‹ Poésies de SegraisChapitre 9 sur 92 · W\V\,^\A.'\W\V\>XX\XX\.V'V · texte numérisé non relu

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♦I EAN-RENAro-DE SEGRAIS naquità Caen , le 22 août 1625 , et non 1G24 , comme quelques-uns de ses Biographes l'ont prétendu. II y fit ses études au collège des Jésuites.

Il s'occupa dès sa plus grande jeunesse des lettreset de la poésie, qu'il cultiva jusqu'à la fin de ses jours. Une tragédie sur la mort d'Hippolyte , les deux premières parties du roman de Bérénice , et quelques petites pièces détachées furent les premiers essais de sa muse. Ils ne furent pas infructueux pour lui , puisqu'ils servirent à retirer ses quatre frères , ses deux sœurs et lui de l'état de gêne où la bouté ruineuse d'un père dissipateur les avait laissés.

En effet , il était à peine âgé de dix-neuf ans , lorsque le comte de Fiesque , fils de la gouvernante de Mademoiselle de Montpensier , fille aînée du Duc d'Orléans , Gaston , rappelé à la Cour , d'où il avait été exilé quelque temps , l'emmena avec lui , et se chargea de sa fortune. Il le plaça quelques années après, en 1648, auprès de Mademoiselle, où il demeura près de vingt-quatre ans en qualité de gentilhomme ordinaire.

Pendant son séjour chez la princesse, il publia la pastorale d'Athis, et diverses poésies qui font partie de notre recueil. Il donna aussi , sous le titre de nouvelles françaises ou ditcrtisscmens de la princesse

ij VIE

Àurélic^nn recueil d'historieltes qu'il avait composées pour amuser Mademoiselle à St.-Fargeau où elle s'était retirée. Enfin on imprima le premier volume de sa traduction de l'Enéide, dont le second ne parut qu'en 1681.

Segrais avait remplacé en 1662 à l'Académie française l'Abbé de Boisrobert , son compatriote , plus connu par sa faveur auprès du Cardinal de Richelieu y que par ses ouvrages qu'on ne lit plus. Sa réputation croissait de jour en jour; les savans et les gens du monde recherchaient à l'envi son cpmmerce ; tout lui présageait une longue jouissance des biens que la fortune se plaisait à lui prodiguer; mais , ayant désapprouvé la liaison et le projet de mariage de Mademoiselle avec le duc de Lauzun , il encourut une disgrâce dont le motif fait honneur à l'indépendance et à l'élévation de son caractère.

Lorsqu'il eut quitté la maison de la princesse , il entra chez Madame de la Fayette , dont les deux jolis romans, la princesse de C lèves et Zaide, parurent sous son nom. Quelques auteurs prétendent qu'il y travailla en effet , et il ne s'en défendait pas. Il composa chez cette dame l'opéra intitulé : l'Amour guéri par le Temps , que LuUi , par un petit sentiment de vengeance, refusa de mettre en musique, et qui ne fut pas alors imprimé.

Enfin, las du grand monde , songeant peut-être à former un établissement , il se relira à Caen , sa patrie , et malgré les sollicitations de Madame de Maintenon qui voulait le rappeler à la cour , pour le placer auprès du jeune duc du Maine , il préféra aux séduclions de la grandeur le repos et la liberté,

DE SEGRAIS. iii

L'unique souvenir qu'il garda de son ancienne faveur, fut une galerie de tableaux représenlant les principaux personnages avec lesquels il avait vécu (i).

En 1G79 il épousa une de ses parentes. L'aisance dont ce mariage fut pour lui la source le fit appeler à remplir une des charges les plus importantes de la bourgeoisie. Pendant qu'il était premier écbevin de Caen , il posa la première pierre de l'Eglise des Jésuites, aujourd'hui Notre-Dame, et il fit élever sur la place Royale la statue de Louis XIV , que la révolution a détruite , mais dont nous espérons de jour en jour le rétablissement. Le piédestal de cette statue portait l'inscription suivante , composée par Segrais :

A cette héroïque fierté , A cette auguste majesté, Reconnaissez, races futures, Louis , roi juste et conquérant :

L'histoire vous dira par quelles aventures 11 mérita le nom de Grand.

Sans négliger ces soins propres à illustrer l'époque de son administration , Segrais, fidèle à sesgoûts, terminait sa traduction de l'inéide, entreprenait celle des Géorgiques, et rendait aux lettres un service signalé, on relevant l'Académie de Caen, restée sans protecteur depuis la mort de M. de Matignon en 1675. L'honneur de procurer aux membres d'une société savante un

(i) Cette galerie appartient aujourd'hui à M. Lair, conseiller de Préfecture , dont on connaît le goût éclairé pour tout ce qui tient à la gloire de notre pays. Un si précieux dépôt ne pouvait tomber en de meilleures mains.

iv VIE DE SEGRAIS.

lieu convenable pour leurs réunions, et de donner ainsi en quelque sorte un asile aux Muses, appartenait à un poëte qui tient chez nous le premier rang dans un genre cultivé par les plus beaux génies de l'antiquité et des temps modernes.

Malherbe et Corneille étaient ses auteurs favoris. II avait à Fontenay-le-Pesnel, près Caen, une maison de campagne où il éleva au premier une statue avec cette inscription :

Malherbe, de la France éternel ornement , Pour rendre hommage à ta mémoire , Segrais , enchanté de ta gloire, Te consacre ce monument.

Au milieu de ces goûts simples et de ces douces occupations, Segrais parvint à une vieillesse avancée. Il lut affligé à la fin de sa carrière d'une surdité extrême, (jui n'empêchait pourtant pas les personnes les plus distinguées d'aller le visiter , pour le plaisir seul de l'entendre; car il avait autant d'agrément dans la conversation, que de douceur, de complaisance, de politesse dans le caractère ; il savait une foule d'anecdotes curieuses et les contait bien. Le Segraisiana, recueilli en partie de ses entreliens , renferme , au milieu de quelques faussetés, des traits piqvtants et des détails précieux sur notre histoire et sur un grand nombre de personnages illustres que l'auteur avait fréquentés.

Segrais mourut le 25 mars 1701, à la suite d'une longue hydropisie. Les consolations de l'amitié et de la religion adoucirent ses derniers momens , et [ilusieurs poètes distingués s'empressèrent de jetter des fleurs sur sa tombe.

POÉSIES

CLIMENE,

A M. le marquis de Montauzier.

J. iRCis mouroit â'amour pour la belle Clitnène,'

Sans que d'aucun espoir il pût flatter sa peine :

Ce berger, accablé de son mortel ennui y

Ne se plaisoit qu'aux lieux aussi tristes que lui :

Errant à la merci de ses inquiétudes,

Sa douleur l'entrainoit aux noires solitudes-;

Formosum pastor Corydon ardebat Alexin,' Delicias doniini ; nec quid speraret habebat. Tantùm inter densas , umbrosa cacumina , fagos Assidue veniebat : ibi haec incondita solus Moatibus et silvis studio jactabat inani.

Virg. Ed. 2.V. 1. etieq.

3 lÎGLOGUES.

Et des tendres accens de sa mourante voix

Il faisoit retentir les rochers et les bois.

Climène,disoit-il,ô trop belle Climène, Vous surpassez autant les nymphes de la Seine,* Que ces chênes hautains , et si verts et si beaux. Des humides marais surpassent les roseaux. Votre divin esprit, votre beauté divine Du plus pur sang des Dieux marquent votre origine. Le Soleil, qui voit tout et qui nous fait tout voir, N'eut jamais tant que vous d'éclat ni de pouvoir. Où vous portez vos yeux les forêts reverdissent; ' Où vous disparoissez toutes choses languissent; Les fleurs ne peuvent naître ailleurs que sous vos pas. Et le printemps n'est point où l'on ne vous voit pas. Qui n'admire le lustre et la fraîcheur des roses "^ Aux roses qu'a l'Amour sur vos lèvres écloses ? Où peut-on voir, qu'en vous, ces œillets et ces lis Qui paroissent toujours nouvellement cueillis ? Mais plus ces doux attraits vous rendent adorable, Plus ces attraits si doux me rendent misérable, Si vous considérez tant de charmes divers Gomme autant de sujets de mépriser mes ver».

» Verùm hsec tantùm alias inter caput extulit urbes. Quantum lenta soient iater viburna cupressi.

yirg. Ed. 1. V. î5.

• Théocritc, Id. S. v. 4« et suiv.

* Mixta rubent ubi lilia multâ Alba rosà : taies virgo dabat oie colores.

Virg. /En. 12. u. 68.

De votre belle bouche une seule parole *

M'est ce qu'au voyageur est l'herbe fraîche et molle ;

Et l'aise de vous voir est à mon cœur blessé

Ce qu'une eau claire et vive est au cerf relancé.

Jamais rien de si beau n'a paru sur la terre.

Mais toujours vos rigueurs me déclarent la guerre ;

Et ce qu'à nos troupeaux est la fureur des loups,"

Ce qu'est à nos vergers l'Aquilon en courroux,

Ce qu'à nos épis mûrs est la pluie orageuse,

Telle est votre colère à mon ame amoureuse.

Je ne m'en dédis point, je n'aimerai que vous:

Mais Iris m'assuroit d'un empire plus doux;

Et je me sens si las de votre tyrannie ,

Que presque j'ai regret à la fière Uranie. "^

J'ai regret à Philis, encor qu'elle aime mieux

L'indiscret Alidor, la honte de ces lieux;

Qu'elle soit mille fois plus changeante que l'onde,

Qu'elle soit brune encore, et que vous soyez blonde.

• Taie tuum carmen nobis

Quale sopor fessis ia granaiae , quale per xstum Dulcis aqu» saliente sitim reslinguere rivo.

Firg. Ed. 5. i;. 45.

• Triste lupus stabulis, maturis frugibus imbres, Arboribus venti , nobis Amaryllidis irae.

Firg. Ed. 5. V. So.

'' Nonne fuit satiùs tristes Amaryllidis iras

Atque superba pati fastidia ? Nonne Menalcan? Quamvis ille niger, quamvi» tu candidus esses.

Firg. Ed. a. v. i4.

Hélas! de vains désirs si long-temps enflammé, Faut-il toujours aimer où l'on n'est point aimé ! Hélas! de quel espoir est ma flamme suivie, Si, lorsque dans les pleurs je consume ma vie, Celle pour qui je souffre un sort si rigoureux Trouve tant de plaisir à me voir malheureux ! En mille et mille lieux de ces rives champêtres, J'ai gravé son beau nom sur l'écorce des hêtres : ' Sans qu'on s'en aperçoive, il croîtra chaque jour: Hélas! sans qu'elle y songe, ainsi croît mon amour. Pour éclairer autrui, comme un flambeau s'allume, Pour en servir une autre , ainsi je me consume.

Ah! si dvi même trait dont mon cœur est blessé

Mais ne poursuivons point ce discours insensé : Je serai trop heureux, belle et jeune Climène, S'il vous plaît seulement consentir à ma peine. N'ai-je point quelque agneau dont vous ayez désir? Vous l'aurez aussitôt, vous n'avez qu'à choisir: Et, si Pan le défend de tout regard funeste. Aux yeux des enchanteurs j'abandonne le reste. Pan a soin des brebis, Pan a soin des pasteurs," Et Pau nje peut venger de toutes vos rigueurs.

CorhiTii est in silvis,inter spelaca ferarum , Malle pati, tenerisqiie meos iiicidere amures Aibori: us : Crescent illae ; crescetis, amores.

f^irg. Ed. jo. V. 52.

Pan curât otcs oviumque magislros.

Ed. 2. V. 55.

ïl aime , je le sais , il aime ma musette ; *

De mes rustiques airs avicun il ne rejette;

Et la chaste Pallas , race du roi des Dieux ,

A trouvé quelquefois mon chant mélodieux:

Des grandes déités Pallas la plus aimable,

La plus victorieuse et la plus redoutable.

Par elle, sous le frais de ces jeunes ormeaux,*

Je puis, quand il me plaît, enfler mes chalumeaux,

Et je puis ne chanter que mon amovir fidelle,

Quoiqu'on ne dût chanter que sa gloire immortelle ,

Et que je doive encore à sa seule bonté

Cette délicieuse et douce oisiveté. *

Sous ces feuillages verts venez, venez m'entendre :

Si ma chanson vous plaît, je vous la veux apprendre.

Que n'eût pas fait Iris pour en apprendre autant,'

Iris que j'abandonne, Iris qni m'aimoit tant?

Si vous vouliez venir, ô miracle des belles.

Je vous enseignerois un nid de tourterelles : ^

" Pollio amat nostraip , quamvis est rustica , niusani.

Firg. Ed. 3, i'. 84, ' nie meas errare boves, ut ceinis, et ipsum Ludere quae vellem calaino permisit agiesti.

f^irg. Ed. 1. V. 9.

* O Melibœe , Deus nobjs haec otia fecit.

f^irg. Ed. 1. V. 6.

' lixc eadem ut sciret , quid non faciebat Amyntas?

Ecl. 2. V. 35.

* Namque notavi

Ipse locum aërise quo congessere palumbes.

f^irg. Ecl, 5. V. 6g.

Je vous les veux donner pour gage de ma foi,

Car on dit qu'elles sont fidelles comme moi.

Climène, il ne faut pas mépriser nos bocages :

Les Dieux ont autrefois aimé nos pâturages;

Et leurs divines mains, aux rivages des eaux,

Ont porté la houlette et conduit les troupeaux. '

L'aimable déité qu'on adore en Cythère

Du berger Adonis se faisoit la bergère ; *

Hélène aima Pdris, et Paris fut berger,

Et berger on le vit les Déesses juger.

Quiconque sait aimer peut devenir aimable:

Tel fut toujours d'Amour l'arrêt irrévocable.

Hélas! et pour moi seul change-t-il cette loi?

Rien n'aime moins que vous, rien n'aime tant que moi.

Généreux Montauzier, dont l'ame vigilante Assure le repos des bergers de Charante, Qui , des lauriers de Mars tant de fois couronné , Des lauriers d'Apollon fais gloire d'être orné, Daigne, pour un moment, sur cette fraîche rive. Ouïr de mon berger la musette plaintive. Ainsi tout l'univers de '' Julie et de toi Entende la louange, et l'aime comme moi.

' Habitârunt Dî quoque silvas.

yirg. Ed. a. v. 60.

' Nec te pœniteat pecoris , divine poëta ; Et formosus otcs ad flumina pavit Adonis.

Ed. 10. V. 17.

'' Julic-Lucine d'Angennes.

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TIMARETTE

A Mademoiselle de Rambouillet.

Vjlarice aime mes vers , faisons-en pour Ciarice: Qui peut rien refuser au beau sang d'Artenice ? Le beau nom d'Artenice a volé jusqu'aux cieux; Le beau nom de Ciarice est aimé de nos Dieux; Ses charmes sont puissans, son ame est noble et belle; Elle a tout ce qui rend Artenice immortelle; Juste arbitre du chant des plus fameux bergers, Comme elle, elle est célèbre aux climats étrangers. Doncques, ô digne sang d'une divine mère, Soit qu'au tranquille frais d'un antre solitaire, Le grand pasteur de l'Orne, au chant si renommé,' Tienne vos sens ravis et votre esprit charmé; Soit qu'aux bords émaillés d'une claire fontaine. Vous vous plaisiez aux jeux de ce berger de Seine , ' De ce galant berger en qui furent toujours Avec les jeunes Ris les folâtres Amours;

• Malherbe. • Molière.

8 EGLOGLES.

Ou que vous admiriez la céleste harmonie Des Apollons nouveaux de la grande Ausonie : ^ Quittez pour un moment des eutretieris si doux, Écoutez les ennuis d'un pauvre amant jaloux, Écoutez les ennuis d'une aimable bergère.

Au rivage de Loing, sur la verte fougère, Timarette aux rochers racontoit ses douleurs, £t le triste Eurilas soupiroit ses malheurs : Tous deux (Dieux! que ne peut l'aveugle jalousie!), L'un pour l'autre troublés de cette frénésie, Abandonnoient leur ame à d'injustes soupçons Qu'ils faisoien t même entendre en leurs douces chansons ; Echo les redisoit aux nymphes du bocage; Un vieux faune en rioit dans sa grotte sauvage : c Tels sont les jeux d'Amour, disoit-il, et jamais e Ces guerres ne se font, qu'on n'en vienne à la paix. » Eurilas commença sur sa douce musette; A son chant répondoit la belle Timarette; Tour-à-tour ils plaignoient leur amoureux souci : La muse pastorale aime qu'on chante ainsi. *

EUBILAS.

Garde pour les vivans fa clarté vagabonde.

Et ne sors plus povu- moi, beau Soleil, hors de l'onde.

» Lej deux Corneille.

* Amant alterna Camœn».

Ed. o, V, 59.

iGLOGUES. 9

Une ombre du Cocyle est moins ombre que moi, Si j'en veux croire au moins ce fleuve où je me voi. A ma pâle couleur, à mon visage blême, On voit moins que je vis, qu'on ne peut voir que j'aime , Et que , pour trop aimer, je soufTre dans mon sort Une douleur semblable aux douleurs de la mort. Que veux-je faire aussi de ma mourante vie, Et de quel bien jamais peut-elle être suivie, Puisque j'éprouve enfin, d'amour tout consimié^ Qu'il est un plus grand mal que n'être point aimé? Hélas ! qui sait aimer , sait que ce mal extrême Est d'en savoir un autre aimé de ce qu'il aime.

TIMARETT£.

Dis plutôt que ce mal, ô volage Eurîlas,

Est de se croire aimée et de ne l'être pas.

Clair ruisseau, désorm.ais remonte vers ta source;

Change, Père du jour, ton ordinaire course;

Un plus grand changement m'a ravi mon berger;

Il n'est rien après lui qui ne puisse changer.

Voilà cette sinistre et funeste aventure

Dont m'a cent fois donné le malheureux augure

Du haut de ce vieux chêne un corbeau croassant:"

Sxpè malutn hoc nobis,si mens non Leva fiiiss€t, De ccelo tactas memini prsedicere quercus: Saepè sinistra cavà prxdixit ab ilice cornix.

Firs-Ecl. i.v.iG.

Que m'exprimoit si bien, par son cri gémissant, La chaste tourterelle, en cent lieux rencontrée Toujours triste et toujours de son pair séparée.

ETRILAS.

Timarette à Damon a pu donner son cœur! A Damon Timarette! O le digne vainqueur! Amans, jamais de rien ne perdez l'espérance: Amans, jamais en rien ne prenez d'assurance. Les tigres, sous le joug, aux bœufs s'accoupleront; La biche et l'ours affreux désormais s'aimeront; L'amoureuse colombe, au hibou vovilant plaire, Deviendra comme lui nocturne et solitaire ; Et, par la paix unis, les lovips et nos agneaux Ensemble viendront boire aux rives de ces eaux. *

TIMABETTE.

Telle que se fait voir, de fleurs chargeant sa tête, Une blonde jeunesse au beau jour d'vuie fête, Quand le prix de la danse et le son des hautbois L'attire des hameaux à l'ombrage des bois : Amour de tout le cercle écarte la tristesse;

• Mopso Nisa daturlquld non speremus amantes? Jungentur jam giTpbes equis, a;voque sequenti Cum cauibus timidi veaient ad pocula danix.

rirs;. Ed. S. i'. 26.

ÉGLOGUES. Il

Amour y fait régner Tinnocente allégresse; Seule elle est en tous lieux; seule, de toutes parts, ille anime les sens, brille dans les regards: Telle on me vit toujours (ô mémoire affligeante!) Tandis que d'Eurilas je crus l'amour constante.

EVRILAS.

Comme on voit quelquefois par la Loire en fureur Périr le dovox espoir du triste laboureur. Lorsqu'elle rompt sa digue , et roule avec son onde Son stérile gravier sur la plaine féconde : Ainsi coulent mes jours depuis ton changement; Ainsi périt l'espoir qui flattoit mon tourment.

TIMARETTE

Quel de vous , ô grands Dieux ! m'a pu faire l'outrage De rendre mon berger inconstant et volage? O Pan , n'est-ce point toi ? Souvent sous ces ormeaux J'ai préféré sa voix à tes doux chalumeaux.

E TJ R 1 1 À s.

Cypris, c'est toi qui rends ma bergère infidelle: J'ai juré mille fois que tu n'es pas si belle.

EGLOGUES.

TïMjVRETTE.

Garde pour Araminte un si flatteur discours, Araminte ta vie et tes seules amours : Moins qu'elle avoit d'attraits la reine de Cythère ; Nul esprit, que le sien, n'est digne de te plaire; Ajoute et dis aussi qu'elle aime mieux Daphnis, Daphnis plus beau cent fois que le bel Adonis.

KVBILAS.

Et la sainte amitié qu'à Daphnis j'ai promise Te doit contre Araminte assurer ma franchise ; Araminte est pourtant le chef-d'œuvre des cieux, A qui n'a jamais vu ta bouche ni tes yeux. Comme en hauteur ce saule excède ces fougères,' Araminte en beavité surpasse nos bergères; Mais autant sa beauté cède à tes doux attraits Que céderoit ce saule aux hauts pins des forêts.

TIMA.RETTE.

Mais, aussi digne ami qu'amant sûr et fidelle, ïu peux seule m'aimer, et te plaire avec elle.

• Verùm haec tantùm alias inter caput extulit urbes, Quantum lenta soient inter viburna cupressi.

yirg. Ecl, 1. V. 25.

i'GLOGUES. »3

SORILilS.

Mais, quoique cent remords me veuillent révolter, Pour lui donner mon cœur, il faudroit te l'oter; Et, quand j'en concevrois la coupable pensée. Le pourrois-je obtenir de mon ame insensée?

TIMARETTE

Que n'es-tu moins trompeur ! . . Que veux-je dire, ô Dieux ?

ECRILA.S.

Que n'ai-je pu cent fois vous dédire, mes yeux!

TIMi.B£TT£.

Qu'ont-ils vu? si ce n'est que, jeune et sans malice, D'un trop rusé berger j'ignorais l'artifice. Crédule jusqu'à croire à tous ses vains discours, Et qu'il étoit encor d'éternelles amours.

ECRILAS.

Damon de ces erreurs t'a bien désabusée, Damon, dont la musette est partout méprisée.

i4 ÉGLOGUES.

TIMARETTE

Puisque d'un autre objet tu t'es laissé charmer, C'en est assez et trop pour ne plus riçn aimer.

SVRILAS.

Pour ne plus rien aimer? Ah! bergère inhumaine. Penses-tu me cacher la moitié de ma peine? Ah ! mon rival n'a point d'aussi malheureux jours. Fais qu'il soit vrai pourtant , ô mère des Amours , Et sur ton saint autel, dès demain, en revanche, Je t'offre les petits de ma colombe blanche; Et, si la belle un jour me voit d'un œil plus doux, Je t'offre encor la mère et son fidelle époux.

TIMARETTE

La voix de mon berger vaut mieux que le ramage Qu'au printemps fait ouïr le rossignol sauvage. De l'importun Damon les aigres chalumeaux Ont presque déserté nos aimables hameaux; Mais lorsque mon berger se rend déraisonnable, A sa divine voix Damon est préférable.

EURIIAS.

On aimeroit de toi jusques à ton coui'roux,

ÉGLOGUES. i5

Si l'on pouvoit t'aimer sans en être jaloux.

TIMARETTE

Que mon ame à t'ouïr trouveroit de délices. S'il ne falloit souffrir tes injustes caprices!

E tl R I L A s.

Bons Dieux! qu'il faut de fois te haïr en un jour, Quand on te veut aimer de toute son amour.

TIMARETTE

Que la foi d'un amant est trompeuse et légère!

EURILAS.

En est-il dans le cœur d'une jeune bergère?

TIMARETTE

A ce que dit Philis, savante sur ce point,

Tout mal a sou remède; amour seul n'en a point.

ETJRILAS.

On a beau murmurer, quelque dessein qu'on fasse,

i6 ÉGLOGUES.

Tout le temps est perdu qui sans aimer se passe.

TIMARETTE

On dit que je suis belle, et je ne le crois pas:

Mais qui plus que l'Aurore eut de charmans appas ?

Cépliale aimoit Procris; l'Aurore matinale

Quittoit pourtant les cieux pour courre après Céphale.

EURItAS.

Tes yeux, quand plus sereins tu me les laisses voir, D'un seul de leurs regards raniment mon espoir : Ta bouche fait bien plus; un mot qu'elle veut dire, Au plus fort de mes maux, apaise mon martyre.

TIMARETTE

Menalque et Lycidas ont su faire des vers Dignes d'être chantés par cent peuples divers; Mais mon jaloux berger, sous ce vieux sycomore, En fit un jour pour moi, que j'aime mieux encore.

EURILAS.

Un Zéphyre plus lent agite ces roseaux,

' Perduto è tutto il tempo Che in amar non si spende.

Tasso, Am. at. i. se. i.

Il sort un vif éclat du cristal de ces eaux, L'air devient pur et net; ma divine berçère, Si i'en crois ces objets, apaise sa colère; De ces prompts changemens les signes gracieux Marquent qu'un trait plus doux est parti de ses yeux.

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