LIVRE TROISIÈME
On i^^tend cependant que le cœur vindicatif du duc n'oublia jamais cet affront, et qu'il jura de s'en venger tôt ou tard. Depuis cet événement , on le perdit de vue jusqu'au moment où il entra au service de rAutriclie; et se lia intimement ^vec le duc de Friedland, pour lequel il remplit à la cour de Saxe une mission secrète, indigne non-seulement d'un homme de son rang, mais de tout homme d'honneur.
Tout à coup, et sans motifs apparents, il quitta le drapeau de l'empereur, et se présenta au camp de Nuremberg, où il s'ofifrit à Guslave*Adolphe en qualité de volontaire. Son zèle vrai ou affecté pour la cause protestante, ses manières aimables et insinuantes, ses flatteries adroites, qui se cachaient sous le voile d'une affection respectueuse, lui valurent les bonnes grâces du roi. Le chancelier Oxenstiern cependant ne cessait de le supplier, mais toujours en vain, de ne pas prodiguer son amitié et sa conflance à ce nouveau venu, que ses antécédents rendaient suspect.
A la bataille de Lutzen, François-Albert s'attacha aux pas de Gustave-Adolphe, et, semblable à son mauvais génie , il ne le quitta qu'au moment où il le vit blessé à mort par les balles ennemies, dont pas une ne l'avait frappé; bonheur inouï, dont on chercha la cause dans la ceinture verte (couleur impériale) qu'il portait ce jour-là afin de se distinguer des autres officiers au service de la Suède. Ce fut lui encore qui, même au milieu delà mêlée, instruisit son ami, le duc de Friedland, de la mort de Gustave-Adolphe; et immédiatement après la bataille de Lutzen, il quitta le service de la Suède pour entrer à celui de la Saxe.
Après la chute de Wallenstein, il fut convaincu de complicité avec ce général, et n'échappa au glaive du bourreau qu'en abjurant le protestantisme pour embrasser la religion catholique. Quelques années plut
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tard, il fut nommé commandant en chef d*une aimée impériale en Silésie, et mourut au siège de Schweindoitz, à la suite d'une blessure.
Pour défendre l'innocence d'un tel homme, il faut être bien accoutumé à vaincre le$ impressions que les probabilités peuvent faire sur notre esprit; mais à toutes les présomptions morales et physiques nous prouvent que François-Albert était capable d'un lâche assassinat, il serait injuste d'en conclure qu'il l'a coo mis en effet. Tout le monde sait que Gustave-Adolphe s'exposait aux mêmes dangers que le dernier de ses soldats^ et là où tombaient des milliers de victimes lui aussi pouvait tomber. Ck)mment et par qui a-t*il été frappé? La réponse à cette question est douteuse, el nous éprouvons plus que jamais la nécessité de nous rappeler cet axiome de morale universelle, qui défend de déshonorer la dignité humaine en supposant rintervention d'ui\ crime dans une catastrophe qui peut s'expliquer par le cours ordinaire des événements ^.
Quelle que soit, au reste, la main perfide qui ait frappé Gustave-Adolphe, sa mort doit être regardée comme un arrêt admirable de la justice étemelle. L'historien se trouve trop souvent réduit à décrire les luttes mesquines et monotones des intérêts des honmies, et c'est pour lui une bien douce compensation quand sa pensée peut s'arrêter sur un fait inattendu qui, semblable à une main invisible sortant tout à coup des nuages pour déjouer les combinaisons humaines, nous rap^ pelle qu'il est une puissance au-dessus de toutes les puissances de la terre.
La mort de Gustave-Adolphe est un de ces faits, car
' Samuel Pnffendorff dit positivement, dans son Histoiie & Suéde, qae Gastave-Adolphe fat tné de deux coops de pistolet pir Ja main de François-Albert, duc de Lauenbourg, l'un de ses efacfSi gagné par les Impériaux. INote dm Tradmd^
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elle bouleversa le jeu de tous les rouages politiques et dépassa toutes les craintes, toutes les espérances Hier encore son génie donnait la vie ^i l'action au vaste cercle d'activité dont il s'était fait le centre; un jour à peine s'est écoulé, et une puissance irrésistible arrête le vol d'aigle de ce génie à travers l'inâni de ses projets audacieux ! Il tombe au milieu de la riclie moisson que l'espéraiice avait semée pour lui, que le temps a mûrie, mais qu'il ne doit point récolter. Il a disparu de la terre; son parti n'est plus qu'un orphelin délaissé; et avec son dernier souffle s'est évanoui l'édifice orgueilleux de sa vaine grandeur!
La perte de son chef invincible fut pour le monde yro* testant un malheur d'autant plus grand qu'il le regardait comme irréparable; et cependant ce ne fut pas le bienfaiteur de l'Allemagne qui tomba dans les. plaines de Lutzen. Gustave-Adolphe avait terminé la plus belle moitié de sa vie, et le plus grand, le dernier service qu'il pouvait encore rendre à la liberté civile et religieuse de l'empire germanique, c'était de mourir!
Le propre du pouvoir illimité d'un seul est d'absorber tous les autres pouvoirs; pour que tous puissent essayer leurs forces, il faut que le principe d'absorption disparaisse. Sous la protection équivoque d'un chef absolu, les représentants des peuples deviennent les instruments passifs de ses projets d'élévation ; abandonnés à leurs propres ressources, ils sont forcés de trouver en eux* mêmes des secours qu'il est toujours dangereux de recevoir d'une main étrangère au pays dont ils sont chargés de défendre les intérêts. Aussi la mort de Gustave-Adolphe ne tarda-t-elle pas à rendre aux souverains de l'Allemagne l'énergie qui convient à des États indépendants, et à réduire la Suède à reprendre le rôla modeste d'une simple alliée, rôle que son roi était près d'abandonner ouvertement pour celui d'oppresseur.
Déjà ii ne cherchait plus à cacher qu'il ambitionnait une autorité peu compatible avec les privil^es des membres de la diète; les moms clairvoyants s'apercevaient qu'il voulait arriver au trône impérial. Revêtu d'une pareille dignité, il se fût nécessairement permis plus d'actes arbitraires que tous les princes de la maison d'Autriche. Doué d'un génie supérieur et d'un courage héroïque, accoutumé aux formes d'un gouvernement absolu, protestant exalté et par conséquent ennemi ardent des^catholiques. étranger à l'Allemagne par sa nûssance, il était moins que tout autre propre à cx)nserver intact le dépôt sacré des constitutions de TEmpire.
Les hommages plus que suspects que plusieurs villes impériales furent forcées de lui rendre ne permettaient pas de douter qu'il dierchait à s'établir en Allemagne, non comme protecteur, mais comme conquérant. Déjà la ville d'Augsbourg se vantait hautement d'avoir été choisie pour capitale de la monarchie nouvelle , et se montra plus fière du titre de résidence royale qu'elle espérait obtenir, qu'affligée de la perte des privil^es dont elle avait joui si longtemps.
Les projets du roi sur l'archevêché de Mayence, dont il avait voulu faire d'abord la dot de sa fille, et qu'il destina plus tard à son ami, le chancelier Oxenstiem, étaient un augure fâcheux des violations qu'il était capable de se permettre contre les lois fondamentales de l'Empire. D'un autre côté, les princes protestants ses alliés éle*. vaient des prétentions qu'il n'aurait pu satisfaire qu'aux dépens des souverains ecclésiastiques et de tout le parti catholique en général. 11 est donc permis de supposa qu'à l'exemple des hordes barbares qui jadis avaient inondé l'empire romain, il se proposait de partager les provinces conquises de l'Allemagne entre les chefs de son armée.
Quant à sa conduite envers l'infortuné palatin Frédé-