‹ Poésies de SchillerChapitre 235 sur 258 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

montré de valeur et. de fermeté pendant le siége< Le premier résultat de ce brillant succès fut de ranimer tontes sesanciennes espérances; car, dès ce moment, elles commencèrent à sortir du domaine des illusions pour entrer dans celui de la réalité. Au reste, à une époque où tout se donnait à la valeur, où les qualités personnelles élevaient celui qui les possédait, où les grands capitaines étaient plus puissants que les souverains, où les vaillantes armées avaient plus d'importance que les vastes- pays, il était permis à un héros tel que le duc Bernard de Weimar de se croiro capable de réussir dans les entreprises les plus difficiles, et digne d'arriver à la plus haute fortune. L'enivrement de la gloire le poussa peutêtre à trahir trop tôt ses véritables intentions; car ce ne fut pas au nom de la France, mais au sien, qu'il reçut les hommages et le serment de fidélité des habitants de Brissac.

Pressentant toutefois le danger qu'il venait de se créer, il chercha autour de lui une alliance qui pût seconder ses projets sans blesser son orgueil, et ses yeux s'arrêtèrent sur la princesse Amélie de Hesse-Cassel, devenue veuve par la mort récente du landgrave Guillaume. Cette princesse, aussi remarquable par les charmes de son esprit que par la fermeté de son caractère, pouvait ajouter au don de sa main une vaillante armée, le landgraviat de Hesse-Cassel et toutes les belles provinces^ enlevées par son mari au parti catholique. En joignant cette armée à la sienne, et les États de la princesse à l'Alsace qu'il venait de conquérir, le duc Bernard devenait une puissance en Allemagne, qui, en se posant entre les deux partis, déciderait à son gré de la paix ou de la guerre. Malheureusement la mort vint l'arrêter au milieu de ce vaste et téméraire projet.

La nouvelle de la prise de Brissac causa une telle joie au cardinal de Richelieu , qu'il courut à l'instant mémo

chez son ancien confident; et, sans s'apercevoir queit pauvre capucm était à l'agonie , il lui cria à l'orrille. « Courage, père Joseph! Brissac est à nous. »

Cette ville assurait en effet à la France la possession de l'Alsace, car le ministre regardait comme non avenue h promesse qu*il avait faite au ducBemard. Lorsque la cooduite de ce dernier lui prouva que lui, du moins, Tavait prise au sérieux, il mit tout en œuvre pour rattacher immédiatement aux intérêts de la France. Une invitation de se rendre à la cour, et d'honorer de sa présence les fêles par lesquelles on y célébrait ses victoires, lui fut expédiée ; mats il devina le piège , et- sut Téviter. Ne se tenant pas encore pour battu, le cardinal lui offrit la main d'une de ses nièces. Le fier prince de l'Ëmpirg h refusa, en déclarant qu'il ne voulait pas souiller, par ane mésalliance, le noble sang saxon. .

Après cette insulte, Richelieu ne vit plus en lui qu'un ennemi dangereux, et il le traita en conséquence^ Lm retirant d'abord sa pension et ses subsides , iï entama des négociations secrètes avec le gouverneur de Brissac et ses principaux officiers, qui finirent par vendre la place à la France, mais dans le cas seulement où le doc Bernard viendrait à mourir. Ce prince ne tarda pas i deviner les intrigues qu'on ourdissait contre lui ; mats elles ne lui en furent pas moins funestes , car elles le mirent dans la nécessité de diviser son armée; et te manque de subsides retarda ses opérations militaires. Son intention était de passer le Rhin , afin de faciliter au général Banner, avec lequel il s'était entendu à cet effet , les attaques qu'il projetait contre la Bavière » et surtout contre FAutriche.

Ce fut en ce moment que la mort vint frapper k duc Bernard , au mois de juin 1638^ à Neuboui^ sar le Rhin , avant même qu'il eût atteint sa trente-sixième année. La maladie pestilentielle qui , dana l'espace de

deux jours, enleva plus de quatre cents victimes dans le camp de Neubourg, suffit sans doute pour justifier la mort prématurée de ce prince ; mais elle fut si favorable à la France, qu'on l'attribua au poison venu de ce pays. Le duc lui-même en était persuadé, s'il . faut en croire les dernières paroles qu'on prétend lui avoir entendu prononcer. Ces paroles, et surtout les taches noires qui couvraient son cadavre convertirent en . certitude des soupçons contre lesquels protestera toujours l'épidémie qui régnait dans -l'armée.

Quelles que soient au reste les causes de la mort du duc Bernard, elle fut un malheur irréparable pour le parti protestant. Formé à l'école de Gustave-Adolphe, il avait choisi ce héros pour modèle, et l'avait imité de si près , qu^il se serait peut-être élevé à la même hauteur) si le destin lui avait accordé une plus longue carrière. Son caractère offrait un mélange heureux de la valeur du soldat intrépide et de la pénétration profonde et calme du chef expérimenté, de la prévoyance de l'âge mûr et de la vivacité de la jeunesse , de l'ardeur un peu sauvage du guerrier et de la dignité du souverain, de la douce modération du sage et de la justice scrupuleuse de rhomme d'honneur. Doué d'unefermeté àtoute épreuve, le malheur glissait sui^ lui, ou plutôt il augmentait ses forces. Son esprit , noble et fier, tendait vers un but inaccessible peut-être; mais n^oublions pas que les hommes de cette trempe sont régis par d'autres lois .]ue celles qui dirigent les actions et les jugements des masses, et que les qualités supérieures qui les poussent vers des entreprises que personne n'oserait tenter, les autorisent à espérer ce que personne ne se permettrait de désirer.

En un mot, le duc Bernard de Weimar nous apparaît dans l'histoire moderne, comme pour nous rappeler une des plus belles figures de ces temps d'action, où

le mérite personnel comptait encore pour quelquediose dans la balance politique, où la valeur conquénildei royaumes, et où des vertus héroïques éleTaienluD simple chevalier allemand sur le trône im|)érial\

Le duc Bernard avait légué à son frère Guillaume, dix régnant de Weimar, ses prétentions sur TÂlsace, etstn armée, qui composait la partie la plus importante des succession ; inais la France, la Suède, plusi^irs soarf rains d'Allemagne , et l'empereur lui-même, loi disputèrent cet héritage sous différents prétextes. Toqs Is prétendants commencèrent par chercher à gagner les officiers et les soldats, en leur faisant des oflres et de promesses brillantes ; car, à cette époque , les hoouDes qui faisaient le métier de la guerre ne s'occupaient pas de la justice de la cause qu'il s'agissait de défendre^ maif du prix que Ton mettait à leurs services ; et la laleiir était une marchandise qui ne se distinguait de toutesks autres que par sa cherté et par la facilité avec laquelle on trouvait à la v.ndre.

La France, plus riche et moins lente dans ses négociations, l'emporta, sur ses concurrents, car elle acheta à des prix exorbitants d'abord le général Ërlach, goo; verneur de Brissac, puis tous les autres chefs qui 1»* livrèrent celte forteresse, et bientôt après rannéel«tf entière.

Le jeune palatin Chartes-Louis, qui dès l'année \é cédente s'était engagé dans une guerre roalheurei» contre l'empereur, donna à cette occasion une nouv* preuve de son imprudence. Espérant s'emparer parh force de l'armée du duc Bernard, à laquelle il croji avoir des droits héréditaires, et dont il voulait se scnï

Schiller fait allusion ici à Rodolphe de Habsbourg, qn^ simple chevalier suisse devint empereur d'Allemagne» fn 1?^* fut le fondateur de la maison d'Autriche.

{^'ot» du (radmeleur.)

pour achever de reconquérir ses Ëtats, il se jeta follement sur le territoire français, où le cardinal de Richelieu s'empara de sa personne et le retint prisonnier à Moulins, contre le droit des gens, jusqu'à la conclusion des affaires de la succession du duc Bernard de Weimar.

Devenue propriétaire d'une armée aguerrie et établie en Allemagne, la France se décida à attaquer l'empereur ouvertement et en son propre nom. Cependant ce n'était plus contre Ferdinand 11 qu'elle allait entrer en campagne. Depuis le mois de février 1637, ce monarque, alors âgé de cinquante-neuf ans, avait cessé. de vivre, laissant après lui la guerre terrible qu'il avait allumée. Pendant tout le cours de son règne, il n'avait pas un seul instant déposé Tépée; et sur dix-huit années de luttes et de combats, il n'avait pas eu un jour de paix. 11 possédait pourtant une partie des qualités nécessaires à un grand monarque, et presque toutes les vertus qui font le bonheur des peuples ; mais les fausses idées qu'il s'était faites sur ses véritables devoirs le rendirent l'instrument et la victime des passions qui s'agitaient autour de lui; et quoique naturellement humain et doux, il devint l'oppresseur de l'Allemagne, l'ennemi de la paix et le fléau de son époque. Aimable dans les relations de la vie privée, juste et clément pour ce qui concernait l'administration de ses Étals, faible, partial et passionné comme homme politique, il réunit sur sa tête les bénédictions de ses sujets catholiques et les malédictions du monde protestant.

L'histoire nous peint des despotes plus odieux que ne le fut jamais Ferdinand II ; mais aucun d'eux n'alluma une guerre de trente ans. Pour amener un pareil résultat, il fallait que l'aveuglement et l'ambition d'un seul se trouvassent en contact avec les antécédents funestes et les germes de discorde que h passé lui avait légués. A une époque de paix, les défauts de

cet empereur se seraient évanouis faute d*aliment; la tranquillité des peuples et runîformité des croyances n*auraient rien laissé à faire à son ambition et à son fanatisme; mais les étincelles de ces deux cruelles passions, en tombant sur un immense amas de matières inflammables, ne pouvaient manquer d'allumer Tinceodie qui gagna l'Europe tout entière.

Son fils, le roi de Hongrie, devint, sous le nom de Ferdinand III, l'héritier de ses trônes, de ses prînd{)es et de sa guerre. Ce prince avait vu de près les misères des peuples ; moins dépendant des jésuites et de l'Espagne que ne l'avait été son père, et déjà accoutumé à Vidée que les protestants aussi avaient le«droit de participer aux bienfaits de la constitution germanique ,^ il pouvait écouter les conseils de la justice et de la modération. Et pourtant il ne les écoula qu'après une résistance de douze années, et il ne consentit à donner la paix à TEurope, que parce que. la loi impérieuse de la nécessité l'y contraignit. Son avènement au trône impérial avait été signalé par plusieurs avantages contre les Suédois, qui, sous la direction énergique de Banner, étaient venus, après la victoire de Wittstock, prendre leurs quartiers d'hiver en Saxe, pour ouvrir la campagne de 1637 par le siège de Leipzig. La vaillante défense de la garnison et rapproche des troupes impériales et bavaroises avaient contraint Banner à se retirer à Torgau , d'où il fut chassé de nouveau, et réduit à opérer à travers la Poméranie une retraite dont la hardiesse et les heureux résultats tiennent du prodige*

Resserré entre l'armée impériale et l'Oder, trop peu nombreux pour essayer de se frayer un passage les armes à la main, etidépourvu de tous les objets nécessaires pour jeter un pont ou seulement quelques bateaux sur la rivière, Banner avait cherché et trouvé, près de Fursten» berg, un passage à peu près guéable, s'y était jeté le

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