LIVRE TROISIÈME
mutilé par les pieds des chevaux et dépouillé de ses vêtements. Ce fut dans cet état déplorablq qu'on le transporta à Weissenfels, où il fut accueilli par les gémissements de ses soldats et par les cris de désespoir de ia reine. L'armée avait compris que, pour payer le premier tribut qu'elle devait à la mémoire de son roi, il fallait vaincre ses ennemis, abreuver de leur sang et joncher de leurs cadavres la terre où il avait rendu le dernier soupir; mais, dès que la > engeance due au monarque fut satisfaite, les tendres sentiments reprirent leurs droits, et Ton se mit à pleurer l'homme. Plongés dans une muette douleur, les chefs entouraient son cercueil et ne comprenaient pas encore toute l'étendue de leur perte. , \
Khevenhiller rapporte que lorsqu'on présenta à Ferdinand Il le justaucorps' de buffle que Gustave-Adolphe portait pendant la bataille, et qui était encore couvert de sang, ce monarque témoigna un sentiment conve" nable de tristesse et de regret.
c Le malheureux! dit-il, je lui aurais volontiers soute haité une longue existence et un joyeux retour dans c son royaume, si seulement il avait voulu laisser i'Âl- «(( lemagne en paix. >
Ce mouvement* d'humanité équivoque, que les bienséances exigeaient, que l'amour-propre arrache aux cœurs les plus insensibles, et que la férocité même oserait à peine refuser à la mémoire d'un ennemi glorieusement tombé sur un champ de bataille, a été loué avec emphase par un auteur catholique dont le mérite est généralement reconnu. Dans son exagération, cet écrivain va jusqu'à comparer la conduite de l'empereur, dans cette circonstance, à celle d'Alexandre lorsqu'on lui apprit la mort de Darius. Faire ainsi un trait d'hé-> rol&me d'une démonstration simple et naturelle, c'est prouver que cette démonstration est le plus haut degré
(le générosité auquel l'homme dont on parle puisse atteindre, ou.donner une triste opinion de ses propres idées sur la grandeur et l'élévation de Tâme humaine. ïliw>sdfô louanges même aussi douteuses sont encore d'une haute importance lorsqu'elles s'adressent à un monarquequ'oa se croit forcé de justifier du soupçon d'un régicide.
Les hommes ont un tel penchant pour l'extraordinaire, qu'on ne pouvait guère s'attendre qu'ils attribueraient à la marche naturelle des événements la catastrophe qui avait si brusquement terminé la glorieuse carrière de Gustave-Adolphe. Sa mort était pour Ferdinand un bonheur immense, auquel il n'avait nullement le droit de s'attendre; l'idée qu'il l'avait préparée luimême devait nécessairement se présenter à l'esprit de ses ennemis. *
Pour réaliser ce crime, il avait eu besoin d'un complice, et bientôt l'opinion publique désigna comme tel, le duc François-Albert de Lauenbourg. Son rang, qui aurait dû le mettre à l'abri d'un pareil soupçon. Je rendit plus vraisemblable, car il lui donnait un libre accès auprès du roi. Examinons maintenant si le caractère de François-Albert était assez vil pour le rendre capable Ki'un pareil forfait, et s'il avait des motifs asseï puissants pour le tcommettre.
Ainsi que nous l'avons dit, ce prince était le plus jeune des quatre fils de François II, duc de Lauenbourg. Allié par sa mère à la maison de Wasa, il avait été dans sa jeunesse accueilli avec distinction à la cour de Suède. Un jour qu'il se trouvait avec Gustave-Adolphe dans l'appartement de la reine sa mère, il se permit une inconvenance que ce prince, trop jeune encore pour maîtriser sa colère, punit aussitôt d'un soufflet. Hais il se repentit à l'instant même de son emportement^ et s'empressa d'accorder à François-Albert toutes les satisfactions qu'il pouvait exiger.