siens, s'engagea à le soutenir. Apres cette démarche, il convoqua les députés de ses états à Torgau, €t leur fit approuver d'avancé les mesures qu'il se disposait à prendre; puis il invita tous l^s souverains protestants de l'Empire a une assemblée générale, qui se tint à Leipsick, le 6 février 1631. Le docteur Hoé de Hohenegg, prédicateur de la cour de Saxe, ouvrit la session par un sermon passionné.
L'empereur avait vainement cherché à empêcher cette réunion, pour laquelle il n'avait pas été consulté, et qui né pouvait avoir qu'un but contraire à ses intérêts. Les princes protestants, enhardis par les succès de Gustave-Adolphe, soutinrent leurs droits, et, après deux mois de discussions fort animées, ils se séparèrent pour exécuter la résolution qu'ils avaient prise. Cette résolulion consistait à demander collectivement à Ferdinand de révoquer VÉdit de restitution, de retirer de leurs États et de leurs forteresses les troupes imi^ériales qui les occupaient, d'annuler les arrêts prononcés contre les membres protestants de la diète, et de réformer tous les abus contraires ^ la constitution de l'Empire. En attendant la réponse à cette demande, on s'était promis de lever une armée de quarante mille hommes, afin d'être prêts à se rendre justice à soi*même, si Ferdinand venait à la refuser.
Depuis longtemps le cabinet français offrait son alliance à Gustave-Adolphe, qui hésitait toujours, parce qu*il avait autant de motifs pour la redouter que pour la désirer. Richelieu prétendait couvrir de sa protection lee princes catholiques de l'Allemagne, auxquels le roi
de Suède voulait faire subir la loi du talion^ Une autre difûcuUé, quoique moins grave, retardait également ia conclusion des négociations, car la vanité française refusait à Gustave-Adolphe le titre de majesiéy que l'orgueil suédois lui faisait un devoir de réclamer impérieusement. Le cardinal finit par céder sur ce dernier point ; le roi fit des concessions sur le premier, et, le 13 janvier 1631, le traité d*alliance fut signé enik à Berwald, dans le nouveau Brandeboufg.
Par ce traité, les deux puissances S'jengageaient à se protéger mutuellement, à défendre leurs amis communs, à réintégrer dans leurs États tous les souverains dépossédés par l'empereur, et à rétablir TorganisatioD de Tempire germanique, telle qu'elle était avant le commencement de la guerre. A cet eilet, la Suède devait entretenir, à ses frais, sur le territoire allemand, une armée de trente mille hommes; mais la France s'engageait à lui payer un subside de quatre cent mille reichsthalers. Aucune des parties contractantes ne pouvait déclarer la guerre ni faire la paix sans le consente^ ment de l'autre. Gustave- Adolphe s'obligeait en outre, quel que pût être le succès de ses armes , à respecter la religion catholique et la constitution de TEmpire. Tous les souverains allemands, catholiques et protestants, avaient le droit d'entrer dans cette alliance, qui devait durer cinq ans. «
Le roi de Suède ne tarda pas à recueillir le fruit du sacrifice qu'il s'était imposé, en renonçant à la liberté illimitée dont il avait joui jusqu'ici* Le voyant soutenu par une des plus grandes puissances de FEurope, les princes allemands ne doutèrent plus du succès de son entreprise; l'empereur commença à le redouter, et les souverains catholiques, que leur intérêt forçait à désiref l'humiliation de la maison d'Autriche, ne s'alarmèrent plus des victoires de l'allié d*un monarque catholique.
qui venait de lui imposer Tobligation de respecter cette religion.
Enfin, si Gustave-Adolphe, en pénétrant en Aile* magne, ofTrait à la liberté de ce pays et à la réfor- . mation un appui puissant contre le despotisme de Ferdinand II, il donnait, en s*aIUant à la France , des garanties au parti catholique contre les excès où Tenivrement de la victoire pourrait Tentralner par la suite. Son premier soin fut de- faire signifier le traité qu'il venait de conclure à tous les princes qui avaient assisté à la réunion de I^ipsick. Il les .engagea en même temps à s*unir à Lui, et promit de se contenter d*une convention secrète, jusqu'à ce qu'il eût remporté assez de victoires pour qu'ils pussent, sans danger, se déclarer ouvertement en sa faveur. Leurs réponses, bien qu'encore évasivcs, l'autorisèrent à espérer que ses offres ne tarde- . raient pas à être acceptées. De son côté, la France pressa l'électeur de Saxe d'entrer dans le pacte qu'elle venait de contracter avec la Suède; mais Jean-Georges, toujours jaloux et défiant, se renferma dans la politique égoïste que lui conseillait son ministre.
I^s décisions prises par les princes protestants à l'assemblée de Leipsick, et le traité entre la France et la Suède, étaient pour Tempereur deux événements également funestes. Forcé de dissimuler son ressentiment contre le cabinet français, il se dédommagea de cette côiitrainte, en lançant contre les princes de la réunion de Leipsick toutes les foudres de sa colère, et des circulaires menaçantes leur défendirent de lever des troupes ; mais, au lieu de se soumettre, ils répondirent par des réclamations nouvelles, justifièrent leur conduite en l'appuyant sur le droit de la défense personnelle, que la nature accorde à tout ce qui existe, et continuèrent leurs armements avec plus d'activité et de promptitude qu'avant l'envoi des circulaires.
La position dos généraux de Ferdinand devint chaque jour plus pénible. Les préparatifs hostiles des princes protestants exigeaient leur présence dans le centre de TEmpirc, tandis que les progrès du roi de Suède les appelaient dans le Brandebourg, et ils ne pouvaient diviser leurs forces sans s'exposer à une perte certaine. Gustave-Adolphe s'était dirigé vers Landsberg» sur la Warlhe, où Tilly l'avait suivi ; mais, «près iine vaine tentative pour sauver cette ville, il était revenu à Magdebourg, dont il avait suspendu le siège, qu'il reprit avec une ardeur qui tenait de Tobstination.
Depuis longtemps le riche archevêché de celte ville, était occupé par des princes de la maison de Brandebourg. Christian -Guillaume, quoique mis au ban de l'Empire, dépossédé par le chapitre, et remplace par l'archiduc Léopold,un des frères de l'empereur, n'avait pas renoncé à ses droits et à ses espérances. Sûr de l'affection des habitants de Magdcbourg et de la protection de Gustave-Adolphe, il avait trouvé le moyen de s'introduire dans la ville à l'aide d'un déguisement. Paraissant tout à coup dans l'assemblée des magistrats, il leur rappela la cruauté des Impériaux et les dangers que cou- Oit la religion protestante; puis il leur déclara que l'instant de la délivrance était proche, et que le roi de Suède leur offrait son appui.
Cette ville, une des plus riches de l'Allemagne, jouissait d'une liberté républicaine, et lorsqu'il s'agissait de défendre cette liberté, les paisibles bourgeois devenaient des hommes invincibles. Wallenstein lui-même, attiré par leurs richesses, avait vainement essayé de les rançonner; les portes de la ville étaient restées fermées pour lui. En rappelant adroitement ce souvenir , Christian-Guillaume décida les Magdebourgeois à conclure une alliance avec le roi de Suède; malheureusement ils commencèrent les hostilités contre les
Impériaux avant qti*il fût assez près pour les seconder.
Favorisé d'abord par la fortune, Christian-Guillaume avait poussé ses excursions jusqu'à la ville de Hajle, dont il s'empara par surprise; mais il la perdit presque aussi-tôt, et fut contraint de rentrer à Magdebourg. Quoique peu satisfait de ces prouesses prématurées, Gustave- Adolphe lui envoya, pour le conseiller et le diriger, Thierry de Fafkenberg, officier expérimenté, que les Magdebourgeois nommèrent commandant de leur ville pour toute la durée de la guerre. Sous ses ordres, Tarmée de Christian -Guillaume s'augmenta de tous les jeunes gens des villes voisines, et devint assez forte pour lutter avec succès contre les Impériaux.
Le général Pappenheim vint enfin détruire cette armée^ et prendre toutes les dispositions nécessaires pour cerner et assiéger la ville. Tilly, qui ne tarda pas à se joindre à lui, écrivit à Christian-Guillaume une lettre menaçante dans laquelle il le somma de ne pas résister plus longtemps à l'Édit de restitution et de se rendre à discrétion. La réponse de ce prince "était vive et hardie, aussi décida-t-elle le général impérial à montrer ^ cet audacieux le pouvoir de ses armes. Mais les succès rapides du roi de Suède qui le forcèrent bientôt de s'éloigner de Magdebourg ; et la jalousie des généraux qui commandaient les opérations pendant son absence, valurent à cette ville quelques mois de répit. '
Le 30 mars 1631, Tilly repai-ut enfin sous les murs de Magdebourg, avec Tintention bien arrêtée de lui faire chèrement expier sa longue et opiniâtre résistance. Les forts extérieurs furent pris avec tant de rapidité, que Falkenberg eut à peine le temps d'en sauver les garnisons et de rompre le pont de l'Elbe. Ses troupes, nu reste, étaient si peu nombreuses, que nonseulement il ne pouvait défendre ces forts, mais qu'il se vit contraint d'abandonner les faubourgs de Sudeii-
burg et de Neustadt , que rennemi se hâla de réduire en cendres. Après ce premier succès, Pappenheim se sépara de Tilly» et passa TElbe près de Schœnebeck, afin d*aUaquer la ville du côté opposé.
Toute la garnison de Magdebourg, déjà épuisée par les luttes précédentes, ne passait pas deux mille hommes d'infanterie et quelques centaines de cavaliers. Dans cette cruelle extrémité, Falkenberg avait pris le parti d*armer les bourgeois ; mais ce moyen ne remédia à aucun mal et en causa beaucoup, car les riches envoyèrent leurs domestiques au combat, tandis que les pauvi*es furent obligés de s*y. présenter en personne; leur mécontentement éclata en murmures «. et la bourgeoisie se sépara en deux canvps, dont chacun accusait l'autre des maux qu'il souffrait. Le fanatisme religieux, Tamour de la liberté et la haine de la domination impériale éloignèrent néanmoins toute idée de capitulation; et les assiégés, divisés sur tous les points, s'entendaient du moins pour se défendre jusqu^à la dernière extrémité.
Au reste, tout' les autorisait à espérer qu'ils seraient bientôt secourus ; car Gustave-Adolphe s'avançait vers eux, les princes protestants recrutaient une armée, et il était de l'intérêt de ces princes et de celui du roi de Suède d'empêcher la reddition de Hagdebourg. Les mêmes motifs qui soutenaient leur courage excitaient Tilly à les soumettre au plus tôt et par tous les moyens possibles. Plusieurs fois déjà ils avaient refusé les capitulations qu'il leur avait offertes, en déclarant qu*ils étaient résolus à vaincre ou à mourir : ce qu'ils prouva rent par des sorties nombreuses dans lesquelles ils dé- |)loyèrent un courage intrépide.
L'arrivée du roi de Suède à Potsdam, et les excursions de ses avant-postes, qui s'avançaient jusqu'à Zerbst, décidèrent enfin Tilly à recourir à des moyens extrêmes. Son projet était irrévocablement arrêté, lorsque, pour
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achever de bercer les assiégés de fausses espérances, il leur envoya un trompette parlementaire chargé de dépèches pour Tadministratcur, le commandant et les magistrats; et le ton de ces dépèches était si modéré, qu'il ne pouvait manquer de produire Teiïet voulu.
Les Impériaux cependant avaient poussé les travaux . du siège jusqu'aux fossés de la ville, contre laquelle leurs batteries entretenaient un feu vif et constant. Une dés tours s'était écroulée , mais sans avantage pour les assiégeants; car, au lieu de tomber dans le fossé, elle s'était affaissée sur les fausses braies; et les précautions contre l'incendie étaient si bien prises, qu'aucun bou« Ict rouge n'avait pu mettre le feu. Malheureusement les munitions de guerre touchaient à leur fin, et Tartillerie des remparts ne pouvait plus répondre à celle de l'ennemi. Cette fâcheuse circonstance n'altéra point le courage des assiégés; car Gustave-Adolphe était si près d'eux, qu'en moins de trois joilrs son armée pouvait arriver sous leurs murs.
Une autre circonstance acheva de les rassurer : Tilly semblait avoir renonqé à l'espoir de prendre la ville. Le fen de ses batteries devint toujours plus faible; le 9 mai il en fit enlever les pièces, et le silence le plus profond succéda tout à coup à l'activité bruyante, qui jusque-là avait régné dans le camp impérial. Persuadés que l'heure de la délivrance était arrivée, les bourgeois quittèrent leurs postes sur les remparts pour se livrer, après tant de fatigues cruelles, à un sommeil réparateur; mais que ce sommeil devaitleur coûter cheret que le réveil futterrible!
Tilly avait en effet pris le parti de lever le siège sans attendre l'arrivée des Suédois ; mais, avant de se retirer, il voulait tenter un assaut général, entreprise d'autant plus difficile qu'on n'avait pu réussir à faire une seule brèche aux remparts, encore intacts sur tous les points. Le. conseil.de guerre qu'il assembla le fortifia dans son
projet, en lui citant l'exemple de Maestricht, qui avait élé prise d'assaut pendant que la garnison et les tx)urgeois, trompés par une feinte retraite des assiégeants, s'élaient livrés au repos.
L'attaque devait avoir lieu sur quatre points à la fois, et les préparatifs en furent faits avec le plus grand m\v tère pendant la nuit du 9 au 10 mai. A cinq heures du • matin, l'armée attendait le signal convenu, qui n*eut lieu que deux heures plus tard ; car Tilly, voulant mettre sa responsabilité à couvert, avait de nouveau assemblé le conseil de guerre, qui confirma la décision de la vejlle. Âlûrs, Pappenheim reçut Tordre d'attaquer du côté de la ville neuve. L'escarpement du rempart et le peu de profondeur des fossés entièrement à sec, facilitèrent son entreprise, et ce premier point fut escaladé sans peine et presque sans combat, car la plupart des soldats et des bourgeois étaient endormis.
Le bruit inaccoutumé d'un feu de mousqueterie avertit le commandant suédois Falkenberg qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Quittant aussitôt la maison de ville, où il était encore occupé à répondre aux dernières dépèches de Tilly, il assembla en hâte tous les hommes armés qu'il trouva sur son passage, et se porta avec eux du côté d'où partait le bruit. Forcé de céder au nombre des ennemis qui s'étaient emparés de la porte de la ville neuve, ce vaillant général se dirigea aussitôt vers une autre partie de la ville où les Impériaux venaient également de pénétrer. Là aussi sa résistance fut vaine; mais le sort lui é[)argna du moins la douleur de voir fuir ses soldats, car une balle ennemie l'étendit sans vie sur le pavé de Magdebourg.
Les feux de peloton qui retentissaient de toutes parts, le tocsin qui sonnait dans toutes les parties de la ville, le tumulte toujours croissant qui s'avançait de rue en rue, avertireqt enfin les assiégés du danger -imminent
dont ils étaient menacés. Saisissant leurs armes en hâte, ils se précipitèrent au-devant de Tennemi, qu*ils auraient sans doute forcé à la retraite, si la mort du coiiimandant n'avait pas converti leur résistance héroïque en une lutte sans plan, sans ordre et sans suite. Une charge de cavalerie aurait suffi pour mettre les Impériaux en déroute; mais la garnison de Magdebourg ne se composait que de fantassins.
Pour comble de malheur, la poudre manqua. Réduits à se défendre à l'arme blanche, on s'aperçut qu*on était trop peu nombreux, et l'on dégarnit les postes qui n'avait pas encore été attaqués, pour venir au secours de l'intérieur de la ville. Cette imprudence fournit aux assiégeants le moyen de se frayer de nouveaux passages et d'assaillir la garnison sur tous les points à la fois. Au milieu de ce désordre, le capitaine Schmidt conserva seul la présence d'esprit et le courage dont il avait donné tant de preuves; il rallia les assi^és> les ramena au combat, et repoussa l'ennemi jusqu'aux portes de la ville; mais là une balle Talteignit, il tomba, et avec lui le dernier espoir de Magdebourg !
Avant midi toutes les fortifications sont prises, et ïîk ville est au pouvoir des Impériaux. Les deux portes principales s'ouvrent, et Tilly fait entrer une partie de Tinfanterie, qui vient occuper les rues et les places, et y dresse des batteries pour avertir les bourgeois qu'il ne leur reste plus qu'à se réfugier dans leurs demeures pour y attendre l'arrêt du vainqueur. Leur incertitude ne fut pas de longue durée. Un général humain eût peutêtre cherché vainement à contenir la soldatesque avide et féroce qui venait de prendre d'assaut la plus riche ville de rAlleniagne; mais il l'eût essayé du moins : Tilly ne se donna pas même cette peine.
Pendant qu'il reste inactif et silencieux dans son camp, ses soldats se précipitent dans les maisons de Magde-
bourg, OÙ ils se livrent à tous les excès que peuvent inspirer les passions les plus brutales et les plus honteuses. Plus d'un Allemand cependant s*arrête devant les larmes de Tinnocence, les gémissements de la vieillesse, les cris de Tenfance ; mais les Wallons de Pappenheim se montrent toujours et partout sans entrailles et sans pitié. Â peine le sac de Magdebourg a-t-il commencé, que toutes les portes de la ville s'ouvrent pour livrer passage à la cavalerie et aux hordes sauvages des Croates qui vieih* nent se ruer contre cette ville infortunée.
Dès ce moment commence une scène d'horreur pour laquelle Thisloire n'a point de burin, la poésie point de pinceau. La force avait été vaincue par la force; mais rhumanité élevait sa voix par les organes touchants que lui prêtent la beauté tremblante, la vieillesse débile, la faible enfance, le mérite et la vertu réduits à demander grâce. Stériles et vains elTorts ! rien ne peut désarmer la fureiir des vainqueurs.
Les femmes sont déslionoi:ées dans les bras de leurs époux, les filles subissent le même sort aux pieds de leurs pères mourants ; en ce moment horrible, le sexe le plus faible et le plus charmant ii*a plus d'autre privilège que celui de subir un double martyre. Cinquantetrois jeunes filles sont décapitées dans une seule église où elles s'étaient réfugiées; les Croates jettent au milieu des flammes, et en riant aux éclats, de jeunes enfants qui leur tendent en vain leurs mains suppliantes; les Wallons se font un jeu d'embrocher les nourrissons qu'ils arrachent des bras de leurs mères!
Révoltés de tant d'atrocités , plusieurs officiers de la Ligue supplient Tilly de mettre un terme à cet affreux bain de sang, et ce général leur répond :
Revenez dans une heure, alors nous verrons; au reste, il faut bien que le soldat s'atàuse apHs iani de travaux et de fatigues.
Et les scènes de carnage et de barbarie se continuent même au milieu de la fumée et des flammes qui s^élèvent de toutes paris; car, pour augmenter le désordre et rendre la résistance impossible, les Impériaux avaient commencé par jeter des brandons dans toutes les maisons. Le vent furieux qui s'élève tout à coup souffle Tincendie; la ville entière est en. feu! On court, 6n se précipite à travers des cadavres et des sabres nus, à travers des nuages de fumée et de flammes, à travers des torrents de sang ! L'atmosphère est tellement embrasée, que les bourreaux sont forcés d*aller chercher un refuge dans leur camp, pendant que Tincendie dévore Magdebourg par degrés.
Douze heures s'étaient à peine écoulées, que- déjà il ne restait plus de cette ville si vaste et si opulente que deux églises, quelques cabanes et des cendres fumantes. Christian-Guillaume, couvert de blessures, avait été fait prisonnier avec trois bourgmestres; la plupart des officiers et des magistrats avaient eu le bonheur de mourir en combattant. Quatre cents des plus riches bourgeois étaient tombés au pouvoir de quelques officiers de la Ligue^ qui, dans Tespoir d'une forte rançon, les gardaient en otage; et telle était Tatrocité des vainqueurs» que cette cupidité passa pour un acte d'humanité.
L'incendie, privé d'aliments, finit par s'éteindre ; et les.hordes impériales, dont rien ne pouvait assouvir la soif de l'or et du sang, accoururent de nouveau pour fouiller les ruines encore fumantes. Un grand nombre de ces barbares périrent asphyxiés par la chaleur et par la fumée; d'autres emportèrent de riches butins, car les bourgeois avaient caché leurs trésors .dans leurs caves.
Au bout de trois jours, Tilly parut enfin dans la ville dont on avait eu soin de débarrasser les principales
mes, des ruines el des cadavres qui les encombraient. Malgré cette précaution, il pouvait encore s*admirer dans son œuvre, car Magdebourg présentait de tous côlés les tableaux les plus horribles, les plus déchirants, qui puissent s'offrir à des regards humains.
En soulevant des morts entassés, on vit des vivants se redresser et 'demander miséricorde; d€% enfants car chés sous des monceaux de ruines remplissaient Tair de leurs cris en redemandant leurs familles, et des nourrissons pressaient encore, mais en vain, le sein de leurs mères égorgées. Plus de six mille cadavres furent jetés dans l'Elbe; un plus grand nombre avait été dévoré par les flammes, car les victimes immolées pendant le sac se montaient à plus de trente mille.
Le 14 mai 1631, le général en chef fit son entrée solennelle à Magdebourg, et cette cérémonie termina le pillage, le massacre et le viol. Environ mille bourgeois furent retirés des caveaux de la cathédrale , où ils avaient passé trois jours et deux nuits dans des angoisses perpétuelles et sans aucune nourriture. Tilly leur annonça lui-même leur grâce, et leur fit distribuer du pain. Le lendemain il assista au Te Deum qui fut chanté dans cette même cathédrale, au bruit des salves d*àrtil- Icrie; puis il parcourut à cheval toutes les rues, afin de s'assurer par ses propres yeux de Timmensité du désastre. Pour en donner à l'empereur une juste idée, il lui écrivit que ron n'avait jamais rien vu de pareil. de» puis la destruction de Troie et de Jérusalem.
La nouvelle du sac de Magdebourg causa une joie féroce au parti catholique, et répandit la terreur parmi les protestants ; tous accusèrent Gustave-Adolphe d'avoir abandonné une ville ausfii importante el dont il s'était fait le protecteur. Pour ne pas perdre à jamais la confiance des Allemands, il se vit forcé de justiQer sa conduite par une apologie dans laquelle il exposa les
puissants motifs qui ravaienl empêché de secourir Magdebourg.
En effet, lorsqu'on Tavertit des dangers qui menaçaient cette ville, Il venait de prendre Lansberg, et cependant le même jour, 16 avril, il s*était mis en marche avec toute sa cavalerie et plusieurs régiments d'infanterie, forces plus que suffisantes pour faire lever le fiiégc. Mais les déflances perpétuelles dont il était Tobjet en Allemagne, lui faisaient un devoir de ne js' avancer qu'avec la plus grande prudence. La haine de ses ennemis était acharnée, TassistancB de ses amis .douteuse; et la plus légère faute pouvait le perdre en coupant ses communications avec la Suède.
Déjà réleçteur de Brandebourg lui avait refusé le passage par la forteresse de Giistrin, qu'il s'était empressé d'ouvrir aux Impériaux fugitifs. Il était même à présumer que si le général Tilly obtenait le plus léger avantage, il s'unirait à lui pour accabler les Suédois. Gustave-Adolphe avait donc été forcé d'exiger, qu'avant d'aller au secours de Magdebourg, on lui permit d'oc* cupcr les places de Custrin et de Spandau, qu'il promit d'évacuer dès qu*il aurait délivré cette ville. Une pareille demande, juste en elle-même, devait le paraître surtout à l'électeur Georges-Guillaume , que les troupes suédoises avaient débarrassé des hordes impériales qui ravageaient ses États.
Ce prince ne fut pas insensible à ces puissantes considérations ; mais il sentit aussi qu'en cédant les forteresses demandées, il rendait Gustave-Adolphe maître de son pays et rompait ouvertement avec l'empereur. Plus soucieux de son propre intérêt que du sort de Magdebourg, de l'avenir de la réformation et des libertés de TAllemagne, il n'eut pas le courage de s*exposer aux vengeances impériales; et Schwartzenberg, son premier minislFe, gagné par l'Autriche, l'entretint dans ces hon-
teases -dispositions. Gustave-Adolphe, cependant, était renu s'établir à Berlin dans le palais même de Télecteur, et il exprima hautement l'indignation que lui inspirait la timidité de ce prince.
<( Ce n'est pas mon intérêt, à moi» lui <lit-il, c'est c celui de la réformation et de l'empire germanique € qui m'appelle à Magdebourg. Si les priuces de cet « empire, les enfants de cette réformation ne veulent € pas me seconder , je m'en retournerais à Stokholm (( après avoir fait la paix avec Ferdinand; et cette paix, « je l'aurai «aussi avantageuse pour la Suède qu'il me c plaira de la dicter. Mais lorsque Magdebourg sera « détruit et que votre empereur sera affranchi de la <( terrçur que je lui inspire, il ne vous restera plus c qu'à courber la tête et à vous soumettre à son bon c plaisir. »
Georges -Guillaume, qui avait résisté à toutes les leprésentalions, céda aux menaces et livra Spandau aux Suédois. Dès ce moment, Gustave- Adolphe pouvait se rendre h Magdebourg par deux routes diiîérentes : Tune au couchant conduisait à travers des pays ruinés et occupés par des Impériaux, qui pouvaient lui disputer le passage de l'Elbe; en suivant l'autre au midi, il était sûr de trouver un pont pour passer ce fleuve, et des campagnes assez riches encore pour que ses tit>upes pussent y vivre. Mais il ne pouvait prendre cette route sans le consentement de l'électeur de Saxe, qui, sourd à toutes les représentations qu'il lui fil faire au nom des libertés de l'Empire, de la religion et de l'humanité, se renferma'dans son système de neutralité. Enfin Gustave- Adolphe sollicitait encore, et toujours en vain, la permission die passer par la Saxe pour aller secourir Magiebourg, lorsqu'on apprit le sac de cette ville.
Tilly l'annonça aux princes protestants avec Tarrogance d*un vainqueur, et ne perdit pas un instant pour
exploiter la terreur que leilr causait cette catastrophe. Un arrêt impérial annula le pacte de I^ipsick et les décisions (^u'on y avait prises. Tilly, chargé de l'exécution de cet arrêt, cita, à tous les ennemis de l'empereur, Texcmple de Magdebourg, et fit avancer des troupes contre Tévêque protestant de Brème, qui déjà avait levé une petite armée ; mais le prélat effrayé licencia aussitôt ses soldats, et signa sa renonciation au pacte de Leipsick. Le comte de Furstenberg, à peine revenu d'Italie avec son corps d'armée, obtint les mêmes résultats en employant les mêmes moyens auprès de l'administrateur de Wurtemberg. Ce malheureux prince fut même contraint d'approuver solennellement VÉdit de restitution^ et de payer aux troupes impériales cent mille reichsthalers par mois. Des contributions plus fortes encore furent imposées aux villes d'Ulm et de Nuremberg, ainsi qu'à tous les districts de la Souabe et de la Franconie. C'est ainsi que la main de l'empereur, toujours plus lourde et plus terrible, s'appesantit sur l'Allemagne entière. Mais son arrogance et son despotisme poussèrent enfin la plupart des membres de la diète à se déclarer en faveur de Gustave-Âdolphe ; et la ruine d'une ville de TEmpire, d'abord si funeste au parti protestant, finit par lui être favorable. Â la terreur causée par cet événement succéda bientôt une juste indignation : le* désespoir donna du courage aux plus timides, de la force aux plus faibles; et du sein des ruines de Magdebourg les libertés germaniques se relevèrent triomphantes.
L'électeur de Saxe et le landgrave de Hesse-Cassel, étaient trop puissants pour que l'empereur pût se flatter de les punir autant qu'il le désirait, de la part qu'ils avaient prise au pacte de Leipsick. Pour atteindre ce but, il fallait les désarmer; Tilly jugea à propos de commencer par le landgrave, et passa à cet effet du territoire de Magdebourg sur celui de la Thuringe. Les
provinces saxonnes qu'il traversa furent ravagées, et ce fut sous ses yeux que ses soldats pillèrent et incendièrent la ville de Franckenhausen. Erfurt se racheta d'un siège par des sommes d'argent et des fournitures de vivres et de munitions.
Pendant ce temps, un envoyé de Tiliy sommait le landgrave de Hesse-Cassel de licencier ses troupes, de renoncer au pacte de Leipsick» de recevoir et de nourrir des garnisons impériales; et de payer toutes les contributions qu'on jugerait à propos de lui imposer. Et ces sommations insolentes furent faites à un souverain de TEmpire, à un membre de la diète» par une créature de Tilly, qui lui-même n'était qu'un serviteur de l'empereur. 11 est vrai que, pour soutenir son insolence, il commandait une armée ftussi nombreuse que féroce , et encore teinte du sang des habitants de Magdebourg. Le landgrave repoussa la menace avec une noble fierté et un courage admirable.
< Je ne me sens nullement disposé, répondit-il, à « recevoir des troupes étrangères dans mes forteresses < et dans ma capitale. Quant à mes soldats, j'en ai c besoin, et je le prouverai dès qu'on osera m'attaquer. « Si le généralissime bavarois manque d'argent et do « vivres, il n'a qu'à s'en retourner à Munich, où il y a c( de tout en abondance. » "
Cette réponse fut immédiatement suivie de rinvasion du territoire hcssois par deux hordes impériales, que l'adresse et l'intrépidité du landgrave de*Hesse-Cassel mit en déroule. Alors Tilly lui-même marcha contre les Uessois, et ce malheureux peuple aurait sans doute chèrement expié la belle conduite de son souverain, si un nouveau mouvement de Gustave-Adolphe, n'avait pas tout à coup changé la marche des affaires.
L'électeur de Brandebourg venait d'exiger impérieusement l'évacuation de Spandau, que les Suédois ne de*
valent occuper que pendant le temps nécessaire pour secourir Magdehourg. La ruine de cette ville justifiait jusqu'à un certain point sa réclamation. De son côté, le roi de Suède avait plus que jamais besoin de conserver une forteresse où son armée pût trouver un refuge en cas* - de revers; car une bataille avec Tilly devenait chaque jour plus inévitable.
Après avoir vainement épuisé les représentations et même les prières, il ordonna au commandant de Span* dau de quitter la 'place; mais il déclara en même temps» qu*à dater de ce jour, l'électeur ne devait plus voir en lui qu'un ennemi ; et, pour donner plus de fbrcç à cntte déclaration , il parut devant Berlin avec toute son armée. Saisi de frayeur, Georges-Guillaume lui envoya des plénipotentiaires chargés de sonder ses intentions* Le héros du Nord les leur fit connaître avec une franchise toute martiale :
€ Je ne veux pas, leur dit-il, qu'on se permette de «c me traiter plus mal que les généraux de l'empereur.
< Votre maître les a reçus dans ses États; il a nourri, « soldé et équipé leurs troupes, et leur a ouvert toutes « les places fortes qu'ils lui ont demandées : malgré tant « de complaisances, il n'a jamais pu obtenir que l'on c traitât sou peuple, sinon avec égards, du moins avec € humanité. Je n'exige de lui qu'une modique contribuc tion en argent, un asile et du pain pour mes soldats. « En échange, je m'oblige à éloigner de ses provinces c le théâtre de la guerre, et à les protéger contre toute
< agression. Mes prétentions sont justes; aussi ne les « modifierai-je point. Que mon frère, votre maître, se € décide, et qu'il me fasse savoir à l'instant, s'il veut € m'avoir pour ami, ou s'il préfère voir livrer sa capic taie an pillage. »
Ce ton résolu, et surtout les canons suédois pointés •sur la ville, triomphèrent des irrésolutions de l'électeur,
qui signa te même jour un traité, par lequel il s'engageait à payer au roi de Suède une contribution de cinquante mille reichslhalers par mois, et à lui abandonner toutes les forteresses de ses États dont il pourrait avoir besoin. A peine Gustave-Adolphe s'était-il ainsi assuré de Tassistance du Brandebourg, qu'il reçut la nouvelle de la reddition de Greifswald, seule forteresse de la Poméranie qui était encore restée au pouvoir des Impériaux. Bientôt après il se rendit dans ce duché, où l'attendait une fête digne de lui.
Les Poméraniens, qu'en moins d'un an il avait entièrement affranchis de la cruelle domination de l'em-
pereur, célébraient l'anniversaire de son débarquement par des réjouissances publiques, des actions de grâces et des prières solennelles pour la continuation du succès de ses armes. Au milieu de ces témoignages éclatants de la reconnaissance et de l'admiration dont il était l'objet, des envoyés du czar de Moscou vinrent lui renouveler l'assurance de la sincère amitié de leur maitre, et lui oRrir, en son nom, des troupes auxiliaires el des subsides.
A la même époque, sa femme, la reine Marie-Éléonore« qui Taimait trop tendrement pour vivre longtemps séparée de lui, débarqua en Poméranie avec un renfort de huit mille hommes, que le sénat lui envoyait de son propre mouvement. L'Angleterre aussi fit enfin quelque chose en faveur de Gustave-Adolphe. Elle lut expédia six mille hommes, commandés par le marquis de Hamilton, circonstance qu'il est d'autant plus important de signaler ici, qu'elle renferme, à elle seule, tous les hauts faits des Anglais en Allemagne pendant la guerre de Trente ans*
Avant de partir pour la Thuringe, Tilly avait confié à Pappenheim la défense du district de Magdebourg. Tous les efforts de ce général n'avaient pu empêcher les Suédois de passer l'Elbe, de tailler en pièces les détachemeol^
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impériaux qui voulaient les arrêter, et de s'emparer de plusieurs places fortes.
En apprenant que Gustave-Adolphe lui-même se dirigeait de son c^é, Pappenheim réclama des renforts avec tant d'insistance, que Tilly se mit en route à marches forcées, et vint établir son camp h Wolmirstaedt, en deçà de l'Elbe. Gustave-Adolphe fixa le sien près de Werben, non loin du confluent de l'Ëlbe avec la Havel. Pour annoncer son arrivée aux Impériaux, il chassa trots de leurs régiments qui pccupaient les villages d'alentour, s'empara de leurs armes, de leurs bagages et de leurs munitions.
Outré de cette provocation, Tilly fit avancer son armée à une portéç de canon de celle des Suédois, dans Tespoir de les contraindre à livrer bataille ; mais le roi, instruit de la supériorité numérique des Impériaux, évita ce piège en se tenant renfermé dans son camp, trop bien fortifié pour que l'ennemi pût songer à l'y attaquer. Tout se borna donc à un échange de quelques coups de canon et à des combats d'avant-postes, où l'avantage resta constamment aux Suédois. Forcé de retourner à Wolmirstaedt sans avoir rien obtenu, Tilly eut encore le chagrin de voir, pendant celte retraite, diminuer son armée par la désertion constante de ses soldats, qui passaient sous les drapeaux de Gustave-Adolphe. Depuis les sanglantes journées de Magdebourg, la fortune semblait avoir abandonné Tilly, pour se déclarer en faveur du roi de Suède.
Pendant que Gustave- Adolphe campait à Werben, Tott, un de ses meilleurs généraux, achevait la conquête du Mecklembourg. Le roi avait promis de rendre ce duché à ses deux souverains légitimes; ei il put enfin jouir du noble plaisir de réaliser cette promesse. Pour donner plus d'éclat à la cérémonie de leur réintégration, il se rendit lui-môme à Gustrow, où les deux ducs
firent leur entrée solennelle, marchant Tun à droite et Fautre à gauche de leur protecteur. Un nombreux cortège de princes les suivait, et la joie et la reconnaissance du peuple firent de cette journée, une des plus touchantes fêtes nationales que puisse mentionner Thistoire.
Immédiatement après son retour au camp de Werben, le landgrave Guillaume de Hesse-Cassel vint le trouver pour lui proposer une alliance oITensive et défensive. Ce fut le premier souverain allemand qui, sans y être contraint par une nécessité absolue, se détacha ouvertement de Tempereur pour se jeter dans les bras des Suédois.
Le landgrave s*engag^ea à traiter les ennemis de Gustave-Adolphe comme ses ennemis personnels, à mettre, en tout état de cause, ses villes et ses forteresses à sa disposition, et h lui fournir les vivres et les mi/nitions dont il pourrait avoir besoin pour ses troupes. Par ce même traité, Gustave-Adolphe se déclara l'ami et le protecteur du landgrave, et promit de rejeter toute proposition de paix de la part de Tempereur, qui ne donnerait pas satisfaction pleine et entière aux prétentions de ce prince. Les deux parties observèrent toujours religieusement les clauses de leur traité; et, à la signature de la paix de Westphalie, Guillaume de Hesse-Cassei eut lieu de s'applaudir de sa constante fidélité.
Outré de la défection du landgrave, Tilly essaya, par des menaces et des promesses, de pousser les représentants dés états hessois à la révolte contre leur souverain, et ordonna au comte Fugger, l'un de ses généraux, d'envahir le pays avec son corps d'armée. Mais les hostilités ouvertes furent repoussées par la force, et les insinuations perfides échouèrent contre le bon sens des repré» sentants, dont pas un n'hésita entre les Suédois, qui s'étaient faits leurs protecteurs, et les Impériaux qui
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n'avaient jamais été pour eux que des ennemis et des tyrans.
La Saxe donnait à rAutriche des inquiétudes plus graves encore ; car, en dépit des ordres exprès de l'empereur, Jean-Georges continuait à lever des troupes, el persistait à reconnaître là validité du pacte de Leipsick. Prévoyant l'approche d'une bataille décisive avecle roi de Suède, Tilly voulait avant tout mettre un tenne à la neutralité armée de la Saxe, à laquelle celte position permettait, si le sort favorisait Gustave-Adolphe, de passer de son côté, ce qui aurait porté un coup funeste au parti impérial. Un renfort de vingt mille hommes que le général Furstenberg venait de lui amener l'ayant rendu plus arrogant , il fit dire à l'électeur de se préparer à recevoir ses troupes et à licencier les siennes, à moins qu'il ne voulût les joindi'e à l'armée impériale pour lui aider à chasser les Suédois de l'Allemagne. Les agents chargés de ce message ajoutèrent que la Saxe avait été jusque-là beaucoup mieux traitée que les autres États de l'Empire, et qu'on lui ferait chèrement payer cette préférence si son souverain ne se soumettait pas à. l'instant aux sommations qu'ils venaient lui faire.
Tilly avait mal choisi son temps pour tenir un langage aussi hautain. Le mépris toujours croissant avec lequel on traitait les souverains protestants, le sac de Magdebourg, les ravages que les Impériaux exerçaient sur toute l'étendue du territoire allemand, avaient enfin ouvert les yeux de Jean-Georges .sur le mal qu'il avait fait à lui et à son parti, par son attachement à la maison d'Autriche. Sa conduite antérieure ne lui -donnait aucun droit à l'amitié de Gustave-Adolphe , et cependant la présence de ce protecteur de la réforniation sur les frontières de la Saxe lui inspira le courage de répondre par un refus formel aux sommations du général
Tilly. Il ajouta que les Suédois donnaient assez d'occu* pation à Tarmée impériale, pour qu'on ne songeât pas à lui ; et qu'en tout cas, il était convaincu qu'on n'oserait jamais pousser l'ingratitude jusqu'à le payer de ses loyaux services, par la ruine de ses États. Pendant le diner splendide qu'il donna aux envoyés de Tilly, il leur dit avec une feinte gaieté :
« Je le vois bien, messieurs, on voudrait enfin servir c le dessert saxon, qu'on acru devoir ménager jusquici; « mais qu'on y prenne garde, il s'y trouve des noix et « toute jsorte de choses très-dures; en croyant se r^a ier,on pourrait fort bien c se casser les dents. »
Au retour de ses envoyés, Tilly leva le camp, s'avança vers Halle, ravagea tout sur son passage, et fit faire à Jean-Georges des sommations nouvelles et plus menaçantes encore.
On a peine à comprendre l'aveuglement de Ferdinand 11 et de ses agents, qui, dans le moment le plus critique, semblaient avoir pris à tâche de désespérer un souverain qu'il eût été si facile d'abuser de nouveau, et que ses penchants personnels, bien plus encore que les conseils de ses ministres, secrètement soldés par l'Autriche, avaient pendant si longtemps, et au mépris de ses devoirs les plus sacrés, maintenu dans le parti impérial. Tilly aurait-il voulu faire d'un ami équivoque un ennemi déclaré, et se débarrasser ainsi de toute contrainte envers un pays que son maître lui avait recommandé de ménager? Ferdinand lui-même aurait-il cherché à pousser l'électeur à des hostilités ouvertes , afin d'avoir, le droit apparent d'oublier ses anciens services, et de déchirer le pacte de reconnaissance qui le liait à ce prince? Quelles que soient les conjectures qu'on puisse faire sur ce sujet, on n'en restera pas moins étonné de la présomption téméraire de TilljCi, qui, au moment de se mesurer avec un ennemi redoutable ,
pousse un ancien allié à augmenter les forces de cet enjiemi.
Exaspéré par l'invasion de ses États, Jean-Georges se jeta enfin, sans arfière-pensée, dans les bras du roi de Suède, dont il fit réclamer Tassistance par son favori le feld-maréchal d'Arnheim. Quoique charmé de ce résultat si longtemps désiré, Gustave-Adolphe reçut l'envoyé de l'électeur avec une froideur affectée :
« Je suis fâché, lui dit-il, aue votre maUre se trouve « réduit à une si cruelle extrémité ; s'il n'avait pas con-
< stamment refusé mes services, aucun ennemi ne meff naeerait ses États , et Magdebourg serait encore de- « bout. Aujourd'hui qu'il ne lui reste plus aucun espoir c de salut, il réclame enfin mon assistance. Eh bien , c allez lui dire que le roi de Suède n'est pas disposé à c compromettre sa cause et celle de ses alliés, pour sec courir un prince dont rien ne lui garantit la bonne c foi. En effet, que puis-je espérer de lui ? Tous ses con- « seillers ne sont-ils pas vendus à l'Autriche? Ne le « poussèront*ils pas à m'abandonner et à revenir à c l'empereur, dès que ce monarque jugera à propos c de le tromper par quelque nouvelle cajolerie , .au c lieu de l'attaquer ouvertement? Le général Tilly, Il dites-vous, a augmenté son armée par des renforts c considérables? Je le sais, et je n'en irai pas moins à
< sa rencontre dès que j'aurai terminé tous mes pré'pac ratifs. >
T>'Arnheim ne chercha pas même à justifier son maître; mais il supplia le roi d'oublier un passé malheureux, et de poser nettement les conditions auxquelles il pour^ rait consentir à secourir la Saxe.
a Eh bien, répondit Gustave-Adolphe, que votre <c maître me livre la forteresse de Wittemberg; qu'il c m* avance trois mois de solde pour mes troupes; qu'il « m'abandonne ses ministres, qui sont vendus à TAu-
« triche; qu'il m'envoie son fils aîné en otage, et je le € tirerai d'embarras. »
A peine l'électeur eut-il reçu cette réponse, qu'il renvoya d'Arnheim au camp de Gustave-Adolphe.
« Dites-lui, s'écria-t^il, qu^ non-seulement Wittem- « l)erg, mais que toutes les forteresses de mes États sont a à sa disposition; je lui donnerai toute ma famille en K otage, et si cela ne suffit pas, j^rai moi-même me livrer « à lui ; j'abandonnerai à sa juste colère les traîtres qu'il < me nommera, et je lui %urnirai autant d'argent que « j*en pourrai trouver. Car je suis décidé à sacrifier tout « ce que possède, et jusqu'à ma vie, pour la défense de « la bonne cause! »
En posant à Jean-Georges des conditions aussi dures, le roi de Suède avait voulu seulement mettre à l'épreuve la sincérité de son repentir. Pei^suadé qu'il eût été injuste d'en douter plus longtemps, il changea tout à coup de langage :
« Répondez à votre maître , dit-il au feld-marécha]> (( que sa défiance envers moi , lorsque je voulais sec courir Magdebourg, avait excité la mienne; la con- € fiance qu'il me témoigne aujourd'hui me fait ou- « blier le passé. Je ne lui demande plus qu'un mois de c solde pour mes troupes, et je lui promets de le dédonti- « mager bientôt de ce léger sacrifice. i>
Dès que le traité d'alliance fut signé, Gustave-Adol« phe passa TElbe; et l'armée suédoise se joignit à celle de la Saxe. Au lieu de chercher à empêcher cette jonction, Tilly s'était mis en marche pour Leipsick afin de lui imposer une garnison impériale. Dans l'espoir d'être bientôt secouru, le commandant Hans de la Pforta se disposa aussitôt à une résistance énergique; et, pour ne pas être gêné dans ses opérations, il fit mettre le feu au faubourg de Halle. Mais cette mesure extrême ne put remédier au mauvais état .des rem-
parts, et dès le Iroisième jour, la ville fut forcée de se
rendre.
Pendant le siège, Tilly avait établi son quartier gêné- ^
rai dans la maison d'un fossoyeur, la seule du faubourg
de Halle que le feu eût épargnée. Ce fut là qu'il prit enfin la résolution d'attaquer le roi de Suède; là aussi il signa la capitulation de Leipzig. £n réglant les clauses de cette capitulation, ses yeux s'étaient arrêtés sur les peintures grossières dont le fossoyeur avait eu la singulière fantaisie de décorer les murs de sa demeure, et qui représentaient des crânes et des ossements humains. Ces lugubres emblèmes avaient si fortement frappé l'imagination du vieux général, qu'il pâlit et trembla en les contemplant ; et l'on attribue l'humanité extraordinaire avec laquelle il traita la garnison et les habitants de Leipzig, aux réflexions que lui avaient suggérées les peintures de la maison du fossoyeur, et au souvenir des massacres de Magdebourg.
Pendant que le généralissime de l'armée impériale s'emparait d'une des premières villes de la Saxe, l'électeur de ce pays et celui de Brandebourg tenaient conseil à Torgau, avec le roi de Suède, sur les mesures à prendre pour affranchir l'Allemagne du despotisme impérial. La conscience de la responsabilité immense dont il était chargé, força Gustave-Adolphe à réprimer son ardeur héroïque, pour ne faire entendre que des paroles de sagesse et de prudence :
« Songez, mes frères, dit-il à ses alliés, que nous « allons jeter dans la balance deux couronnes d'électeur <c et un sceptre royal. La fortune est inconstante, et le m. ciel, dans ses mystérieux desseins, peut, pour nous «t punir de nos péchés, accorder la victoire à nos ennc« a mis. Que je perde la vie en défendant votre cause, « que ma brave armée succombe tout entière, la Suède« « loin du théâtre de la guerre, défendue pac une flotte
« nombreuse, et garantie de tous côtés contre une invasion étrangère, n*en restera pas moins un État indépendant, et tôt ou tard elle pourra même songer € à Venger son roi. Mais si nous perdons la bataille, a quelles ressources, quel espoir vous restera-i-il à t vous, mes frères, qui avez l'ennemi à vos portes? »
Ce fut ainsi que Gustave-Adolphe prouva par sa modération , que le sentiment de sa force ne l'aveuglait point sur rétendue du danger. Mais Jean-Georges montra toute l'assurance irréfléchie d'un homme faible qui se sent soutenu par un héros. N'ayant point d*anciens lauriers à flétrir, tous ses vœux appelaient une bataille comme l'unique moyen de débarrasser ses États des Impériaux qui les ravageaient, et des Suédois qui les défendaient, mais qu'il fallait nourrir. Aussi déclara-t-il que, s'il le fallait, il marcherait sur Leipzig, et attaquerait Tilly avec ses seuls Saxons. Cette résolution détermina le roi, et Ton prit toutes les mesures nécessaires pour livrer bataille avant que l'ennemi pût recevoir les nouveaux renforts que les généraux Altringer et Tiefenbach devaient lui amener.
L'armée suédoise-saxonne passa la Mulda, et Téleoteur de Brandebourg retourna dans ses Étals pour y attendre le dénoûment du drame sanglant dont il veniài d'approuver le plan.
Dans la matinée du 7 septembre 1631, l'armée împé* riale et l'armée suédoise se trouvèrent enfin en face l'une de l'autre.
Pour réparer la faute qu'il avait commise en permettant la tranquille jonction de l'armée de Gustave- Adolphe avec celle de Jean-Georges, le général Tilly voulait attendre les troupes qui devaient lui arriver avant de livrer bataille; et, à cet effet, il s'était relran«^ non loin de Leipzig, dans une position très- avantageuse. Les. instances réitérées de Pappenhcim le déci»
dèrent cependant à sortir de sa retraite pour occuper les collines qui s*étcndent à la gauche de Leipzig, entre les villages de Wahren et de Lindenthal. Son armée était rangée sur une seule ligne au pied de ces collines, tandis que rartillerie placée sur les sommets commandait la vaste plaine d^ Breitenfeld.
Ce fut à travers cette plaine que l'armée suédoisesaxonne s'avança sur deux colonnes; bienlôt elle ne fut plus séparée des avant-postes de l'ennemi, que par la petite rivière de Lober. Tilly hésita longtemps avant de permettre au général Pappenheim d'aller défendre ce passage avec deyjx mille cuirassiers ; mais il lui donna en môme temps Tordre positif d'éviter toute hostilité qui |)ourrait entraîner une bataille générale. Au mépris de cet ordre, Pappenheim ne tarda pas à en venir aux mains avec les Suédois, qui le forcèrent à leur céder le terrain. Pour les empêcher de le poursuivre, il incendia le village de Podelwitz. Malgré cette précaution cruelle, Tennemi continua à s^avancer, et prit ses positions pour la bataille, qui dès lors devint inévitable. '
I^s Suédois formaient deux lignes dont les centres se coin posaient d*infanterie, divisée en petits bataillons faciles à mouvoir, et qui, sans causer le moindre désordre, pouvaient exécuter promptement les manœuvres les plus difQciles. La cavalerie, placée aux extrémités, était également composée de plusieurs escadrons entrecoupés de pelotons de mousquetaires, qui, par cet arrangement, paraissaient à l'ennemi beaucoup plus nombreux qu'ils ne l'étaient en effet. Le centre de cette arixiéc ainsi rangée en bataille était commandé par le général Teufel; Taile gauche, par Gustave Horn ; et la droite, en face de Pappenheim , par Gustave-Adolphe.
Un long intervalle séparait les Suédois des Saxonsj dont Tordre de bataille avait été combiné par Télecteur
et son feld-maréchal. Le roi avait exigé que les deux armées ne se confondissent point; car, sans douter précisément de la valeur des Saxons, il ne pouvait leur accorder la môme confiance X{u*k ses vaillants Suédois. L'expérience ne justifia que trop cette mesure.
Au pied des collines occidentales , l'armée de Tilly, rangée sur une seule ligne, s'étendait bien au delà de celle des Suédois, qu'elle débordait entièrement. Toutes les troupes, tant à pied qu'à cheval, formaient dcsmasse» difficiles à faire manœuvrer, et qui, par la disposition des batteries placées sur les hauteurs, se trouvaient dominées par ces batteries, car ce n'était qu'en passant au-dessus de leurs tôtes que les boulets pouvaient aller atteindre l'ennemi.
Si les historiens qui rapportent la manière dont le généralissime impérial plaça son artillerie n'ont pas altéré la vérité, on pourrait conclure de cette disposition qu'il ne voulait pas attaquer, mais attendre les Suédois, puisqu'il s'était mis luirmême dans l'impossibilité d'en^ foncer leurs rangs sans s'exposer au feu de ses propres canons. *"
Les troupes impériales, dont l'aile gauche était commandée par le général Pappenheim, l'aile drcnte par le comte de Furstenberg, et le centre par Tilly, ne se composaient, dans cette mémorable journée, que de trente-quatre à trente-cinq mille hommes; les Sax<»s et les Suédois réunis offraient à peu près le même nombre; mais, lors même que des millions de combattants se seraient trouvés en face les uns des autres, la bataille n'eût pas été plus terrible ni plus décisive. Ce fut pour obtenir les résultats qu'elle lui promettait, que Gustave- Adolphe avait traversé la Baltique, et confié aux chances de la guerre sa couronne et sa vie.
Dans cette journée célèbre, les deux plus grands capitaines de leur épo([ue, regardés jusque-là comme io-
vincibles, allaient enBn se mesurer dans une lutte où Tun ou l'autre ne pouvait manquer de perdre la moitié d'une gloire péniblement acquise. Les deux partis religieux qui divisaient TÂlleroagne, attendaient avec des craintes et des espérances également passionnées le résultat de cette lutte; rCurope entière s'apprêtait à en subir les conséquences, et la postérité la plus reculée ne s'en souviendra jamais, sans y trouver des sujets de regrets ou de bénédictions.
La fermeté qui caractérisait Tilly l'abandonna tout à coup. Ne pouvant 4se résoudre ni à livrer bataille ni à l'éviter à tout prix, il s'y laissa entraîner presque malgré lui par Pappenheim. Des doutes cruels, qu'il n'avait jamais éprouvés, oppressaient sa poitrine ; de noirs pressentiments, qui lui avaient été inconnus jusqu'à ce jour, obscurcissaient son front; le génie vengeur de Magdebourg semblait planer au-dessus de sa tête.
Le combat commença par une canonnade qui dura deux heures; le vent soufflait de l'ouest et poussait vers les Suédois, d'épais nuages de fumée et de poussière qui les aveuglaient. Cette circonstance engagea le roi à ordonner une conversion au nord, et cette manœuvre s'exécuta avec tant de rapidité , que l'ennemi n'eut pas le temps de l'empêcher.
.Ce fut alors seulement que Tilly se décida à quitter le pied des collines, où il semblait avoir pris racine. Sa première attaque fut repoussée par les Suédois. Exaspéré par cet échec, il se jeta sur les Saxons avec tant d'impétuosité, que leurs rangs s'ouvrirent, le désordre et la terreur furent tels, que l'électeur ne put rallier les fuyards qu'à Eilonbourg ; quelques régiments cependant restèrent sur le champ de bataille, et sauvèrent par leur valeur héroïque l'honneur du nom saxon.
Dès le premier moment de la déroule, les Croates, toujours avides de butin, s'étaient précipités en avant
210 HISTOIRE DE LA GltERRE DE TRENTE ANS.
poar se livrer au pillage, et Tilly expédia à Vienne et à Munich des courriers chargés d*y annoncer la victoire dont* il se croyait déjà certain. Pendant ce temps. Pappenheim avait attaqué Taile droite des Suédois , commandée par Gustave-Adolphe. Sept fois il revint à la charge, et sept fois il fut repoussé. Le grand nombre de soldats tombés autour de lui avait tellement éclairci ses rangs, qu'il se vit forcé d'abandonner le terrain au vainqueur. De son côté, Tilly, après avoir défait le reste des Saxons, se jeta avec toutes ses forces sur l'aile gauche de Pennemi, espérant Técraser par sa supériorité numérique; mais le roi, dont le génie veillait à tout, venait de renforcer de plusieurs régiments cette partie de l'armée, que la défaite des Saxons avait laissée à la merd des Impériaux.
Gustave Honi , chargé du commandement de l'aile gauche, opposa aux cuirassiers de Tilly une résislanoe héroïque , à laquelle l'infanterie qui entrecoupait les escadrons prit une part aussi utile que glorieuse. Surpris de tant de valeur, et fatigué d'une si longue lutte, les Impériaux commençaient à faiblir, mais la victoire était encore flottante , lorsque Gustave-Adolphe parut sur ce point, et décida du sort de la bataille par une manœuvre prompte et hardie. Â peine avait-il fait fuir l'aile gauche, qu'il dirigea son corps d'armée et oelid du général Teufel vers les collines où Tilly avait établi son artillerie, s'en empara après une courte lutte, et fit pointer les canons sur les troupes impériales.
Placée ainsi entre ses propres batteries et celles de l'ennemi , assaillie de tous côtés par les Suédois, dont la valeur tenait du prodige, l'armée surnommée TiJi* vincible s'ébranla, ses rangs s'ouvrirent, le désordre ei la terreur se propagèrent de bataillons en bataillons; et pour la première fois Tilly fut forcé d'ordonner la reti^aile, retraite terrible, car elle ne pouvait s'opérer qa*i
travers les colonnes des vainqueurs , dont il était cerné de toutes parts.
N'écoutant plus que la terreur et le désespoir, Tarmée impériale se débanda et s*enfuit au hasard. Quatre régiments d*élite, composés de vieux soldats qui n'avaient lamais tourné le dos à Tenqemi, se montrèrent seuls dignes de leur ancienne réputation. Se divisant en petits'pelotons serrés, ils s'avancèrent en combattant, se firent jour à travers les rangs suédois, et arrivèrent armés et en bon ordre dans im petit bois où ils se réunirent de nouveau, firent Tace à l'ennemi et combattirent jusqu'à la nuit, en dépit des cris réitérés des Suédois, qui, touchés de tant.de courage, les suppliaient de se rendre. Les ténèbres vinrent enfin mettre un terme à cette lutte terrible; les quatre régiments étaient réduits à six cents hommes. Pei^uadés enfin de l'inutilité d'une plus longue résistance, ils profitèrent de Tobscurité pour • se retirer du champ de bataille, que dès ce moment rien nedisputait plus aux Suédois; leur victoire était complète.
Le premier mouvement de joie de Gustave-Adolphe s'exhala en une fervente prière, qu'il pronotiça à haute voix, entouré des siens et agenouillé au milieu des morts et des blessés.
Tandis que la cavalerie suédoise poursuivait les fuyards, le tocsin se propageait de village en village, et avertissait les paysans de la défaite de Tarmce impériale. A ce signal, tous quittèrent leurs cabanes et se mirent à la recherche des fugitifs, dans lesquels chacun d'eux voyait un ennemi personnel. Uheure de la ven« geance venait de sonner; elle fut horrible, car la haine des campagnards immola tout ce qui avait échappé au fer et au feu des bataillons suédois. Sept mille Impériaux avaient perdu la vie sur le champ de bataille; le nombre des blessés et des prisonniers se montait à plus de cinq mille; toute rartillerie, les caissons, les ba-
gages, les munitions, et plus de éent drapeaux ou étendards, étaient tombés au pouvoir des vainqueurs , qui n'avaient éprouvé que des pertes peu sensibles; car si cette journée avait coûté deux mille hommes aux Saxons, les Suédois n'avaient perdu que sept cents soldats et quelques ofûciers.
Pendant sa fuite vers Halle et Halberstadt, Tilly ne put réunir qu'environ six cents hommes; plus heureux, Pappenheim le rejoignit avecrun petit corps de quatorze cents soldats. C'est ainsi qu'une seule bataille réduisit à deux mille combattants l'armée formidable qui, par une longue suite de victoires, avait mérité le. surnom d'invincible j et répandu la terreur par toute rAllemagne et même en Italie. ^
Le général Tilly ne dut la vie qu'à un caprice du hasard : poursuivi pendant les premiers moments de la déroute par un officier de la cavalerie suédoise, il refusa de se rendre, malgré les nombreuses blessures qu'il avait reçues. Épuisé par le sang qu'il perdait, il allait renoncer à une résistance inutile, lorsqu'un coup de pistolet, parti d'une main qu'il ne put jamais découvrir» abattit l'officier suédois, et lui rendit le moyen de se soustraire par une prompte fuite au danger de tomber au pouvoir de l'ennemi , le seul qu'il redoutait réellement, car la vie n'avait plus d'attraits pour lui.
Forcé de s'avouer qu'il avait survécu à sa réputation» et qu'une seule journée avait flétri sa longue et glorieuse carrière, il chercha en vain des consolations dans le souvenir de ses anciennes victoires : la bataille qui devait les couronner toutes s'était terminée pér une défaite honteuse. Il savait que celle défaite ferait oublier au monde les triomphes qui l'avaient précédée, et qu'elle ne laisserait à la postérité que le souvenir de ses actes de cruauté et des malédictions qu'il avait accumulées sur sa tête.
Depuis ce jour mémorable, yilly resta accablé de tristesse et de regrets; sa fortune l'avait abandonné pour toujours; elle ne lui laissa pas même Tespoir de la vengeance, car il ne tarda pas à recevoir de Ferdinand la d^ense formelle de s'engager à l'avenir dans un combat décisif contre h', roi de Suède.
Les contemporains du général Tilly attribuèrent sa défaite à la manière dont il avait disposé son artUlêrie, à l'attaque inconsidérée par suite de laquelle il s'était trouvé exposé au feu de ses propres canons , et au peu d'attention qu'il donna aux mouvements de l'ennemi avant et pendant la bataille. Hais lors même que ces fautes eussent été graves et réelles, il aiirait trouvé moyen de les réparer, si le génie supérieur de Gustave- Adolphe n'avait pas prévu et contrarié toutes ses opérations.
 peine arrivé à Halle, l'infortuné généralissime s'en vit de nouveau chassé par les Suédois. Halberstadt lui offrit enfin un asile assez sûr pour qu'il pût y attendre la guérison de ses blessures; mais elles n'étaient pasén* core entièrement fermées lorsqu'il quitta celte ville pour se rendre sur le Weser, dans l'espoir de réorganiser une armée avec les garnisons impériales de la basse Saxe.
Dès que Jean-Georges eut acquis la certitude de la victoire des Suédois, il sis rendit dans la tente de Gustave-Adolphe^ pour excuser sans doute la conduite peu honorable de ses troupes; mais le roi ne lui en laissa pas le temps : il courut au-devant de lui, le pressa dans ses bras, et le remercia vivement d'avoir eu le courage d'insister pour le décider à attaquer l'armée impériale. Charmé de cet accueil, auquel il était loin de s'attendre, l'électeur s'abandonna à un élan de reconnaissance, dans lequel on prétend qu'il s'engagea à faire tous ses efforts pour placer la couronne impériale sur la tète du héros du Nord.
Laissant à Jean-Georges le soin de reprendre Leipzig, le roi de Suède se dirigea vers Mersebourg. Cinq mille Impériaux qu'il rencontra sur sa route furent pris ou tués ; la plupart des prisonniers s'enrôlèrent sous ses drapeaux, et Mersebourg se rendit à la premièrr sommation. Halle ne tarda pas à imiter cet exemple ; et ce fut dans cette ville que l'électeur de Saxe» . redevenu maître de Leipzig, dont le roi de Suède l'avait charge de chasser les Impériaux, le rejoignit pour combiner avec lui de nouveaux plans d'opérations.
La victoire de Leipzig avait été complète et brillanle; il ne s'agissait plus que d'en tirer tous les avantages possibles. I/armée impériale était détruite, la Saxe n'avait plus d'ennemis sur son territoire, et Tilly, toujours fugitif, s'était retiré à Brunswick. Transporter le théâtre de la guerre sur ce point eût été une haute imprudence, car la basse Saxe était tellement épuisée, qu'on ne pouvait lui imposer de nouveaux sacrifices sans assurer sa ruine totale.
Les deux souverains se décidèrent donc à tourner leurs armes contre les riches provinces qui, restées sans défense, offraient au vainqueur une route facile et agréable jusque sous les murs de Vienne. A droite on pouvait envahir les États des souverains catholiques, à gauche les provinces héréditaires de TÂutriche. Il était indispensable de les soumettre toutes; mais lesquelles étaient les plus importantes, et, par conséquent, celles dont la conquête ne pouvait être confiée qu'au roi lui-même?
 la tête de son armée victorieuse, Gustave-Adolphe, sans doute, n'eût trouvé que de faibles obstacles depuis Leipzig jusqu'à Prague, Vienne et Presbourg. I-a Bohême, la Moravie, l'Autriche et la Hongrie, étaient dégarnies de troupes, et les protestants de ces pays n'auraient pas manqué de seconder efficacement le héros du
Nord défendant leur cause. Selon toutes les probabilités, il ne serait resté à Ferdinand d'autres ressources que la fuite; Vienne eût ouvert ses portes au vainqueur de Leipzig, et Tempereur, privé de ses États héréditaires, qui seuls lui fournissaient le moyen d'entretenir la guerre, eût été forcé de signer une paix telle qu'on eût jugé à propos de la lui dicter.
Ce projet hardi, dont le succès était presque certain, n'eût pas manqué de séduire un conquérant; mais Gustave-Adolphe était homme d'État avant tout. Il avait pris les armes dans un but plus noble que celui de ravager des provinces et d'y promener son étendard victorieux; aussi refusa-t-il de confier In réussite de ses vastes projets aux caprices de la fortune, que la valeur la plus intrépide ne dompte pas toujours. En s'avançant sur Vienne, il fallait abandonner la défense de la Franconie et du haut Rhin à l'élec^ teur de Saxe, dont les troupes avaient prouvé, à la bataille de Leipzig, qu'elles étaient peu propres à lutter contre un général tel que Tilly.
Quel fruit aurait-il pu retirer de la conquête de la Bohême et de l'Autriche, si le généralissime, qui déjà était parvenu à réorganiser une armée sur les bords du Weser, redevenait le maître de tous les États des princes protestants de l'Empire, et les contraignait ainsi à abandonner les Suédois? Pouvait-il se flatter de réduire Ferdinand II à une position plus critique que celle où l'avait mis, douze ans plus tôt, l'insurrection de la Bohême? Et cette insurrection cependant ne semblait l'avoir abattu que pour lui fournir le moyen de se relever plus fort et plus redoutable que jamais. Envahir et occuper lui-même tous les États de la Ligve lui offrait des avantages moins brillants, mais plus certains.
Les clameurs générales provoquées par YÉdit de res- Éiiution avaient mis Ferdinand dans la nécessité de
convoquer à Francfort une diète extraordinaire , dans laquelle il déploya toutes les ruses de sa politique perfide pour effrayer et tromper les princes prolestants. L'approche du roi de Suède pouvait seule donner à ces princes la force de résister, aux promesses et aux menaces. Ce n*était donc qu'en se rendant maître du centre de rAUemagne» qu*il pouvait se flatter d'ébranler dans ses fondements la puissance impériale, qui n'était rien sans le secours de la Ligue. Par ce seul moyen, il pouvait en même temps surveiller la France , qu'il était autorisé à regarder comme une alliée équivoque. Au reste, ses secrets desseins lui rendaient indispensable, non*seulement l'amitié des souverains protestants, mais encore celle des Électeurs catholiques; et, pour gagner l'amitié de ces derniers, il avait besoin de devenir Tarbitre de leurs destinées , afin de se donner des droits à leur reconnaissance, en les traitant en vainqueur humain et généreux.
Toutes ces considérations décidèrent Gustave-Adolphe à prendre la route de la Franconie, et à confier à réiecteur de Saxe la conquête facile de la Bohême,