LIVRE THOISIÈME
l*ambition de ce serviteur se rattachait avec force au privilège de dicter des lois à un aussi illustre rival.
Les contestations ne tardèrent pas à sfe terminer enfaveur de Wallenstein. Il obtint le commandement des deux armées; Télecteur ne conserva pas même le droit de régler, pendant les jours de combats, les positions et les mouvements de^^es propres soldats ; les récom-. penser, les punir, et en disposer à son gré toutes les fois qii'ils ne seraient pas incorporés dans l'armée impériale, fut tout ce que le duc de Friediand daigna lui accorder. Après ces stipulations, chacun d'eux' promit solennellement d'oublier le passé, et il ne resta plus qu'à régler le cérémonial de la scène de réconciliation. Cette dernière difficulté levée, les deux adversaires parurent enfin en face Tun de l'autre, et, pour se 'Conformer aux conventions arrêtées d'avance, ils s'embrassèrent en présence de leurs troupes, et se prodiguèrent des protestations d'initié, tandis que leurs cœurs battaient de haine et de colère. Maximilien, expert dans l'art de feindre, se posséda au point qu'il fut impossible de lire ses véritables sentiments sur son visage ; mais dans les yeux de Wallenstein brillait une joie satanique, et la contrainte qui régnait dans tous ses mouvements, trahissait les eflorts pénibles qu'il faisait pour ne pas laisser éclater la violence des passions qui agitaient son âme altière.
Les troupes réunies de T Autriche et de la Bavière se montaient à plus de soixante mille hommes, presque tous aguerris et accoutumés à vaincre. Le roi de Suède ne pouvait songer à braver une pareille armée en rase campagne; aussi se retira-t-il prudemment en Franconie, résolu d'y attendre les premiers mouvements de Tennenii, alin de deviner ses plans d'opérations ; car, tant que le nouveau généralissime restait campé sur les frontières de la Saxe et de la Bavière, il était impossible
lie décider s'il commencerait par envahir la Saxe, oa par attaquer leç Suédois pour les chasser de la Bavière.
Les États de Jean Georges étaient restés sans défense depuis que le général d'Arnheim s'était porté en Silésie» dans le but avoué d'en chasser les Impériaux; mais on l'accusa, ^vec raison peut-être, d'avoir pris ce parti pour faciliter l'entrée du duc de Friedland en Saxe, comme le seul moyen de décider l'électeur à revenir au parti impérial. Gustave-Adolphe lui-même était tellement convaincu que Wallenstein débuterait par l'invasion des provinces saxonnes, qu'il s'empressa d'j envoyer des renforts considérables, avec la promesse de s'y transporter avec son armée, dès que les circonstances le rendraient nécessaire. Mais le duc de Friedland, qui semblait avoir pris à tâche de déjouer toutes les combinaisons du roi de Suède, se dirigea brusquement vers le haut Palatinat, et l'avertit ainsi qu'il était temps de s'occuper de sa propre sûreté.
En effet, il ne s'agissait plus d'étendre ni même de conserver les conquêtes qu'il avait faites, mais de se maintenir en Allemagne. L'ennemi se préparait à TaJ* laquer sans lui laisser le temps d'appeler ses alliés et de rassembler ses troupes dispersées sur tous les points do l'Empire. Il ne lui restait donc plus qu'à se jeter dans la ville de Nuremberg, au risque d'j ^ enfermé par Wallenstein et vaincu par la famine, ofl d'abandonner cette ville à la fureur des Impériaux, et d'attendre, sous la protection des canons de Donaverlb* l'arrivée des renforts qu'il avait demandés à ses géfiéraux et à ses alliés»
Les lois de Thumanité et de l'honneur avaient ic^ jours parlé plus haut à Gustave-Adolphe que les considérations personnelles ; aussi prit-il sans hésiter le part* de périr plutôt avec toute son armée sous les murs df
Nuremberg, que de devoir son salut à la ruine d'une ville qui avait loyalement embrasse sa cause.
Des milliers de bras furent aussitôt employés à enlourer les faubourgs de retranchements derrière lesquels les Suédois établirent leur camp. Un fossé de huit pieds de profondeur et de douze pieds de largeur fut creusé autour de ces retranchements ; et Von construisit des redoutes, des bastions et des demi-lunes pour protéger les lignes et les entrées de ces travaux. La Pegnitz, qui tra-* verse Nuremberg, divisait le camp en deux parties égales, communiquant entre elles par un grand nombre de ponts ; plus de trois cents canons garnissaient les remparts de la ville et les fortifications des faubourgs.
Animés par Texemple des bourgeois, qui secondaien avec un zèle admirable les travaux des soldats suédois; les habitants des campagnes voisines vinrent à leur toui prêter le secours de leurs bras. Le septième jour toute Tarmée fut réunie dans le camp ; et le quatorzième, ces immenses fortifications, qui semblaient demander plusieurs années pour arriver à leur fin, furent achevées* Pendant que cette grande* entreprise s'exécutait en dehors des murs de Nuremberg, les magistrats de cette ville remplissaient les magasins de tous les objets nécessaires pour soutenir un long siège et arrêtaient d'avance toutes les mesures sanitaires contre les épidémies, presque inévitables quand des populations nombreuses se trouvent resserrées dans des limites trop étroites. Ils augmentèrent la milice bourgeoise, armé* rcnt un nouveau régiment, auquel ils donnèrent vingtquatre noms, dont chacun commençait par une lettre de Tancien alphabet, et organisèrent toute la jeunesse en bataiUons de réserve, qui s'exerçaient au maniement des armes en attendant que l'heure du combat sonnât pour elle.
De son côté , Gustave-Adolphe expédia à ses gêné-
raux des bords du Rhin, de la Thuringe et de la basse Saxe, Tordre de venir à marches forcées le rejoindre à Nuremberg ; il averlit ea même temps le landgrave de Hesse-Cassel et le duc Guillaume dé Welmar, qu'il avait besoin de leur secours, car son armée ne se montait qu'à seize mille hommes, ce qui ne faisait pas ïnémelc tiers dé celle de rennemi.
Pendant ce temps, le due de Friedland s'était avancé lentement jusque dans la nouvelle Marche, où il s'a^ rêta pour passer ses troupes en revue. L'aspect de celte force imposante, dont lui seul avait le droit de disposer, le rendit si heureux, qu'il laissa échapper une de ces exclamations fanfaronnes , que l'on pardonne a peine à l'effervescence irréfléchie de la première jeunesse :
« Avant quatre jours, s'éeria-t-il, on verra lequel, è du roi de Suède ou de moi, sera le maître du monde! » Malgré cette bravade, il ne répondit point aux provocations des Suédois, qui sortirent de leur camp pour venir lui oflrir le combat ; et lorsque tous les siens le supplièrent de profiler de cette occasion pouranèanUr d'un seul coup un ennemi aussi faible que téméraire, il leur dit d'un air dédaigneux :
« Jusqu'ici on a livré assez de batailles; il est temps « enfin d'essayer d'une autre méthode. »
Sa conduite dans cette circonstance prouve combien il est heureux pour une armée d'être commandée par un chef célèbre et d'un mérite assez généralement reconnu pour qu'il puisse, sans nuire à sa renommée, rejeter les entreprises hasardées que d'autres soot forc^ de saisir avec empressement, comme le seul moyen de se faire connaître. Persuadé que le courage des Suédois lui ferait chèrement payer une '\ictoire qui peut-être ne serait pas décisive, et qu'une défaite serait pour lui un malheur irréparable, Wallcnstein avait pris le parti