‹ Poésies de SegraisChapitre 13 sur 92 · URANIE · texte numérisé non relu

URANIE

A Monsieur le marquis de Gamaches.

OiTR les rives de l'Orne, un berger amoureux Songeant aux cruautés de son sort malheureux , Tourmenté de ses maux, accablé de ses chaînes, Cherchoit une retraite à soupirer ses peines; Lorsqu'aveuglé de pleurs, plein de divers soucis, Tous ses sens de tristesse étouffés et transis. Et guidé seulement de sa douleur profonde,

• Ex illo Coivdon Coiydon est lempore nobis.

Virg. Ed. -. V. j9.

HGLOGUES. ;

Il se trouva conduit au plus beau lieu du monde.

Dans un bois écarté , dont les ombrages verts Ne sentirent jamais la rigueur des hivers, Au pied d'un haut rocher, qui semble dans les nues Vouloir cacher l'horreur de ses pointes chenues. Est une grotte sombre, oh nature fait voir Un essai merveilleux de son divin pouvoir} Où, par mille beautés que sa main libérale Dans ces aimables lieux confusément étale , Elle a voulu montrer, sans étude et sans fard. Combien ses ornemens sont au-dessus de l'art.

C'est là que le Zéphyre a placé son empire. C'est dans ce beau séjour qvie pour Flore ilsoupire: Ki les âpres frimats, ni les grandes chaleurs K'y ternirent jamais le bel émail des fleurs : Des bruyans Aquilons les rapides haleines N'y troublèrent jamais le cristal des fontaines Qui sur un gravier d'or font écouler leurs eaux Et proche du rocher forment deux clairs ruisseaux. Qui , passant au travers de cette grotte obscure , Mouillent les bords d'un lit de mousse et de verdure Où leur murmure lent invite à sommeiller Ceux que les plus grands soins forceroient de veiller.

Certes, d'un si beau lievi les secrètes amorces Pour charmer les douleurs avoient assez de forces, Et dévoient amoindrir celles de ce berger. Mais, las ! il n'y venoit qu'afin de s'affliger. Et cherchoit seulement ces belles solitudes

Pour se donner en proie à ses inquiétudes.

Ce fut là que d'abord son cruel souvenir De tous ses maux passés le vint entretenir, Lui mit devant les yeux l'iiisloire de sa vie Avec tous les malheurs dont elle étoit suivie; Lui fit voir de son sort l'implacable rigueur, Ses troupeaux dévorés ou séchés de langueur. Ses vergers sans rapport, ses cabanes brûlées. Ses meilleurs champs en friche et ses moissons grêlées : Et toutefois encore il s'estimoit heureux. Tant qu'il se vit exempt des soucis amoureux.

Mais, hélas! quand, après tant de sujets de plaintes, Amour, pour lui porter de plus rudes atteintes, Lui mit devant les yeux les célestes appgs De la rare beauté qui causoit son trépas. Et lui représenta combien peu d'espérance Devoit accompagner son extrême souffrance. Qu'il répandit de pleiu's , qu'il poussa de soupirs ! Enfin, gelé de ci*ainte et brûlé de désirSy Il voulut exprimer sa douleur infinie.

O trop belle!... Sans doute il eût dit Uranie; Mais le puissant respect qui régnoit dans son cœur Défendit à sa voix de nommer son vainqueur Et, plus cruel encor que son martyre même , Vovilut qu'il en célàt la violence extrême , Doutant si ce rocher, cet antre et ces forêts Pour en être témoins étoient assez secrets. O combien en son ame il forma de pensées !

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Et combien aussitôt en fuient eflacées!

O combien il conçut de funestes desseins,

Qui tous contre sa vie excitèrent ses mains !

Certes de moins de fruits nous enrichit l'automne,

L'été de moins d'épis nos campagnes couronne.

L'hiver a moins de vents, le printemps moins de fleurs

Qu'il ne sentit alors de mortelles douleurs.

De sombres désespoirs tous ses sens occupèrent;

La rage et la fureur à l'envi l'attaquèrent;

Et son esprit, ému de leurs rudes transports.

Fut cent fois sur le point d'abandonner son corps.

Il le croyoit du moins, lorsqu'en la forte idée

Dont son amour rendoit son ame possédée

Il pensa que sa nymphe avec tous ses appas

Dans ce lieu solitaire eût adressé ses pas.

Ses yeux, foibles déjà de verser tant de larmes,

Crurent être éblouis de l'éclat de ses charmes;

Ses sentimens p.'.rdus, ses esprits dissipés

De leurs perçans rayons crurent être frappés ;

Même il s'imagina que de cet antre sombre

Leur splendeur bannissoit et la fraîcheur et l'ombre;

L'air qu'il y respiioit lui sembloit allvimé ,

Et c'étoit ses soupirs qui l'avoient enflammé.

Ce n'est pas tovitefois qu'en son ame insensée

Il osât concevoir la superbe pensée

Que ce divin objet vint pour le secourir :

Il crut que ce n'étoit que pour le voir mourir,

Et dans ce sentiment, prêt à lui satisfaire,

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Il pensa qu'il pouvoit, sans craindre sa colère Ki sortir du respect, lui tenir ces propos Souvent entrecoupés de pleurs et de sanglots :

Je meurs, vous le voyez, et quelque violence Qui m'oblige sans cesse à rompre le silence, Si devant vos beaux yeu\ je ne perdois le jour , Jamais vous n'auriez su l'excès de mon amour. Ce n'est point par des cris , ce n'est point par des plaintes Que mon mal vous fait voir ses sensibles atteintes ; Je l'ai si bien caché que, malgré son effort. Il ne s'est découvert qu'en me donnant la mort; Et quand vous daignerez , belle pour qui j'expire , Comparer mon audace avecque mon martyre : S'il m'osa , direz-voi\s , déclarer son tourment , Son audace du moins n'a duré qu'un moment , Et sa flamme... Mais, las! vous ignorez encore Depuis combien de temps son ardeur me dévore , Si ce n'est que vos yeux, connoissant leur pouvoir. Sachent qu'il faut aimer quand on ose les voir. Ces beaux yeux sont si clairs et si remplis de flammes, Qu'ils peuvent aisément pénétrer dans les âmes. Mais, s'ils ont daigné voir, ces aimables vainqueurs. Que j'aimois mieux montrer, au milieu des langueurs, Au milieu des tovirmens, des supplices, des gênes. L'excès de mon respect que celui de mes peines; S'ils m'ont vu, sans espoir d'aucune guérison. Idolâtrer mes fers et chérir ma prison, Ils peuvent voir encor mou ame consumée

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Conserver les ardeurs dont ils l'ont enflammée, Mais telles que, sentant qu'elles me font movu'ir, Je l'aime encore mieux que de les amoindrir.

Croyant, à ce discours, sa bouche criminelle, Il alloit se jetter aux pieds de cette belle; Mais n'embrassant que l'air, au lieu de ses genoux ; O mes douleurs, dit-il , où me réduisez-vous ? Ces mots furent suivis d'une mortelle transe Qui priva ses esprits de toute connoissance ; Il demeura sans voix, sans poulx , sans mouvement; Il n'eût point vu finir ce long saisissement. Si de son cruel sort l'impitoyable haine Qui prolonge ses ans pour prolonger sa peine Ne l'eût fait vivre encor par un cruel secours , Si c'est vivre pourtant que mourir tous les jours.

Gamaches, cher marquis, dont l'ame noble et belle M'a toujours honoré d'une amitié fidelle, S'il est vrai que le ciel t'ait fait assez hevireux Pour li'ètre point sensible aux tourmens amoureux, Donne quelques soupirs aux cruelles atteintes Que dans ces tristes vers ma muse t'a dépeintes; Et, si ton cœur s'émeut aux maux de mon berger, Que ce soit les derniers qui puissent t'aflliger.

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