LIVRE QUATRIÈME
que par ces lugubres paroles prononcées d'un ton de prophète :
c L'étoile menaçante n'a pas encore quitté l'horizon. »
Elle l'a quitté, répondit le duc, qui ne voulait pas même accorder au ciel le droit de contrarier ses des« seins. Et, prenant à son tour un ton prophétique, il ajouta :
€ Sous peu tu seras jeté en prison ! Voilà, ami Seni, « ce que je viens de lire dans ta constellation. >
L'astrologue se retira en silence, et Wallcnstéîn entra dans sa chambre à coucher. Presque au même instant Deveroux, accompagné de six hallebardiers, se présenta à la porte du château. Les gardes, accoutumés à voir les officiers de la garnison entrer et sortir à toute heure, le laissèrent passer sans difficulté. Un page qui les rencontra sur Tescalicr conçut des soupçons et allait donner l'alarme, mais un coup de pique l'étendit aussitôt sans vie. Dans une des premières pièces les assassins se trouvèrent en face d'un valet de chambre qui venait de sortir de l'appartement de son maître. A leur aspect il posa un doigt sur sa bouche pour les engager à garder le silence, parce que le duc venait de s'endormir.
c( Tu n'y es pdbs, ami! s'écria Deveroux; l'heure du « tapage a sonné, n
Et tout en prononçant ces mots il se précipita contre la porte, qu'il enfonça d'un coup de pied, car elle était fermée en dedans. Wallenstein, réveillé par le bruit . d'une arme à feu tirée dans sa cour par imprudence, avait sauté à bas de son lit et s'était approché de la feuêtre pour appeler ses gardes; au même instant il avait entendu dans, les appartements en face du sien les cris des comtesses de Terzky et de Kinsky, qui venaient enfin d'apprendre l'assassinat de leurs maris; mais avant qu'il eût eu le temps de comprendre la cause de ces cris, Deveroux et ses complices parurent devant lui.
Sans antre vêlement que sa chemise, il était encore près de la fenêtre, les coudes appuyés sur une lablc. Le féroce capitaine lui cria ces mots terribles :
« Es-tu bien le scélérat qui veul li^Ter à rennerai < l'armée impériale, et arracher la couronne de la lèle « sacrée de Sa Majesté? En ce cas, ton heure est Tenue; € tu vas mourir ! j>
Puis il se tut comme s'il attendait ime réponse; mais l'indignation et la^colère enchaînaient la langue de Wallenstein; étendant les bras par un mouvemenl ineï' plicable et involontaire sans doute, il reçut dans la poitrine un coup de pcrtuisane, et tomba baigné dans son sang, sans avoir proféré un seul gémissement.
Le lendemain de ce jour sanglant, un courrien François-Albert de Lauenbourg vint à Éger pour annoncer à Wallenstein la prochaine arrivée de ce prince. On s'empara de lui; un agent des conjurés endossai» livrée du duc de Friedland, et alla au-devant de François-Albert pour l'engager à venir sans délai prendre possession de la ville. La ruse réussit, et le prince se livra pour ainsi dire lui-même. Un sort semblable éuit réservé au duc Bernard de Weimar; mais il y échappai parce qu'il avait eu le bonheur d'apprendre la roorl(ie Wallenstein, assez tôt pour pouvoir ramener ses troupe au delà des frontières de la Bohême.
Ferdinand pleura la mort tragique de son généralissime, et fit dire trois mille messes pour le repos de son ftme; mais il distribua en même temps à ses.«ssassins des chaînes d'honneur, des clefs de chambellan, i^ litres, de hautes charges et des domaines considérables.
Ce fut ainsi que Wallenstein termina, à Vâgedednquante ans, son active et brillante carrière. L'anibitioo Tavait élevé au sommet des grandeurs; l'ambition ausâ causa sa perte. Malgré les taches qui ternissent l'éclalda
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sa gloire, il excite l'admiration; et jamais aucun grand homme n'eût été plus digne de respect et de vénération, 8*il avait su modérer son orgueil. Parmi les principaux traits (le son caractère, la justice, la fermeté et la valeur se dessinent en dimensions colossales ; mais on y chercherait en vain les douces vertus qui embellissent le héros et font aimer le maître.
La crainte qu'il inspirait était le talisman de sa puis* sance ; ses punitions et ses récompenses surexcitaient toujours le zèle de ses subordonnés, et il se faisait obéir comme ne le ^ut et ne le sera jamais aucun général. Â ses yeux, la soumission à sa volonté était préférable môme au courage; car la première qualité faisait sa force à lui, et la seconde celle du soldat qui la possédait. Aussi exerçait-il continuellement la soumission, de ses troupes par les ordres les plus bizarres, et il récompensait avec une générosité royale l'empressement à lui obéir, même dans les circonstances les plus insignifiantes; l'importance de la cause n'était rien pour lui, il ne voyait que celle de l'efiTet.
^ Un jour il avait fait signifier h tous les officiers de l'armée de ne plus poiler que des ceintures rouges. A pçine instruit de cet ordre, un de ses capitaines détacha sa ceinture verte brodée en or et la foula à ses pieds; Wallenstein , à qui on rapporta ce fait, l'éleva aussitôt au grade de colonel. Sa pensée embrassait toujours Tensemble des choses et des événements, et toutes ses mesures les plus capricieuses en apparence ne s'écartaient jamais de ce point de vue. Pour mettre un frein à l'esprit de rapine des troupes, il avait fait menacer do la corde tous ceux qui se rendraient coupables d'un vol. Dans une excursion à travers la campagne, il rencontra \xn soldat qu'il soupçonna d'un larcin, et il le fit saisir en prononçant ces mots terribles et sans appel : Qu'on me pende cette canaille!
Le soldat protesta de son innocence; il fit plus, il la prouva.
« Eh bien, dit froidement Wallenstein, qu'on le pende € innocent; sa mort du moins fera trembler les coupa- « blés. > Se voyant perdu, le soldat prit la résolulîoo désespérée de ne pas mourir sans vengeance; il se précipita sur son juge inhumain ; mais on l'arrêta assez tôl pour Pempècher de réaliser son projet, et on le traîna au supplice.
« Laissez-le courir maintenant où il voudra, dit le
< duc; sa vue eicitera plus de terreur que n'en cause-
< rait sa mort. »
Son immense fortune, qui s'élevait à plus de trois millions de reichsthalers de revenu (douze millions de francs environ), et que les contributions. qu'il imposait à toutes les provinces conquises augmentaient sans cesse, lui permettait de pousser la libéralité et la magniCcence plus loin qu'aucun des souverains de son époque. Si haute raison et son esprit éclairé rélevaient au-dessus des préjugés religieux, et les jésuites ne lui pardoooérent jamais de ne voir dans le pape que Tévèque de Rome, et surtout d'avoir deviné le principe sur lequel ils fondaient la durée de leur puissance.
Depuis le prophète Samuel, l'expérience nous a prouvé que tous ceux qui ne vivent pas en paix avec l'Église finissent toujours par des catastrophes tragiques ; c<hbroent Wallenstein aurait-il pu échapper à cette desUnée communeï Des intrigues de moines préparèrent rarrèi de Ratisbonne, qui lui enleva le commandement de l'armée; c'est à la suite d'intrigues de moines qa*îl fbi assassiné à Éger. Il est même probable que des intrigues de moines lui firent perdre la conOance de ses coniemporains et l'estime de la postérité.
Notre respect pour la justice nous force d'avouer que de tous les historiens de son époque qui nous ont lai