LIVRE TROISIÈME
petits escadrons divisaient rinfanteric, et entre la cavaerie étaient placés çà et là des détachements de mousquetaires. L'armée entière était rangée sur deui lignes faisant face à la grand'route; derrière elle et à sa droite coulait le canal, et devant elle, à sa gauche s'élevait la petite ville de Lutzen. L'infanterie, commandée par lé général comte de Brahe, occupait le centre; la cavalerie formait les deux ailes, et rartillerie le front. A l'aile gauche, un héros allemand, le duc Bernard de Weimar, commandait la cavalerie allemande; à Faile droite, Gustave-Adolphe était lui-même à la tèle des cavaliers suédois, disposition qui ne pouvait manquer d'exciter les. deux nations à rivaliser de valeur et d'héroïsme. Derrière la seconde ligne, rangée dans le même • ordre de bataille que la première, se tenait le corps de réserve, commandé par le général irlandais Henderson.
Ce fut dans ces positions respectives que les deux armées attendirent l'aurore pour commencer un combat, qui devait donner enOn à l'Europe la solution du grand problème qu'elle avait vainement demandée à l'expédition de Nuremberg. Deux capitaines égaux en gloire et en capacité allaient enfin se mesurer en rase campagne. Jamais encore, depuis le commencement de cette guerre, aucune bataille n'avait excité tant de craintes et tant d'espérances, et jamais la victoire n'avait promis des résultats plus importants. Le jour, dont on attendait les premiers rayons avec tant d'impatience, devait faire connaître à TÂllemagne son plus grand capitaine, et donner un vainqueur à celui qui jusque->là avait été invincible.
Ce jour aussi allait prouver en même temps si Gustave-Adolphe devait à la supériorité de son génie, ou à la maladresse de ses adversaires, les brillantes victoires remportées dans la plaine de I^ipzig et sur les rives de la Lecb.
Pour le duc de Friediand, ce même jour était Tunique moyen de justifier le choix de Tempereur, puisqu'il lui fournissait Toccasion de se montrer plus grand encore que le prix qu*il avait osé mettre à ses services. Chaque soldat, jaloux de la gloire de son chef, partageait ses émotions. Il était impossible de deviner laquelle des deux armées remporterait la victoire; mais tout le monde sentait qu'elle coûterait aussi cher au vainqueur qu'au vaincu. On connaissait Tennemi qu*on avait tant désiré voir en face, et l'inquiétude qui accélérait les battements des cœurs les plus héroïques, était un témoignage involontaire, mais glorieux, rendu à la valeur de cet ennemi.
Le jour parut enfin. Un épais brouillard enveloppe le champ de bataille, et ne permet pas encore de commencer Taltaque. Pour s*y préparer dignement, le roi de Suède s'agenouille et fait sa prière à la tête de son armée; aussitôt chaque soldat se prosterne, et tous ' entonnent en chœur un chant religieux que la musique des régiments accompagne et rend plus imposant encore. La prière achevée, le roi se relève et monte à cheval; une blessure récente, et qui n'est pas encore fermée, ne lui a pas permis de se couvrir d'une armure; vêtu d'un justaucorps de buffle et d'un surtout de drap, il parcourt tous les rangs et parle à chaque soldat. Son éloquence simple et énergique porte, même dans les coeurs timides, une assurance que les sombres pressentiments qui oppressent sa poitrine ne lui permettent pas de partage*. Vers onze heures, le brouillard se dissipe, renneaû y devient visible, et avec lui la ville de Lutzen, eu proie
\ aux flammes allumées par Tordre de Wallenstein, qui
^' par cette mesure barbare avait mis les Suédois daiis
l'impossibilité de le cerner sur ce .point et de TatY^qoei par le flanc.
À peine les deux armées se sont-elles aperçues,
qu'elles remplissent Tair de leur cri de guerre respectif: Jésus! Maria! hurlent les Impériaux; Dieu est avec nous! répondent les Suédois ; et l^cavalerie se précipite à la charge, et Tinfanterie court vers les fossés qui défendent le passage de la route. Malgi^é le feu demousqueterie, malgré la canonnade qui les accueille, les intrépides bataillons suédois franchissent les fossés, repoussent les mousquetaires qui les défendent, s'emparent de la batterie, et la tournent aussitôt contre l'ennemi. ,
Rien ne peut plus arrêter leur impétuosité; la première des cinq brigades de Tinfanterie impériale est renversée, la seconde éprouve le même sort; déjà la troisième plie, quand le duc de Friedland accourt avec la rapidité de Téclair, et s*oppo$e à sa fuite. La présence d'esprit, la parole puissante et terrible de ce grand général rétablissent Tordre; la troisième brigade s'arrête, les deux premières, dont la déroute avait été pomplète, se rallient; soutenues par trois régiments de cavalerie, elles font de nouveau face à l'ennemi, et pénètrent bientôt dans ses rangs éclaircis par la mort.
Une lutte acharnée s'engage ; mais l'espace manque pour se servir des armes à feu : cet obstacle irrite la fureur des combattants; l'arquebuse et le mousquet, devenus inutiles, sont remplacés par le sabre et par la pique; la valeur personnelle supplée à l'art, et le champ de bataille n'est plus qu'une arène de gladiateurs.
Écrasés par le nombre et accablés de fatigue, les Suédois reculent au delà des fossés, la batterie conquise retombe au pouvoir des Impériaux; des milliers de cadavres mutilés couvrent le sol, mais pas une des deux armées n'a cédé un pouce de terrain à l'autre.
Pendant que le centre luttait ainsi, l'aile droite, commandée par Gustave-Adolphe, était aux prisas avec l'aile gauche de l'ennemi. Au premier choc des cuirassiers
314 HISTOinE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS.
finlandais, la cavalerie croate et polonaise, plus légèrement armée, s'est dispersée, et sa fuite a jeté le désordre dans toote cette partie de Tarmée impériale ; mais au même instant on avertit le roi que son infanterie recule, et que Fàile gauche, incapable de soutenir plus longtemps le feu des batteries placées sur la hauteur, près des moulins à vent, commence à plier.
Confiant aussitôt au général Horn le soin de pour- ^suivrefennemi qu'il vient de mettre en déroute, il vole au secours des siens, à la tête du régiment de Stenbock. Son noble coursier le porte au delà des fossés avec la rapidité de Téclair-, le passage du régiment s'eflectue plus lentement, quelques cavaliers et le duc François- Albert, le plus jeune des fils du duc de Lauenboui^, sont seuls assez bien montés pour le suivre.
Au milieu de sa course impétueuse, le héros du Nord voit son infanterie qui recule toujours, et cependant il cherche du regard un point vulnérable dans les rangs de l'ennemi vers lequel il puisse ramener ses bataillons. L'ardeur qui l'anime, et peut-être aussi la faiblesse de sa vue, naturellement très-basse, le conduisent si près des Impériaux, qu'un des sous-officiers, qui le voit passer au galop, dit à un des mousquetaires placés souf ses ordres :
< Ajuste celui-là; il faut que ce soit un grand sei- < gncur, car tous les siens se rangent oour le laisser c passer. »
Le niousquetaire obéit, et sa balle fracasse le bras gauche du roi. Le régiment, qui n'avait pu le suivre de plus près, le rejoint enfin. A la vue de son sang, le cri terrible et mille fois répété :
< Le roi est blessé 1 le roi est mort ! > porte la sternation et l'effroi dans tous les rangs.
En vain l'intrépide Gustave-Adolphe rassemble forces* assure que sa blessure est l^ère, et excite