‹ Poésies de SegraisChapitre 14 sur 92 · LA PAIX · texte numérisé non relu

LA PAIX

ACANTE ET EURILAS.

ETRILAS.

AcANTE, il est donc vrai qu'encore à cette fois Les Amours fugitifs reviennent dans nos bois , Que le bruit enroué des guerrières trompettes Cède aux rustiques sons de nos foi blés musettes ? Acante , tu le sais , car le grand Apollon T'a mille fois conduit dans le sacré vallon, Et les savantes sœurs ont reconnu qu'il t'aime , Par les douces chansons qu'il t'enseigne lui-même; Et puis ton ferme appui , ce favori des cieux Qui garde les trésors et les secrets des Dieux , Ton digne maître a pu ces grands secrets t'apprendra Qui vont dans nos hameaux l'allégresse répandre : Lui-même nous annonce un temps serein et doux

Et nous va délivrer de la fureur des loups.

ACA.NTE.

Ber2;pr, il est constant qu'avec sa chère Astrëe

La désirable paix en ces lieux s'est montrée ;

Au moins le vieux Damon , qui l'a vue autrefois,

Croit l'avoir reconnue au travers de ces bois.

Son front est couronné de sa plus verte olive;

Elle paroît encor chancelante et craintive;

Mais chaque instant grossit sa triomphante cour.

Outre les biens constans qu'assure son retour y

Les délices, les jeux, les festins et la danse.

Le tranquille repos et l'heureuse abondance,

Nos champêtres plaisirs avec tous leurs appas

Se rangent à sa suite ou naissent sur ses pas.

A son aspect s'enfuit la fureur homicide ,

L'oppression cruelle et la haine perfide;

Car Themis, qui la suit, tient le glaive tranchant.

L'appui du malheureux, la terreur du méchant.

Chante en repos, berger, ton amoureux martjTe;

Ce n'est plus que d'amour qvi'il faut que l'on soupire;

Et si mille ont su plaindre une triste langueur ,

leurs vers sont de l'esprit et le» tiens sont du cœur.

BCBILAS.

Au charmant rossignol , l'honneur de ce bocage-

4o iSglogles.

Cède de tous oiseaux le différent ramage ; Au savant Dieu des vers tu peux le disputer; Et que pourra ma voix, quand tu voudras clianter? Chante, fameux berger, chante ces grands miracles Du Dieu qvù te chérit consultant les oracles , Dis-moi qui tout d'un coup a su tarir nos pleurs , A banni de nos champs l'outrage et les voleurs, Et sous les verts ormeaux , sur les vertes fougères Ramené les concerts de nos jeunes bergères.

Ce prodige «^tonnant, ce changement soudain N'est rien moins que l'effet d'une mortelle main.* Tu sais de nos malheurs l'histoire lamentable; Tu sais où nous plongea la discorde effroyable; Puis comment sur nos airs, si tendres et si doux, Chanter Mars et Bellone, et leur ardent courroux? Dans nos antres fuyons les armes sanguinaires; Perdons le souvenir de nos longues misères : La mère de Louis qui, dès ses premiers jours, Domptoit les sangliers et terrassoit les ours, La mère du berger dont les grands pâturages De l'une et l'autre mer bordent les longs rivages, Anne a fait ce miracle , elle a fléchi les Dieux Par les dévots soupirs d'un cœur humble et pieux.

• 0 Melibœe , Deus nobis hœc otia fecit.

Virg, Ed. i. V. 6.

i<":glogues. 4i

Et R 1 L A s.

Rien que les doux Zéphyrs ne respire pour elle, Loin des fiers Aquilons soit la rage cruelle ; Vous myrtes amoureux, vous odorans jasmins, Malgré les froids hivers croissez dans nos jardins; Que des plus belles fleurs on couronne sa tète ; Qu'à jamais nos pasteurs solennissent sa fête ; Qu'elle soit immortelle et jouisse à jamais Du doux fruit de ses vœux , de sa charmante paix. Ail moins puissent les Dieux, malgré les destinées , Pour prolonger ses jours accourcir nos années. Entonne son beau nom dans tes nobles concerts. Et pour le célébrer élève encore tes airSi Ainsi le beavi " Daphnis, aux champs de Syracuse, Eleva quelquefois sa douce cornemuse; Ainsi, pour son sujet réglant ses doctes sons. L'amant ' d'Amarillis varia ses chansons. Chanter cette bergère en vertus sans seconde , Acante, c'est chanter la merveille du monde. J'aime mieux tes beaux vers, que le plaisir de voir ■*

* Théocrite.

• Virgile.

^ Nec percussa juvant fluctu tam littora , nec quae Saxosas inter decurrunt flumîna valles.

Fir^. Ed. 5. V. 83.

Tltiocrile, Ici. i. v. 8.

4u lÎGLOGLES.

Tomber ce fier torrent dessus ce mai-bre noir, Du dépit de sa chute écvimer de furie , Et flatter en grondant ma douce rêverie.

Dans un si beau sujet je trouve assez d'appas :

Écoute seulement et ne me flatte pas.

Anne, à qui pour ce fils rempli de tant de charmes

La douce amour de mère a donné tant d'alarmes,

Dans nos antres secrets, entre les verts pavots,

Ne savoit où trouver un moment de repos.

Le bruit de cent combats troubloit de nos bocage»

Le silence profond et les sacrés ombrages :

Son Louis s'animoit au bruit de ces combats;

Il méprisoit déjà nos champêtres ébats,

Ramassoit des hameaux la bouillante jeunesse,

Et leur montrant de Mars la dangereuse adresse :

« Il faut être vaillans, disoit-il, ô bergers;

« Il faut loin de nos parcs chasser les étrangers :

a AUons, allons dompter jusqu'en leur propre terre

« Les peuples basanés qui nous ont fait la guerre. »

Anne, à ces fiers propos, trembloit pour ce cher fils :

Elle ne sait que trop le malheur de Thétis;

Que , malgré tant de soins et la force des charmes ,

Le plus vaillant des Grecs * succomba sons les armes.

• Achille.

ÉGLOGLES. tÇy

Dans les ennuis mortels qui déchirent son cœur, Elle a recours à Jule, à ce sage pasteur Dont les rares secrets, aux neveux incroyables, Jamais, quoiqu'on ait ^it, n'ont fait de misérables; Qui cent fois, au contraire, en nos troubles nouveaux, Consola les bergers et sauva les troupeaux. Jule des mêmes soins a son ame agitée. Car de la même amour il la sent transportée : « Bannissons, lui dit-il, ces soins injurieux; « Ce qui nous peut guérir est l'ouvrage des Dieux. » A ces mots , il ordonne un fameux sacrifice ; Mais, pour rendre à ses vœux tout l'Olympe propice. Il offre seulement avec le pur encens Nos odorantes fleurs, nos rustiques présens. Son ame humaine et douce et ses mains innocentes Du sang de nos agneaux furent mêmes exemptes. Une voix, dans la nue, à ses vœux répondit; La paix avec Thémis à l'instant descendit; Abandonnant des cieux les voûtes azurées, * Elles fendoient les airs de leurs ailes dorées Et sembloient venir fondre aux rives de ces eaux : Semblables dans leur vol à ces vîtes oiseaux Qui, planant sur les bords d'une mer poissonneuse,

' llic primùm paribus nitens Cyllenius alis Constitit ; hinc toto prxceps se corpore ad iindas Misit, avi similis, quac circiini littora , circùm Piscosos scopulos humilîs volât xqnora juxtâ.

/En. l. 4. V. l'j'i.

Rasent les durs rochers et la vague écumeuse; Quand sur le haut sommet des murs audacieux Qui ferment de Louis le verger spacieux, Semblant se reposer comme pour prendre haleine Dans la rapidité de leur course soudaine, Sans le secours de Jule , en un piège fatal Les relenoit encor le Discord infernal.

KVBILJlS.

Le plus grand des humains est l'admirable Jule : Moins de monstres que lui dompta le grand Hercule. Ah ! plutôt dans le Rhône aux sept larges canaux ' Le Parthe abreuvera ses belliqueux chevaux; Plutôt les froids Lapons boiront l'onde du Gange, Que je cesse jamais de chanter sa louange.

Écoute , écoitte encor comme il a combattu , Et dans son plus beau jour vois briller sa vertu. Au sommet de ces monts qui , cachés dans la nue , Semblent porter le ciel de leur tête chenue , Le monstre sans raison qui désola nos champs ,

» Antè , percriatis amborum fînibus , exsul

Aiit Araiim Partlius bibet, aul Germania Tigrim , Quàm nostro illius labatur pectore vultus.

J'irg. Ed. i. V. 62.

Se trouvant sans pouvoir dans le cœur des médians. Se cachoit sous l'amas de ses armes tranchantes, Du sang de nos brebis encore dégouttantes : Là, dans son coeur rongé de ses mornes fureurs, Il ne médite encor qu'embrasemens , qu'horreurs : Par des vœux sourds et noirs rappellant le carnage, Au fond d'un antre obscur il écumoit de rage. Quand ces deux déités, l'espoir de tant d'humains. Tombèrent par malheur dans ses cruelles mains. L'inflexible Discord les accable de chaînes, Et déjà, renouant ses trames inhumaines, Il voit comme sa proie et dévore des yeux Nos jardins émaillés, nos champs délicieux; Mais, plus prompt que l'éclair, plus vite que la foudre, Sous son rapide char faisant voler la poudre , Jule part, vole et fond où le pressant danger Sembloit et son grand cœur et sa vie engager. L'entreprise pour lui n'a rien de formidable : Il contemple du mont la cime impénétrable; * Les pins qu'il voit de loin lui servir de cheveux Sont battus du tonnerre et des vents orageux;

• Jamque volans apicem et latera ardua ccrnit

Atlantis duri , cœlum qui vertice fulcit ; Atlantis , cinctum assidue cui nubibus atris Piniferum caput et vcnto pulsatur et inibri : ^iix !-.umeros infusa tegit ; tum flumina mento Praecipitant seDls,et glacic riget horrida barba.

/En, l. 4. V. 246. et sctj.

De glaçons distillans sa tête est hérissée ;

Sur ses gouffres béants la neige est dispersée;

De ses flancs entr'ouverts les torrens vagabonds

Roulent blanchis d'écume, ou s'élancent par boiïds :

La prudence de Jule aplanit ces obstacles ;

Sa voix, quand il lui plaît, fait les plus grands miracles;

De la paix éplorée il a brisé les fers ,

II a plongé le monstre au plus creux des enfers.

EURILAS.

Donc, ô sage berger, chantant nos douces peines, Dans nos bois, dans nos champs, dans nos fertiles plaines , Sans crainte nous allons conduire nos troupeaux, Autour de nos brebis voir sauter leurs agneaux, Et dormir axi doux bruit d'une onde vive et claire " Où bourdonne à l'entour l'abeille ménagère; Et Jule, de nos cris tant de fois tourmenté, iSous fait cette abondante et dovice oisiveté. •

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