ÉGLOGUE III
AMI RE
A Mademoiselle de Vertus.
J-ANDis que je vais voir mon adorable Amire, Garde bien mes troupeaux, mon fidelle Tityre. L'astre heureux et brillant de la mère d'Amour De l'Aurore vermeille annonce le retour; Il est temps de partir : adieu , mon cher Tityre; Garde bien mes troupeaux ; je vole vers Amire. Soit, quand je reviendrai, tout le ciel en courroux, S'il me donne en allant un temps serein et doux : Pourvu qu'enfin j'arrive et qu'au moins je la voie. Que je meure aussitôt, je mourrai plein de joie. Qui peut en être vu d'un regard amoureux
i8 ÉGLOGUES.
Ne peut jamais avoir un destin malheureux.
Que fait-elle à présent? De quoi s'entretient-elle? Où dois-je en arrivant rencontrer cette belle? Sera-ce sous ces pins aux rameaux toujours verts Où j'ai gravé nos noms en cent chiffres divers?' Sera-ce aux bords fleuris de la claire fontaine Où je lui découvris mon amoureuse peine? Et que doit mieux sentir un véritable amour Ou l'ennui de l'absence, ou l'aise du retour?
Enfant maître des Dieux, qui d'une aile légère Tant de fois en un jour voles vers ma bergère, Dis-lui combien loin d'elle on souffre de tourment : Vas, dis-lui mon retour, puis reviens promptement ( Si pourtant on le peut, quand on s'éloigne d'elle) M 'apprendre comme elle a reçu cette nouvelle.
O Dieux! que de plaisir, si, quand j'arriverai. Elle me voit plutôt que je ne la verrai; Et du haut du coteau qui découvre ma route, En s'écriant : «C'est lui, c'est lui-même sans doute.» Pour descendre en la rive elle ne fait qu'un pas, "Vient jusqu'à moi peut-être, et, me tendant les bras. M'accorde un doux baiser de sa bouche adorable, Baiser frivole et vain, et pourtant délectable, " Et qui marque si bien à mes douces langueurs
• Tenerisque meos incidere amores
Arboribus.
Virg. Ed. 10. V. 53.
« Théocrite, Jd, 3. v. 20.
L'inestimable prix de plus grandes faveurs.
Inutiles pensers, ou peut-être mensonges! Un amant, sans dormir, se forme bien des songes. Qui ue sait que tout change en l'empire amoureux, Et qui peut être absent et s'estimer heureux!
Mais pourquoi s'afiîiger d'une crainte mortelle, Pouvant tout espérer de mon amour fidelle?
Espoir, qui seul fais vivre un malheureux amant, ^'e m'abandonne pas en cet éloignement : Tu pourrois adoucir la plus cruelle absence. Si tu ne venois point avec l'impatience.
Que loin de sa bergère on sent durer les jours ! Et qu'auprès d'elle aussi les plus longs semblent courts!
.\ssis tous deux à l'ombre au pied de ce grand hêtre Où, par son jugement, ma musette champêtre Sur nos jeunes bergers la guirlande gagna , Lorsqu'un si grand dépit Alcandre en témoigna: € Chante, me dira-t-elle, et ne cesse de dire • La chanson que tu fis pour ta fidelle Amire. € Ton chant me charme plus que celui des oiseaux ; * « J'aime moins que ta voix le doux bruit des ruisseaux.» Alors, la regardant et la voyant si belle , Amour m'échauffera d'une flamme nouvelle ; Peut-être aussi qu'alors Amour la touchera j
* Taie tuum carmen nobis , divine poëta , Quale sopor fessis ia gramiae, quale per aestum Dulcis aquae saliente sitim restiaguere riro.
yWg. Ed. 5. V. 4î.
ao ÉGLOGUES.
Elle voudra répondre et sa chanson sera :
€ Qui chantera, berger, si ton Iris ne chante,
« Iris dont ton amour rend l'ame si contente? »
Elle accompagnera l'aimable nom d'Iris
D'un regard languissant , d'un gracieux souris ,
Interprètes du cœur, qui sembleront me dire :
« Sans la peur de rougir, elle auroit dit Âmire. »
Ainsi puisse couler le reste de mes jours.
Adorant son visage, admirant ses discours!
0 les discours charmans ! ô les divines choses*
Qu'un jour disoit Amire en la saison des roses!
Doux Zéphyrs qui régniez alors dans ces beaux lieux,
N'en portâtes-vous rien aux oreilles des Dieux ?
Tels étoient les pensers de l'amoureux Cléandre, Retournant vers les bords du Celtique Méandre : Car quiconque a vu l'Orne aux tortueux détours, Au Méandre fameux a comparé son cours.
Daignez prêter l'oreille à ma muse rustique, Digne sang de nos Dieux et des Dieux d'Armorique, Dont toutes les vertus ont le grand cœur orné, A qui, jusqu'à leur nom, elles ont tout donné.
• O quoties , et qus nobis Galatea locuta est ! Paitem aliquam , yenti , Divùm referatis ad aures.
Firg. Ed. 3. ». 72.
L'GLOGUES. 41