LIVRE TROISIÈME
Cassel s'avançait vers elle du côté de la rive droite, où il soumit, en passant, toutes les places fortes qui n'a* valent pas encore reconnu Tautorilé suédoise.
Quoique cernés de tous côtés dans la place, les Espagnols montrèrent d* abord beaucoup de coui^ge et de résolution, et continuèrent pendant plusieurs jours une canonnade qui causa de grands ravages dans le camp suédois. Au milieu de ce feu destructeur, Gustave- Adolphe ne cessa de gagner du terrain, et parvint à faire avancer son armée si près des remparts, qu'il ne lui restait plus qu*à monter à l'assaut. Dès ce moment l'audace des assiégés disparut; la prise de Marienberg, près de Wurtzbourg, leur avait prouvé ce que pouvait la valeur suédoise ; et tout les autorisait à craindre que si Mayence s'exposait à êlre prise d'assaut, le roi de Suède ne fit de cette riche et magnifique capitale d'un archevêque catholique, un holocauste expiatoire aux mânes des victimes de Magdebourg. Après quatre jours de ré* sistance, ils demandèrent à capituler, moins pour sauver leur propre vie que pour épargner à la ville le sort horrible dont ils la croyaient menacée.
Toujours humain et généreux, Gustave-Adolphe permit à la garnison de se retirer à Luxembourg, et il lui accorda une escorte assez nombreuse pour la protéger pendant sa route. Un très-petit nombre profita de cette permission, le reste s'enrôla, sous ses drapeaux. Le 13 décembre 163J, il fit son entrée solennelle dans la ville conquise, et établit son quartier général dans le palais de l'archevêque. La bourgeoisie s'était rachetée du pillage par une contribution de quatre-vingt mille florins ; le clergé catholique et les juifs, qui n'étaient pas compris dans cette rançon, furent imposés plus fortement. La bibliothèque de l'archevêque fut donnée par le roi au chancelier Oxenstiern, qui en fit présent à son tour au collège de Wcsterachs ; mais le vaisseau qui devait la
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transporter en Suède fit naufrage, et la Baltique en gloutit ce trésor inapf>réciable.
Peu avant la prise de Mayence, le landgrave de Hesse- Gassel et le rhingrave Othon-Louis, un des généraux de . Gustave- Adolphe, avaient taillé en pièces neuf escadrons espagnols qui voulaient aller renforcer la garnison de Franckenthal, et secourir les autres places fortes des bords du Rhin. Soutenus par les troupes suédoises, les comtes de la Wetterau étaient parvenus à en chasser les Espagnols, qui bientôt ne possédèrent plus dans cette contrée et dans tout le Palatinat, que Franckenthal et quelques autres villes peu considérables. Landau et Kronweissembourg se déclarèrent hautement pour les Suédois; Spire leur proposa des troupes, dés armes et des munitions ; Manheim fut pris, grâce à fa présence d'esprit et à la valeur du jeunoduc Bernard de Weimar, et à Timprévoyance du commandant de cette place, qui expia chèrement sa faute, car il fut traduit devant un conseil de guerre impérial à Heidelberg et condamné à être décapité.
Les Suédois avaient continué à tenir la campagne en dépit de la saison dont la rigueur extrême avait beaucoup contribué aux défaites constantes des Espagnols» peu accoutumés à un pareil climat. Les troupes suédoises elles-mêmes commençaient à éprouver l& besoin du repos. Le roi leur donna pour quartiers d*hiver les environs de Mayence, et s'établit dans la ville, dont il fit le (^ntre des négociations qu'il entama avec tous lœ souverains de l'Europe, afin d'utiliser la suspension d'armes que les neiges et les glaces avaient rendue indispensable. Mais ni ces graves occupations, ni les rigueurs de l'hiver ne purent l'empêcher de faire réparer les fortifications de Mayence, et de construire, en face de cette ville et dans le coude que forme le Mein avant de se jeter dans le Rhin, une citadelle qui reçut le nom
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de Gustave-Bourg, mais qui est plus connue aujourd'hui sous celui de Pfaffenraub, qu'elle prit par la suite. Ces constructions et les préférences marquées que, dans toutes les occasions, Gustave-Adolphe accorda à la ville de Mayence, autorisèrent les souverains de TEmpire à- Taccuser de nourrir, pour cette cité impériale, un penchant peu eh harmonie avçc le court séjour qu'il devait faire en Allemagne.
Tandis que Gustave-Adolphe se rendait maître du Rhin et des riches provinces qu'il arrose, ses ennemis faisaient jouer à Paris et à Saint-Germain tous les ressorts d'une politique perfide, afin de semer la désunion entre la France et la Suède ; et malheureusement la conduite du noi, justifiait une partie des accusations que Ton faisait peser sur lui. Après avoir soumis l'archevêché de Wurtzbourg et presque toute la Franconie, il était le maître d'envahir la Bavière et l'Autriche. Tout le monde s'attendait à le voir prendre ce parti,. que lui imposait l'humanité ; car, en attaquant Ferdinand et Maximilien au sein même de leurs États, en s'emparant de leurs capitales, il' pouvait leur dicter les conditions d*ane paix qui aurait assuré les libertés civiles et religieuses de l'Allemagne.
Ses partisans s'étaient flattés d'abord qu'il ne donnait ainsi, aux deux plus redoutables adversaires de la réformation, le temps de se relever de leurs défaites, que parce qu'il voulait rétablir, avant tout, le palatin Frédéric V dans ses États, dont l'injustice de l'empereur et le fanatisme des catholiques l'avaient dé* pouiilé. Mais leur espoir fut déçu, car le roi continua ses conquêtes sur les bords du Rhin, et refusa de rendre le Palatinat à son souverain légitime. En vain l'Angleterre lui Tappela-t-elle ses promesses formelles à ce sujet; il De répondit aux représentations, aux prières et même aux menaces de cette puissance qu'en lui reprochant
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amèrement d'être toujours restée inactive pendant celle guerre, dès qu'il y avait eu quelque danger à courir; et de ne jamais élever la voix que lorsqu'elle pouvait le faire impunément. Et comme pour achever de lui prouver qu'il lui refusait le droit d'intervenir dans les démêlés où elle n'avait pas osé paraître les armes à la main, il ' se disposa à faire la conquête de la Lorraine et de l'Alsace.
En exploitant habilement cette dernière circonstance, i\ fut facile à ses ennemis d'indisposer le cardinal de Richelieu contre un monarque dont les entreprises sur les frontières françaises, ne pouvaient manquer de lui causer de l'inquiétude. En effet, la France, toujours déchirée par la guerre civile entre les protestaqts et les catholiques, avait lieu de craindre que le voisinage d'un héros défenseur de la réformation ne ranimât le fanatisme de ses calvinistes. Cependant, si le roi de Suède avait été capable de trahir le roi de France, son allié, en s'unissant avec la partie de ses sujets révoltés, il n'aurait pas eu besoin de s'établir sur les bords du Rhin pour obtenir ce résultat. Au reste, sa loyauté bien connue aurait dû suffire pour le mettre à l'abri d'un pareil soupçon ; et, malgré sa défiance et sa timidité, Louis Xlil ne l'aurait jamais conçu, s'il n'avait pas été constamment assiégé par les perfides machinations de l'archevêque de Wurtzbourg, toujours réfugié à Saint-Germain, par les clameurs des jésuites, et par les assurances positives de l'ambassadeur bavarois.
Bientôt tous les catholiques, même les plus modérés et les plus consciencieux, crurent fermement que Gustave-Adolphe était sur le point de pénétrer dans Tintérieur de la France, pour y renverser, d'accord avec les calvinistes, le culte de l'Église romaine; les fanatiques le voyaient déjà passer les Alpes, saccager l'Italie, e^ arracher de son siège sacré le représentant du Glirist.
Forcé de céder aux rumeurs générales, le^ cardinal de Richelieu se décida enfin à faire une démarche qui devait convaincpe le parti catholique de sa fidélité au culte romain» et lui prouver en même temps que l'intérêt personnel, guidait seul la conduite des souverains ecclésiastiques de Tempire germanique.
À cet effet, il promit aux princes de la Lignej tant au nom de la France qu*en celui de la Suède, de leur accorder une neutralité inviolable,, s'ils voulaient rompre leur alliance avec l'empereur. Cette promesse ne pouvait manquer d'avoir des résultats favorables; car, si les princes de la Ligtie l'acceptaient, Ferdinand II se trouvait sans appui, et la maison de Habsbourg était perdue sans ressource; s'ils refusaient, la France avait du moins donné à l'Europe une preuve évidente de son lële apostolique; les princes de la Ligue restaient seuls chargés de la responsabilité des maux que la continuation de la guerre pourrait faire éprouver à TAUemagne. Par ce moyen aussi, Richelieu se débarrassait des importunités de la Bavière, qui ne cessait de demander l'assistance du cabinet français.
Ainsi que nous avons déjà eu occasion de le dire, il existait^ presque depuis le commencement de la guerre un traité secret /entre la France et la Bavière, qui garantissait à cette dernière la possession du Palatinat, dans le cas où Ferdinand chercherait à l'en priver. * Malgré la clarté du traité, qui ne donnait cette garantie que contre FAutriche, Maximilien voulait l'étendre contre les Suédois. L'injustice de cette prétention était flagrante; mais l'alliance de son souverain avec deux monarques ennemis avait placé Richelieu dans une position si bizarre, qu'il ne lui restait d'autre alternative que d'amener ces deux souverains à observer une neutralité complète, tant que la guerre roulerait sur les inté- • rets de l'Autriche» et non sur ceux de leurs propres États.
Chargé de cette négociation délicate, le mai*quis de Brézé se rendit à Mayence auprès de Gustave-Adolphe. L'expérience avait prouvé à ce monarque que la haine des princes de la Ligue contre lui et contre le protestantisme était aussi invincible que leur attachement à la cause de l'Autriche et à celle de l'Église romaine; leur inimitié ouverte lui parut donc préférable à une neutralité équivoque. Au reste, sa position le mettait dans la nécessité de soutenir la guerre aux dépens des princes qui défendaient Tempereur et le catholicisme; et s'il diminuait le nombre de ces princes sans les oblir ger à s'allier à lui, il diminuait ses ressources sans aucune utilité réelle.
11 est donc bien naturel qu*il ne voulût accorder aux souverains de la Ligue le droit de neutralité qu'à des conditions fort dures. Exigeant avant tout une inaction complète, il leur demanda de retirer leurs troupes de l'armée impériale, d'évacuer les places fortes et les provinces conquises sur les protestants, fle licencier une partie de leurs troupes, d'empêcher les Impériaux de passer et de séjourner sur leur territoire, et de ne leur fournir ni argent, ni vivres, ni munitions.
Pour faciliter les négociations que le plénipotentiaire français se flattait de mener à bien,, malgré les difficultés qu'elles offraient, Gustave-Adolphe accorda aux catholiques une trêve de qumze jours. Pendant ce temps, le marquis de Brézé ne cessa de lui assurer que tout allait se terminer au gré de ses désirs; mais une lettre de Maximilien au général Pàppenheim, qui tomba dans ses mains, lui prouva que l'électeur de Bavière n'avait feint d'écouter les propositions de la France et de la Suède, que pour achever ses préparatifs de défense. Ce fut ainsi que Richelieu se vit contraint d'abandonti^ son projet de neutralité, qui n'avait servi qu^à augmenter lUrritation et la haine des partis ennemis*