‹ Poésies de SchillerChapitre 4 sur 258 · La première et la siiième · texte numérisé non relu

La première et la siiième

génie, puérils pygmées que le feu de Prométhée n'anima jamais, faibles êtres de transition entre l'instinct et la pensée, entre les parodies du singe et l'élévation de l'homme. »

Puis il anathématisait les sottises de l'aveugle superstition, le masque de l'hypocrisie, et il disait à Rousseau : « Va, ô pauvre victime de ces fureurs de vipères, va-t'en , libre et joyeux, dans les champs de la mort, et raconte dans le monde des esprits cette guerre stupide des rats et des grenouilles, ces palinodies de la foire de cette vie. »

Dans cette même Anthologie^ le jeune poëte publiait aussi une pièce politique que plus tard il n'a pas voulu réimprimer. Elle avait pour titre : les Méchants Monarques. C'est l'une des satires les plus passionnées et les plus virulentes qui aient jamais été dirigées contre les vices et les abus du pouvoir, du despotisme.

A côté de ces pièces épigrammatiques, amères, qui portaient la vive et parfois trop violente empreinte des généreuses colères de la jeunesse, V Anthologie offrait au lecteur toute une série d'odes tendres, gracieuses, idéales : Tode à VA-mitié, le Triomplie de V Amour et les hymnes à Laura, hymnes extatiques qui touchent à peine par un fugitif mouvement de sensualité à la vie

réelle et s'élancent dans l'incommen^iirable domaine de la fantaisie. Cette Laura qui donnait un élan à Timagination du .poète était la veuve d'un capitaine de Mannheim, chez laquelle demeurait Schiller, une petite femme aux allures vives, piquantes, qui ne brillait ni par sa beauté ni par son esprit, et ce portrait que nous a laissé d'elle un des amis de Schiller contraste singulièrement avec les strophes enthousiastes que lui consacre son jeune adorateur. Mais quand l'âme du poète sent vibrer en elle la fibre musicale, l'accent de la passion, il ne lui faut qu'un regard, une image, disons mieux, un prétexte pour prendre l'essor. Il embellit ce regard, il divinise cette image^ il revêt d'une écharpe d'Iris ce prétexte vulgaire, et le bonheur qu'il éprouve à s'emparer ainsi comme un roi de l'humble sujet qu'il s'est choisi, à l'enrichir de tous les trésors de sa pensée, est sans doute l'un des plus charmants attributs, l'une des plus douces satisfactions de la facuUé poétique.

On trouve encore dans cette Anthologie où nous aimons à chercher les premières lueurs du génie lyrique de Schiller, et dont il serait bien difficile aujourd'hui de se procurer un exemplaire, quelques sentences philosophiques, quel-

ques élégies d'un caractère tout objectif : la Mort d'un jeune homme, F Infanticide^ un tableau guerrier intitulé la Bataille j une première ballade, le Comte Eberhard^ et enfin une hymne de religion qui n'a point été réimprimée plus tard et qui mérite d*être citée comme une der^ niëre expression du sentiment religieux que Schiller avait si vivement éprouvé dans son enfance. Cette hymne a pour titre : A V Infini.

« Entre la terre et le ciel, debout sur un roc, dans l'océan des airs, dans la région des tempêtes, au-dessus des nuées amoncelées Tune sur l'autre, des orages naissants, mon regard plane dans l'espace, et je pense à toi, ô Étemel !

€ Répands ta splendeur terrible sur les limites du monde, ô nature ! Fille merveilleuse de Tinfini, sois pour moi le miroir de Jéhovah ! Annonce, ô tempête ! par ta voix retentissante, le nom de Dieu au vermisseau intelligent.

« Écoutez ! l'orage mugit ; le roc tremble. La foudre proclame le nom de Jéhovah ! l'éclair le trace dans ses sillons. « Créatures, dit Dieu, me reconnaissez-vous ? — Grâce, grâce ! Seigneur, nous te reconnaissons. »

Schiller donnait ainsi dans un premier recueil une première manifestation et, pour ainsi dire.

un spécimen des divers genres de poésie qui devaient occuper son cœur et son imagination tout le reste de sa vie, et les diverses pages de \ Anthologie s'adjoignirent, comme une guirlande de fleurs délicates et variées, à la couronne de fer qu'il venait de conquérir par son premier drame. Il n'avak mis au bas de ses compositions lyriques qu'une des dernières lettres de l'alphabet, un Y. Mais tout le monde sut bientôt que sous ce signe pseudonymique se cachait le nom de l'auteur déjà célèbre des Brigands.

Plusieurs années pourtant se passèrent sans que le poète essayât de reprendre sa harpe d'argent dont il avait, du premier coup, comme un des fiibuleux Stromkarl de Suède, tiré tant de fortes et suaves mélodies. D'une part, ses pensées, son ambition étaient naturellement, ou par l'effet d'uae forte et première impulsion, plutôt dirigées vers les grands effets du théâtre que vers les tendres et molles expressions de l'ode et de l'élégie; de l'autre sa vie errante, sa fortune précaire, les douloureuses an^étés qu'il eut à subir, le présent qui lui était si pénible, l'avenir qui devait lui paraître si sombre, tout ce triste fardeau d'une situation si imméritée, et parfois si accablante, comprima, étouffales vifs et confiants

épanchements de sa libre jeunesse ^ Il est des hommes qui par le fait mêmed'une telle situation deviennent poêles, qui dans Forage de leur cœur trouvent une plainte harmonieuse. Mais il en est aussi sur lesquels les rigueurs de la fortune ne produisent qu'une fière révolte, et qui, au lieu d'exhaler leur douleur en soupirs poétiques, les renferment en eux, comme ces fleurs qui, aux atteintes d'un vent froid, referment les bords de leur coupe sur leurs frêles étamines. Schiller était un de ces hommes fortement trempés. Les tristesses qu'il a eues, il ne les a point, pendant longtemps, répandues dans le calice de la poésie lyrique, de la poésie intime; elles ont débordé à flots impétueux dans les divers caractères, dans les péripéties de ses drapies.

Lorsqu'il fut entré à léna dans une position matériellement encore très-hurablei mais du moins plus stable et plus paisible que celle qu'il avait eue jusque-là; lorsqu'il eut joint à ses fonctions de professeurla rédaction du recueil mensuel connu sousie nom des Heures [Die Horen\ ilvevintpar une pente naturelle au chant lyrique et fit imprimer plusieurs pièces dans ce recueil et dans un almanach qu'A entreprit de publier

1. VoyezlaBiographle mise ea tète delà traduction desonThé&tre.

en 1 794 avec la coopération de Goethe, Herder, Â. Sdilegel, Hœlderlin. De cette époque datent quelques-unes de ses plus belles compositions : La Promenade, l'ode qui a pour titre : Honorez les femmes, et V Idéal que les critiques considèrent en général comme la production qui caracté* rise le mieux la nature particulière de son génie. Humboldt, Dalberg, Herder applaudissaient sincèrement à ces nouvelles po&»es de Schiller. Goethe lui écrivait : « Vos vers ont des qualités particulières. Ils réalisent maintenant l'espérance qne vous m'aviez fait concevoir. Ce singulier mélange d'aperçus réels et d'abstractions qui est dans votre nature m'apparaît à présent dans un parfait équilibre, et toutes vos autres qualités poétiques se montrent là bien coordonnées. » Mais Schiller éprouvait, en reprenant cette tâche littéraire, plusieurs pénibles sollicitudes. D'un côté, sa santé, déjà chancelante et fortement altérée, lui rendait difficile tout surcroit de travail ; de l'autre, il se sentait lui-même mécontent de ses productions; au milieu de toutes les préoccupations de la vie matérielle, il cherchait dans ses œuvres d'art une élévation de pensées, une perfection de formes qu'il désespérait souvent d'atteindre. Son cœur était torturé par cette

lutte active, par cette lutte désolante dont tous les hommes livrés aux travaux de l'esprit ont plus ou moins éprouvé, dans le cours de leur vie, les violentes agitations.

On sent s'éveiller en soi, dans un instant d'émotion, dans une heure bénie, une douce ou grande idée qui tombe dans les replis de Tâme comme un germe fécond. On voudrait rendre cette idée telle qu'on l'a conçue, avec toute la pureté ou l'élévation qui en fait le charme : mais l'instrument que l'on essaye d'appliquer à cette œuvre est incomplet, le langage dont on se sert alourdit et dénature l'inspiration. De là une sorte de déception, un mécontentement profond des efforts que l'on a tentés et du résultat que l'on a obtenu. « Le Dieu fait homme, a dit Nodier, c'est le Verbe. La pensée a perdu tout ce qu'elle a de divin, quandelle a été prisonnière dans un tuyau de plume et noyée dans une écritoire. »

Schiller avait d'ailleurs à un haut degré cette mobile et maladive impressionnabilité de carac^ tare, qui, selon les physiologistes, distingue particulièrement les artistes et les poètes. Et ce défaut, inhérent à sa nature, s'accroissait encore par l'effet de sa situation physique et sociale.

« Je suis toujours souffrant, disait-il, et je

DE SGHILLBR. « 27

crains d'expier les vives agitations que je me suis données en écrivant des vers. Pour philosopher, il suf&t de la moitié de l'homme ; l'autre moitié alors peut reposer : mais les Muses épuisent tout. » Quelques jours après il revint sur cette même idée, et il dit : « Mon travail me condamne à un trop grand effort : le philosophe peut laisser reposer son imagination, et le poète son pouvoir d'abstraction ; mais moi, il faut que j'exerce ces deux facultés, et je n'arrive que par une tension continuelle d'esprit à rallier ces deux éléments hétérogènes et àleurdonner une solution.»

Une autre fois, il écrivait : « Pour une heure de résolution et de confiance, il y en a dix où je suis faible, découragé, et où je ne sais plus que penser de moi. »

ce Ce qui causait en grande partie, a dit M. Holfineister, ces inquiétudes de Schiller, c'était la comparaison qu'il faisait de ses propres oeuvres avec celles de Gœthe. Il éprouvait un profond sentiment d'admiration pour les poésies de son heureux émule, qui lui représentaient les plus belles qualités du génie grec. Persuadé qu'il ne pouvait atteindre à cette forme enviée, et oubliant sa propre valeur, il se demandait s'il n'avait pas tort de persister dans la voie où

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il s'était engagé à diverses reprises, de se détourner de ses études d'histoire et de ses études dramatiques, pour composer des chants lyriques. »

Les sincères sympathies qu'il excitait par ses chants, les nobles et sincères suffrages qui lui arrivaient de toutes parts auraient dû dissiper tous ses doutes et lui donner une juste satisfaction , mais le bon et tendre Schiller avait un sentiment de modestie qui souvent lui dérobait à lui-même les forces de son intelligence et l'éclat de son génie.

VA/manach des Muses, que Schiller publia en i 797, excita en Allemagne une vive rumeur, par les petites épigrammes qui y parurent sous le titre de XénieSy et qui étaient autant de flèches aiguës dont maint écrivain renommé, maint philosophe très-confiant en sa sagesse, se sentirent vivement ulcérés. L'Almanach de 1798 ne renfermait aucun de ces dangereux aiguillons, il obtint cependant un très-grand succès. Il s'en vendit en peu de temps plus de 2,000 exemplaires, et il fallut en faire une seconde édition. Gœthe avait enrichi ce recueil de plusieurs de ses légers lieds, et Schiller de quelques-unes de ses premières ballades. Il avait eu lui-même ridée de s'essayer dans ce nouveau genre de

poésie, et il y trouva un charme particulier. C*était, dans un cadre restreint, la vibration musicale de l'ode et la péripétie du drame, c'est-àdire raccord des deux harpes poétiques qui retentissaient le plus profondément dans Vâm'e de Schiller. Aussi le vit-on composer, dans l'espace de quelques années, toute une série de ballades qui doivent être comptées au nombre de ses œuvres les plus belles et les plus populaires.

Schiller empruntait le sujet de ces ballades à diverses contrées et à diverses traditions. Une ibis son choix fixé, il s'appliquait à représenter sous le point de vue le plus saisissant, sous la forme la plus plastique, les lieux^ l'époque où il se transportait par la pensée, et les personnages qu'il mettait en scène. C'est ainsi qu il parvint à faire de ces différentes compositions, dont le motif était pris, tantôt en Grèce, tantôt en Allemagne, autant d'images achevées qui joignent aux gracieux détails d'un tableau de genre la vérité sévère d'un tableau historique.

La ballade qui a pour titre le Plongeur a été empruntée à la tradition d'un pêcheur italien renommé pour son courage et sa dextérité, et qu'on appelait Pescecola. Un jour, le roi Frédéric P*" de Sicile le décida à sonder les abîmes de Cha-

rybde en y jetant une coupe d'or. Le pêcheur se précipita dans le gouffre et en sortit trois quart» d'heure après, élevant avec une joie triomphante ta coupe dans les airs. Il raconta alors.qu^il avait vu au fond des vagues des choses inimaginables, des poissons monstrueux, des animaux inconnus aux regards des hommes. Le roi l'engagea à tenter encore sa périlleuse aventure, en lui promettant cette fois, outre la coupe d'or, dne bourse bien remplie. Le pauvre Pescecola céda à la tentation, mais cette fois on ne le revit plus. Schiller avait fait pour composer cette pièce des études particulières. Il avait lu quelques livres de pêche, et s*était appliqué surtout à peindre en quelques vers concis et pleins d'une harmo* nie imitative le mouvement, les jets impétueux^ le tourbillon des eaux du gouffre. « Savez- vous^ lui écrivait un jour Goethe, que cette peinture est d'une rare vérité? — Hélas! répondit Schiller, je l'ai faite en regardant les flocons d'écume tombant des roues d'un moulin. »

La ballade du Gant est tirée des Essais histo^ Tiques de Sainte-Foix sur les rues de Paris- Hérodote a raconté Thistoire de Tanneau de Polycrate ; Plutarque, dans un de ses Traités de morale, mentionne eeUe des grues d'Ibicus ; le

grammairien Hyginus, celle de l'otage ; Vertot, celle du chevalier de Rhodes. C'était un brave Jeune homme de la Provence, nommé Dieudonné de Gozon. Vers le milieu du quatorzième siècle, au dire de la tradition, il entreprit d'exterminer un monstre effroyable qui habitait une grotte dans les rochers, à deux milles de Rhodes. Le poète a fidèlement suivi dans sa composition le texte de cette pieuse légende.

Peu de temps après la publication du second Almanach, Schiller fit un voyage à Rudolstadt. C'était dans ce riant et pittoresque district de l'Allemagne qu'il avait conçu, près de dix années auparavant, l'idée de la Cloche. « Il allait souvent alors, dit madame de Wollzogen, visiter une fonderie de cloches, observer le travail des ouvriers. » C'était là, c'était sur les rives paisibles de la Saale, qu'il avait éprouvé dans leur plus pure douceur les joies de l'amour. Ce fut là qu'il revint, avec tous les tendres souvenirs du temps passé, composer ce dithyrambe de la Cloche, que l'on a appelé à juste titre le poëme de la tw, et que l'on peut considérer comme l'une des plus belles œuvres du génie moderne de l'AUemagne. Dans aucune de ses compositions il n'avait encore donné un si large essor à ses

pensées lyriques, et nous ne connaissons pas un poëme qui, dans un cadre si rétréci, présente tant d'images de Texistence humaine, dépeintes avec tant de vérité, et unies à un sentiment si élevé. C'est tour à tour une idylle fraîche et gracieuse, un tableau d'intérieur de famille pareil aux plus suaves peintures de l'école hollandaise, une scène de désolation, une ode ardente, un cri de guerre, et une prière de l'âme.

Ce poëme de la Cloche et plusieurs autres pièces de Schiller ont été traduits différentes fois en France. Il en a paru en 1 822, sous le voUe de l'anonyme, un recueil plus étendu, et qui dénote une assez louable habileté de traduction. En essayant d*en faire un nouveau, nous ne nous sommes point dissimulé les écueils d'une telle tâche. Toute poésie lyrique est difficile à traduire ; car toute poésie lyrique, on l'a souvent et très-justement remarqué, perd dans la plus fidèle des traductions l'harmonie, qui en est une des qualités essentielles, et souvent la couleur. Celles de Schiller présentent plus de difficultés encore, par la nature même de la langue allemande, dont nous ne pouvons rendre dans notre langue les teintes vaporeuses, et par le génie particulier du poëte, génie rê-

veur et philosophique, qui dans ses compositions lyriques enveloppe souvent sa pensée tfune forme abstraite. 11 y a telle pièce de lui, les Artistes par exemple, dont il nous parait littéralement impossible de donner en français une interprétation vraiment claire et saisissable, et telles autres encore que, de Tavi^ même des Allemands que nous avons consultés à cet égard, nous avons cru devoir retrancher de notre recueil, persuadé qu'elles y seraient tellement pâles et décolorées, qu'à peine le lecteur pourrait-il en deviner le mérite réel.

Tel que nous l'avons composé, ce recueil est aussi complet qu'il est rigoureusement possible de le désirer, et nous avons essayé dans notre traduction de rester fidèlement attaché au texte original. C'est un travail qui avait pour nous un attrait de coeur, c'est un hommage qu'il nous était doux de rendre à la mémoire de Schiller, dont nous avons suivi avec amour les traces à Stuttgard^ à léna et à Weimar, parmi ceux qui ont eu le bonheur de le connaître, et qui se souviennent de lui comme d'un homme doué des plus beaux dons de l'esprit et des plus nobles qualités de Vàme.

POÉSIES

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